Moines de Tibhirine : une lueur dans l'enquête

Le Monastère Notre-Dame de l'Atlas, à Tibhirine
Le Monastère Notre-Dame de l'Atlas, à Tibhirine

Plus de dix-huit ans après l'enlèvement et l'assassinat au cœur de la guerre civile algérienne des sept moines trappistes du monastère de Tibhirine, Alger donne son feu vert à une visite les 12 et 13 octobre du juge français chargé de l'enquête, a annoncé son ministre de la Justice, Tayeb Louh. Le magistrat et sa consœur Nathalie Poux avaient obtenu en novembre 2013 l'accord de principe des autorités algériennes pour assister à l'exhumation des têtes des moines enterrées à Tibéhirine et à leur autopsie dans le but de faire la lumière sur leur assassinat mais il s'en était suivi près d'un an de faux départs et reports. "La procédure d'expertise et d'autopsie sera assurée par des experts algériens", en présence du juge français, a précisé M. Louh. Celui-ci ne pourra pas auditionner des témoins comme il le souhaitait.
Le magistrat algérien en charge de ce dossier doit, de son côté, se rendre en France le 21 octobre. Une demi-satisfaction pour les familles qui, d'abord rétives à une action judiciaire, en sont progressivement venues à mettre en doute la version officielle du régime algérien. [3 sept. 2014]

dans

Dix-huit ans de doute

Article mis à jour le 3 septembre 2014

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 vers une heure du matin, un commando d'une vingtaine d'hommes en armes investit à Tibhirine (village de montagne à 90 km au sud d'Alger) le monastère Notre-Dame de l'Atlas où vit une petite communauté trappiste implantée de longue date. Sept des neuf moines présents sont enlevés, dont le prieur. Après un peu moins de deux mois, le Groupe Islamique armé annonce leur exécution. Leurs têtes décapitées sont retrouvées quelques jours plus tard. A Paris, une foule de dix mille personne leur rend hommage sur le parvis du Trocadéro. Une cérémonie se tient le 2 juin à la cathédrale d'Alger. Les moines sont inhumés le surlendemain près de leur monastère, au milieu d'un vaste déploiement militaire, en l'absence de leurs proches qui n'ont, pour la plupart, pas obtenu de visa.

Pour marquant qu'ait été leur martyr, les sept trappistes ne sont pas les seules victimes religieuses chrétiennes de la guerre civile algérienne, ni les premières. Huit au moins ont déjà péri dont, dix-huit mois plus tôt, quatre Pères blancs tombés sous les balles islamistes à Tizi Ouzou, chef lieu d'une Kabylie pourtant réputée rétive à l'intégrisme. Proche de Médéa où sévissent les groupes les plus radicaux, Tibhirine apparaît comme encore bien plus exposée au danger et les moines, qui ont décidé de rester malgré les pressions, le savent. Une douzaine d'ouvriers croates ont été égorgés non loin en décembre 1993, ciblés comme chrétiens. La même année, dans la nuit de Noël, le monastère avait été investi par un commando islamiste. Son chef exigeait le paiement d'un tribut et avait voulu emmener le médecin de la communauté, Frère Luc. L'autorité et le sang-froid du prieur Christian de Chergé était parvenu, cette fois, à le faire fléchir. Ils ne pourront rien, vingt-sept mois plus tard, contre des ravisseurs plus déterminés.

Les Moines de Tibhirine (AFP)
Les Moines de Tibhirine (AFP)
Ces derniers ne semblent pourtant pas avoir comme but initial l'exécution des religieux. Quelques semaines après l'enlèvement, un communiqué du GIA assure que les moines sont vivants et propose leur libération en échange de prisonniers détenus par le régime algérien. Un émissaire se présente même le 30 avril au consulat de France à Alger, porteur d'une cassette audio dans laquelle le prieur enlevé fait également part de cette exigence. Mauvaise volonté du régime algérien engagé dans une lutte sans merci contre les islamistes mais aussi cafouillages entre émissaires et services officieux français, les pourparlers avortent. Le « communiqué n° 44 » attribué au GIA annonce le 21 mai « Nous avons tranché la gorge des sept moines ». Bien des questions, pourtant, demeurent sur les circonstances, les motifs et coupables réels de leur sort tragique.

La thèse officielle : un crime du seul GIA


Pour Alger, le coupable unique est le Groupe islamique armé (G.I.A.) dont le chef, Djamel Zitouni, aurait voulu renforcer son autorité sur la région par un coup d'éclat contre des cibles symboliques. Cette thèse n'a jamais été totalement infirmée ni confirmée. Elle se heurte à plusieurs incohérences. Les corps des moines n'ont jamais été retrouvés mais seulement leur tête décapitées. Le communiqué attribué au GIA parle lui d'égorgements. En l'absence d'autopsie, on ignore si les moines ont été tués avant décapitation. Les familles des victimes, en tout cas, ne croient plus beaucoup à cette version. "Ça ne tient pas", résume leur avocat Patrick Baudoin. "Il y a trop d'anomalies, trop de dissimulations".

La thèse de la « bavure » de l'armée algérienne


Les sept moines auraient été tués par erreur depuis un hélicoptère de l'armée algérienne dans leur lieu de détention peu après leur enlèvement. Cette hypothèse est accréditée notamment par le Général François Buchwalter, qui était en 1996 attaché militaire à l'ambassade de France à Alger. Celui-ci, affirme relayer des témoignages dignes de foi qui lui ont été rapportés, particulièrement celui du frère d'un des pilotes des hélicoptères. Ceux-ci auraient pris les prisonniers pour un commando du GIA et tiré. L'erreur étant révélée par une patrouille au sol, les Algériens aurait procédé aux décapitations pour dissimuler leur bavure et imputer aux islamistes le décès des moines. Il est étrange, pourtant, qu'aucune tête n'ait été atteinte dans ces tirs opérés depuis le ciel. La thèse présente aussi la faiblesse de ne reposer que sur un témoignage indirect. Les raids aériens et survols d'hélicoptères dans la région en mai 1996 n'en sont pas moins attestés.

La thèse d'une opération des services secrets algériens

A Tibhirine, les tombes des sept moines
A Tibhirine, les tombes des sept moines

Selon elle, les GIA de la région étaient infiltrés par les services secrets algériens (D.R.S.), dont Djamel Zitouni (tué quelques mois plus tard) était une « taupe ». Ceux-ci auraient suscité l'enlèvement et l'exécution des sept moines pour discréditer un peu plus l'ennemi dans l'opinion publique tout en se débarrassant d'une communauté chrétienne encombrante qui soignait, à l'occasion, des combattants « terroristes ». Cette thèse semble avoir été celle de l’évêque d'Oran, Mgr Claverie … lui même abattu durant l'été 1996. Confirmée par plusieurs sources, elle a également été citée dans différents documents de services français mais est démentie en 2010 lors d'une audition par l'un de ses ex-patrons, le Général Rondot . Selon une version moins « cynique », la mise à mort des moines n'était pas programmée mais ceux-ci – initialement enlevés par Zitouni - seraient incidemment passés entre les mains d'un groupe extrémiste incontrôlé.

La relance de l'enquête

Le juge Marc Trévidic
Le juge Marc Trévidic

Outre les procédures initiales infructueuses, une plainte avec constitution de partie civile est déposée à Paris en 2003 par les membres de la famille de Christophe Lebreton, un des moines assassinés et du Père Armand Veilleux, « procureur général » de la congrégation au moment des faits. D'abord instruite par le juge Jean-Louis Bruguière, elle est depuis 2007 entre les mains du juge Marc Trévidic. Malgré son souhait, celui-ci n'avait jamais pu enquêter sur place, faute d'assentiment algérien.

Ce dernier avait été théoriquement acquis en 2013 grâce à l'intervention de François Hollande qui l'avait arraché à Abdelaziz Bouteflika. Le magistrat et sa consœur Nathalie Poux avaient obtenu confirmation en novembre dernier de l'accord de principe des autorités algériennes pour assister à l'exhumation des têtes des moines enterrées à Tibhirine et à leur autopsie. Celle-ci pourrait permettre de savoir si les moines sont décédés de leur décapitation ou s'ils étaient alors déjà morts, ce qui renforcerait différents scénarios. En pratique, près d'un an de faux départs et reports s'en étaient suivis, entrainant une protestation publique d'impatience du magistrat.

Par la voix de son ministre de la Justice Tayeb Louh, Alger donne ce 3 septembre 2014 son feu vert à la visite du juge Trévidic les 12 et 13 octobre en Algérie mais en fixe les limites : "La procédure d'expertise et d'autopsie, précise Tayeb Louh, sera assurée par des experts algériens", en présence du juge français. Ce dernier, surtout, ne pourra pas auditionner des témoins comme il le souhaitait. Et contrepartie assez formelle, le magistrat algérien en charge de ce dossier doit, de son côté, se rendre en France le 21 octobre. Une demi-satisfaction pour les familles qui, d'abord rétives à une action judiciaire, en sont progressivement venues à mettre en doute la version officielle du régime algérien.



La communauté de Tibhirine

Notre-Dame de Tibhirine (ou "de l'Atlas") est fondé en 1938 par des moines cisterciens yougoslaves et français. C'est un domaine de 375 hectares sur les hauteurs de Medea, où les moines vivent de la prière et de leur travail agricole. Le monastère est inséré dans la vie locale. Frère Amédée donne des cours aux enfants du voisinage tandis que frère Luc, médecin, dispense les soins.

La guerre d'indépendance bouleverse l'équilibre. Frère Luc est - déjà - enlevé en 1959 par les fellagas qui veulent l'échanger contre un imam emprisonné, mais rapidement libéré.

Après 1962, la vie reprend malgré le départ de l'essentiel des chrétiens d'Algérie. La présence des moines se fait plus discrète. La superficie du domaine passe à une douzaine d'hectares; la communauté s'est engagée auprès des autorités à un strict devoir de réserve et à ne pas dépasser 12 moines. Frère Luc soigne au dispensaire, mais les moines limitent leurs activités sociales, privilégient une convivialité plus spirituelle.

« Nous en sommes arrivés à nous définir comme "priants au milieu d'autres priants". Venant de notre cloche ou du muezzin, les appels à la prière établissent entre nous une "saine émulation réciproque"». Dans ce texte écrit en 1994, la communauté conclut : « On aurait plutôt le sentiment d'être "mieux compris" que ne le sont certains monastères dans leur environnement de vieille chrétienté. Et puis, il serait vain de chercher à être "compris"… ».

Le coup d'Etat militaire de 1992 et la dissolution du Front islamique du salut (F.I.S.) ouvre une nouvelle guerre. La question du maintien des moines sur place se trouve à nouveau posée, d'autant que des menaces explicites se précisent autour de Tibhirine.

Particulièrement fidèle dans son récit des événements comme par sa compréhension du dilemme - spirituel autant que sécuritaire - auquel se trouvait confrontée la communauté, le film de Xavier Beauvois "Des hommes et des dieux" (couronné à Cannes) apporte un éclairage lumineux sur les questionnements, les doutes et aussi la simple vie quotidienne des moines dans les derniers mois de leur vie.

Il a été saluée par un public considérable mais aussi par le dernier témoin vivant de ces moments douloureux, le Frère Jean-Pierre.
“Des hommes et des dieux“, le film de Xavier Beauvois
“Des hommes et des dieux“, le film de Xavier Beauvois

Frère Jean-Pierre, l'un des deux rescapés

Frère Jean-Pierre est portier de nuit à Tibhirine. C’est lui qui, à 17h30,  verrouille les portes qui ne doivent être réouvertes qu’à 7h30 le lendemain. En cette nuit du 26 au 27 mars 1996, il est 1h15 du matin quand il est tiré de son sommeil par une discussion en arabe dans l’enceinte du monastère. Il reconnaît aussi la voix de Dom Christian le prieur qui parle couramment l’arabe. Lorsque le calme est revenu, frère Amédée sort de sa chambre et retrouve Jean-Pierre à la porterie. Hébétés. Ils ne sont plus que tous les deux. Les sept autres moines ont été enlevés.
Le 26 mai 1996, Frère Jean-Pierre devient successeur de Christian de Chergé, jusqu’en 1999, terme de son mandat, ayant atteint l’âge limite de 75 ans. Il est au monastère Notre-Dame de l’Atlas au Maroc.

Le testament du Prieur, Christian de Chergé


Frère Luc, médecin et personnalité majeure de la communauté

documentaire de l'INA