Moines de Tibhirine : vingt ans après, toujours le mystère

Le monastère de Tibhirine<br />
<sub>(photo site du monastère)</sub>
Le monastère de Tibhirine
(photo site du monastère)

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 étaient enlevés dans une montagne du sud d'Alger, en pleine guerre civile, sept moines français. On devait retrouver deux mois plus tard leurs seules têtes décapitées. Vingt ans après, leur assassinat conserve ses mystères. L'enquête judiciaire se poursuit en France en dépit du peu de coopération des autorités algériennes.

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Un drame entre mille autres mais il fut peut-être, du point de vue français, l’événement le plus tragiquement marquant de la guerre civile qui a déchiré l’Algérie des années 90. Un crime, au sens propre, hors du commun prolongé, depuis vingt ans, d’un malaise persistant inspiré par le soupçon.

Calvaire

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 vers une heure du matin, un commando d'une vingtaine d'hommes en armes investit à Tibhirine (village de montagne à 90 km au sud d'Alger, dans la région de Medea) le monastère Notre-Dame de l'Atlas où vit une petite communauté trappiste (religieux catholiques) implantée de longue date, respectée de la population locale.

Les sept frères<br />
<sub>(photo <cite class="_Rm">www.<b>moines</b>-<b>tibhirine</b>.org)</cite></sub>
Les sept frères
(photo www.moines-tibhirine.org)

Sept des neuf moines présents sont enlevés, dont le prieur. Après un peu moins de deux mois, le Groupe islamique armé (GIA) annonce leur exécution. Leurs têtes décapitées sont retrouvées quelques jours plus tard. A Paris, une foule de dix mille personnes leur rend hommage au Trocadéro. Une cérémonie se tient le 2 juin à la cathédrale d'Alger. Les moines sont inhumés le surlendemain près de leur monastère, au milieu d'un déploiement militaire, en l'absence de leurs proches, pour la plupart dissuadés de venir.

Les choix de Tibhirine

Notre-Dame de Tibhirine (ou "de l'Atlas") est fondée en 1938 par des moines cisterciens yougoslaves et français. C'est un vaste domaine sur les hauteurs de Medea, où les religieux vivent de la prière et de leur travail agricole. Le monastère est inséré dans la vie locale. Frère Amédée donne des cours aux enfants du voisinage; Frère Luc, médecin, dispense les soins.
La guerre d'indépendance bouleverse cette vie. Frère Luc est - déjà - enlevé en 1959 par les fellagas qui veulent l'échanger contre un imam emprisonné, mais rapidement libéré.
Après 1962, la vie reprend malgré le départ de l'essentiel des chrétiens d'Algérie. La présence des moines se fait plus discrète. La superficie du domaine passe à une douzaine d'hectares; la communauté s'est engagée auprès des autorités à un strict "devoir de réserve" et à ne pas dépasser 12 moines. Frère Luc soigne au dispensaire, mais les moines limitent leurs activités sociales, privilégient une convivialité plus spirituelle.
Le coup d'Etat militaire de 1992  ouvre une nouvelle guerre. La question de rester ou non se trouve à nouveau posée.
 
Le film
Particulièrement fidèle dans son récit  comme par sa compréhension du dilemme - spirituel autant que sécuritaire - auquel se trouvait confrontée la communauté, le film de Xavier Beauvois "Des hommes et des dieux" (couronné à Cannes) ouvre une approche lumineuse des questionnements et doutes  des moines comme sur leur simple vie dans leurs derniers mois.
Il a été salué par le public mais aussi par le dernier rescapé vivant de ces événements, le Frère Jean-Pierre, aujourd'hui âgé de 92 ans et retiré au Maroc.

Les sept trappistes ne sont pas les premières victimes religieuses chrétiennes de la guerre civile algérienne. Huit au moins ont déjà péri dont, dix-huit mois plus tôt, quatre Pères blancs tombés sous les balles islamistes à Tizi Ouzou, chef lieu d'une Kabylie pourtant peu intégriste. Proche de Médéa où sévissent les groupes les plus radicaux, Tibhirine apparaît comme encore bien plus exposée au danger et les moines, qui ont décidé de rester malgré les pressions, le savent. Une douzaine d'ouvriers croates ont été égorgés non loin en décembre 1993, comme chrétiens.

Cet hiver-là, dans la nuit de noël, le monastère avait été investi par un commando islamiste. Son chef exigeait le paiement d'un tribut et avait voulu emmener le médecin de la communauté, Frère Luc. L'autorité et le sang-froid du prieur Christian de Chergé était parvenu, cette fois, à le fléchir. Ils ne pourront rien, deux ans plus tard, contre des ravisseurs d’une autre trempe.

Ces derniers n’avaient pas forcément comme intention initiale l'exécution des religieux. Quelques semaines après l'enlèvement, un communiqué du GIA assure que les moines sont vivants et propose leur libération en échange de prisonniers détenus par le régime algérien. Un émissaire se présente même le 30 avril au consulat de France à Alger, porteur d'une cassette audio dans laquelle le prieur enlevé fait également part de cette exigence.

Mauvaise volonté d’Alger engagé dans une lutte sans merci contre les islamistes mais aussi cafouillages entre émissaires et services officieux français, les pourparlers avortent. Le « communiqué n° 44 » attribué au GIA annonce le 21 mai « Nous avons tranché la gorge des sept moines ». Sans doute étaient-ils en réalité déjà morts depuis plus de trois semaines comme semblent l’indiquer des expertises ultérieures. Bien des questions, pourtant, demeurent – et encore vint ans plus tard - sur les circonstances, les motifs et coupables réels de leur assassinat.

La thèse officielle : le seul GIA

Alger a peu varié dans sa version initiale présentée comme une certitude. Coupable unique : le GIA dont le chef local, Djamel Zitouni, aurait voulu renforcer son autorité sur la région par un coup d'éclat contre des symboles « infidèles ».

Djamel Zitouni<br />
<sub>(photo Wikipedia)</sub>
Djamel Zitouni
(photo Wikipedia)

Jamais totalement infirmée ni confirmée, cette thèse se heurte à plusieurs incohérences. Les corps des moines n'ont jamais été retrouvés mais seulement leur tête décapitées. Les officiels algériens ont tenté de dissimuler le fait que les cercueils ne contenaient qu'elles, et n'y ont échoué que par l'obstination du Père Veilleux (« procureur » des cisterciens dépêché sur place) à voir les dépouilles de ses frères. Le communiqué attribué au GIA parle de son côté d'égorgements.

En l'absence d'autopsie – jusqu'en 2014 -, on ignore si les moines ont été tués avant décapitation. Progressivement, la version d'Alger initialement acceptée perd du crédit auprès des familles. L’opacité augmente le trouble. « Ça ne tient pas », résumera leur avocat Patrick Baudoin. « Il y a trop d'anomalies, trop de dissimulations ». Et d'autres versions circulent, également dépourvues de preuves.

L'hypothèse de la « bavure » de l'armée algérienne

Les sept moines auraient été tués par erreur peu après leur enlèvement depuis un hélicoptère de l'armée algérienne en opération. Cette hypothèse est fournie notamment par le Général François Buchwalter, qui était en 1996 attaché militaire à l'ambassade de France à Alger. Celui-ci, affirme relayer des témoignages dignes de foi qui lui ont été rapportés, particulièrement celui du frère d'un des pilotes des hélicoptères. Ces derniers auraient pris les prisonniers pour un commando du GIA et tiré.

L'erreur étant révélée par une patrouille au sol, les Algériens aurait procédé aux décapitations pour dissimuler leur bavure et imputer aux islamistes le décès des moines. Il est étrange, pourtant, qu'aucune tête n'ait été atteinte dans ces tirs opérés depuis le ciel. La thèse présente aussi la faiblesse de ne reposer que sur un témoignage indirect. Les raids aériens et survols d'hélicoptères dans la région en mai 1996 n'en sont pas moins attestés.

La thèse d'une opération des services secrets algériens

D'apparence machiavélique, elle a acquis du crédit au fil des ans, de divers témoignages et des contradictions d'Alger. Selon elle, les GIA de la région étaient infiltrés et manipulés par les services secrets algériens, dont Djamel Zitouni (tué quelques mois plus tard) était une « taupe ». Ceux-ci auraient suscité l'enlèvement - voire l'exécution - des sept moines pour discréditer un peu plus l'ennemi dans l'opinion publique - algérienne et française - tout en se débarrassant d'une communauté chrétienne encombrante qui soignait, à l'occasion, des combattants « terroristes ».

Cette thèse semble avoir été celle de l’évêque d'Oran, Mgr Claverie … lui même abattu dans l'été 1996. Elle a également été reprise dans différents documents de services français – et accréditée en 2015 par un nouveau témoignage d’un ex-agent algérien. Elle est cependant nuancée en 2010 lors d'une audition par l'un de ses ex-patrons, le Général Rondot. Selon une version moins « cynique », la mise à mort des moines n'était pas programmée mais ceux-ci – initialement enlevés par Zitouni - seraient incidemment passés entre les mains d'un groupe extrémiste incontrôlé.

L'enquête française

Après les procédures algériennes peu convaincantes et le doute grandissant, une plainte avec constitution de partie civile est déposée à Paris en 2003 par les membres de la famille de Christophe Lebreton, un des moines assassinés et du Père Armand Veilleux, « procureur général » de la congrégation au moment des faits. D'abord instruite par le juge Jean-Louis Bruguière, elle est reprise après 2007 par le juge Marc Trévidic.

Le juge Trevidic en 2011<br />
<sub>(AP Photo/Michel Euler)</sub>
Le juge Trevidic en 2011
(AP Photo/Michel Euler)

Il faut sept ans d'acharnement à celui-ci pour obtenir – après accord officieux au sommet de l’État entre François Hollande et Abdelaziz Bouteflika – le droit de se rendre à Tibhirine. Sa mission se déroule en octobre 2014 sous la haute surveillance d'Alger. Il lui est refusé d'y auditionner des témoins comme il le souhaitait. Une exhumation des têtes des moines a bien lieu mais il lui est interdit d'emporter des échantillons pour analyses permettant, en particulier, de dater précisément les décès.

Quoique incomplets, les examens sur place du magistrat et des experts français accréditent cependant une mise à mort des moines par égorgement antérieure à leur décapitation ainsi qu'une inhumation également antérieure des têtes. Des particules de terres retrouvées sur elles proviennent d'un autre endroit que celui où elles ont prétendument été retrouvées.

L’idée d’un « maquillage » pour imputer le crime aux islamistes (la décapitation valant, en quelques sortes, leur « signature ») s’en trouve renforcée. Mais pas de traces de balles et la date de décès initialement avancée par l’enquête (autour du 25 avril, un mois après l’enlèvement) est considérée comme « vraisemblable ». Les questions, en somme, s’en trouvent renforcées mais aucune des trois principales thèses en présence définitivement validée.

Le temps qui passe...

Tombe des moines à Tibhirine<br />
<sub>(photo monastere-tibhirine.org/)</sub><br />
Tombe des moines à Tibhirine
(photo monastere-tibhirine.org/)

En mai 2015, le juge Trévidic quitte son poste selon les règles normales de sa fonction. Près d'un an plus tard, sa collègue héritière du dossier n'a toujours pas reçu les échantillons prélevés lors de l'exhumation d’octobre 2014 qui pourraient « parler » d'avantage.

Jusqu'alors modéré dans ses questionnements, l'avocat des familles des moines Patrick Beaudouin, également président d'honneur de la Fédération internationale des droits de l'homme, devient accusateur : « On ne peut pas ne pas conclure de ce refus obstiné que les Algériens ont des choses à cacher », s'est il indigné le 24 mars 2016 sur la radio France Inter. «  Je pense même que l’on peut dire aujourd’hui - je ne l’ai pas dit jusqu’à présent - que ce refus obstiné des autorités algériennes de coopérer, c’est un aveu de reconnaissance de responsabilité dans la disparition des moines ! ».

À Tibhirine, le monastère qui n’a jamais été tout à fait abandonné est redevenu lieu de prière et de retraite. Depuis quelques jours, indique son très à jour site internet, « des crocus se sont mis à fleurir partout et les tombes des frères commencent à en être couvertes »...