Mort de Cavanna : l'insolence est en deuil

Les jours de bonne humeur, il était bougon. Le reste du temps, en colère. Ce qui le faisait rugir ? La connerie et la lâcheté des hommes, le décervelage quotidien distillé par la télévision, les politiques et le prêt à penser. François Cavanna, écrivain, dessinateur, journaliste, vient de mourir. Il avait 90 ans. Les anarchistes perdent un papa truculent et l’insolence est en deuil. Retour sur une vie mouvementée, dominée par la passion des mots et de la langue française.

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Les mots-gifles

Pour mieux dénoncer le travers des époques, il avait choisi l’outrance. Il préférait le coup de poing à la caresse, fût-elle décapante, la saillie grossière à la jolie phrase ciselée. Pas de sous-entendu aimable avec Cavanna. Ses mots étaient des gifles. Elles ne chauffaient que la joue des hypocrites, des bigots et des "assis". Pendant des décennies, il a collectionné les procès comme d’autres les honneurs. Avec rage. Ses opinions, toujours très tranchées, étaient   provocatrices et inédites. Comme elles juraient avec la frilosité de ses contemporains ! Mais elles massaient le cœur des anarchistes, ces vrais frères, qui l’ont suivi des décennies durant au mépris des modes et des courants littéraires. Pour le meilleur et pour le rire.

Lui qui détestait les honneurs était devenu, avec le temps, un maître de l’irrévérence. Mais François Cavanna, homme généreux, était aussi un écrivain rare, au style immédiat, et ses pages étaient comme poreuses d’émotion. Il n’avait pas son pareil pour renifler les talents en devenir (les dessinateurs Reiser, Wolinski, Cabu, Gébé lui doivent beaucoup) et les pousser dans la lumière. Et pourtant, rien ne prédestinait cet autodidacte à tronche de viking à devenir un tel artiste.

Carte du STO de François Cavanna
Carte du STO de François Cavanna
Une passion incandescente

Né en 1923 à Paris, François Cavanna avait grandi dans la petite communauté italienne de Nogent-sur-Marne. Un milieu très modeste où chaque sou compte. Son père est terrassier, sa mère femme de ménage. C’est à l’école maternelle qu’il se prend de passion pour la langue française. Une passion dévorante, exclusive, incandescente ! En 1978, il écrira dans Les Ritals : "Bien calé sur l'oreiller, la couverture au ras des narines, le bouquin pesant de tout son poids ami sur l'estomac, je lisais jusqu'à ce que les yeux me brûlent, et encore, je luttais, je me cramponnais, une ligne de plus, une autre, plof ! Je basculais dans le grand trou, sans même éteindre bien souvent."

Le virus des mots est là. Il ne le quittera plus. Le petit François devient boulimique des phrases et dévore des quantités invraisemblables d’ouvrages. Ses premiers copains de solitude, qui ne le quitteront jamais, ce sont les auteurs. "Tous les jeudis matin, jour sans classe, j'allais avec un cabas à la bibliothèque municipale... On avait droit à deux livres à emporter par personne inscrite, alors j'avais inscrit papa et maman, ça me faisait, comptez avec moi, six bouquins à dévorer par semaine. On choisissait sur catalogue, mais les titres qui vous faisaient envie étaient toujours en main, il fallait faire une liste par ordre de préférence, la barbe, j'aimais mieux fouiner dans les rayons et me laisser séduire par la bizarrerie d'un titre ou les effilochures d'une très vieille reliure." L’enfant n’ambitionne alors aucune carrière littéraire. Il devient d’abord maçon comme son papa, mais il est raflé en 1943. Direction Berlin. Le Service de Travail Obligatoire (STO) a besoin de lui. C’est le début de sa colère. Elle le maintiendra debout, comme une charpente bien solide.

Les Russkoffs, prix interallié en 1979
Maria et Liliane

A son retour à Paris, en 1945, l'homme a changé. L'héritage de ces années perdues en Allemagne, c'est une formidable colère contre l'armée, l'autorité, la guerre, les petits chefs et le côté dérisoire de tout ce qui n'est pas l'amour. Car une femme est entrée dans sa vie : Maria, une Ukrainienne rencontrée là-bas, au cœur de ces années humiliantes.

Dans Les Russkoffs, il évoquera le coup de foudre : "Elle est russe ! Ukrainienne, pour être précis (L’Ukraine ? C’est quoi l’Ukraine ? Mes souvenirs scolaires : un vague nom quelque part sur la désespérante immensité vert pâle qui couvrait deux pages de mon atlas, avec "U.R.S.S." étiré en travers, d’un bord à l’autre, dix centimètres de vide entre chaque initiale…) Je sais aussi que l’insigne qu’elles portent cousu sur le sein gauche, un large carré d’étoffe bleue avec, ressortant en grosses lettres blanches, le mot "OST", n’est pas une espèce de badge de service, mais bien la marque infamante, à ne quitter sous aucun prétexte, de leur appartenance à une race abâtardie, une race d’indigènes colonisés occupant indûment d’immenses et fertiles territoires qui reviennent de plein droit au seul vrai peuple pur". Mais la vie les sépare. Cavanna la recherche partout, éperdument. Il ne la retrouvera jamais, et à jamais, il reste inconsolable.

Il tombe ensuite amoureux de Liliane. Et l'épouse. Mais elle est une rescapée de  Ravensbrück, un camp de concentration allemand réservé aux femmes. C'est un amour difficile, douloureux, impossible. Liliane reste traumatisée, brisée par ses années de déportation. Elle meurt quelques mois plus tard. Cavanna est en miettes. Il a 26 ans et, comme il a un certain coup de crayon, il décide de se lancer dans le dessin de presse. Le voici donc dessinateur. Avec difficulté, il place ses dessins dans les revues de l'époque. Une période de vaches maigres qui durera une dizaine d'années.

Numéro 1 de Hara Kiri (septembre 1960)
Numéro 1 de Hara Kiri (septembre 1960)
Les petits vieux vicieux

Lassé de survivre, et surtout dégoûté de mendier sa pitance auprès de directeurs de rédaction qu’il ne respecte pas plus qu’ils ne le considèrent, il décide de créer son propre journal. Avec Georges Bernier, alias le professeur Choron, il crée Hara-Kiri "journal bête et méchant", distribué par colportage en septembre 1960. Dès la profession de foi, le ton est donné. "Assez d’être traités en enfants arriérés ou en petits vieux vicieux ! Assez de niaiseries, assez d’érotisme par procuration, assez de ragots de garçon coiffeur, assez de sadisme pour pantouflards, assez de snobisme pour gardeuses de vaches, assez de cancans d’alcôve pour crétins masturbateurs, assez, assez ! Secouons-nous, bon Dieu ! Crachons dans le strip-tease à la camomille, tirons sur la nappe et envoyons promener le brouet fadasse. Du jeune, crénom ! Du vrai jeune ! Au diable les "nouvelles vagues" pour fils à papa, les "new look" aussi éculés que ceux qu’ils prétendent chasser ! Hara-Kiri ! Hara-Kiri ! Vivent les colporteurs, marquise, et vive leurs joyeux bouquins ! Nous sommes les petits gars qui veulent leur place au soleil. NOUS NE SOMMES À PERSONNE ET PERSONNE NE NOUS A."
On l’aura deviné, le vitriol sera le carburant de l’aventure.

Cavanna et le professeur Choron, duo de féroces libertaires
Cavanna et le professeur Choron, duo de féroces libertaires
Un mort

Hara-Kiri, c'est un peu Le bateau ivre. François Cavanna est le maître à bord d'un équipage souvent alcoolisé. Ce qui domine au sein de cette rédaction pas comme les autres, c'est la liberté. Liberté d'écrire, de penser, de gueuler et de provoquer. Chaque collaborateur est responsable de sa page. Aucune censure. Cavanna en est le directeur de publication. Sont défendus : les jeux de mots, la tiédeur et les bons sentiments.

Au fil du temps, l'équipe s'étoffe. Topor, Cabu, Gébé, Reiser viennent grossir les rangs. Le ton est nouveau, féroce, tonique. Le rire est jaune et l'humour du plus beau noir. Dans une époque corsetée par la bienséance, où le général de Gaulle est omniprésent, Hara-Kiri dérange et insupporte. Alors les procès pleuvent, les amendes ruissellent et les premières interdictions éclosent. Autant d'encouragements à poursuivre cette belle entreprise de démolition. Le professeur Choron bricole, arnaque ses fournisseurs et déploie des trésors de filouterie pour maintenir le navire à flot. Bientôt, le tandem Cavanna-Choron passe presque plus de temps dans les prétoires, à vouloir défendre le journal qu'en salle de rédaction.

L'air de rien, cette conception de la presse est une révolution. Mais l'aventure prend fin. Hara-Kiri est jugé "dangereux pour la jeunesse", ce qui équivaut à un arrêt de mort pour l'insolente publication. Hara-Kiri est mort, vive les petits frères, "Charlie Hebdo"  et "Hara-Kiri hebdo". Il faudra attendre la mort du général de Gaulle en 1970 pour que la publication passe à la postérité. Hara-Kiri Hebdo titre : "Bal tragique à Colombey : 1 mort" en référence aux manchettes de la presse populaire qui avait fait ses choux gras d'un terrible fait divers, l'incendie d'une discothèque qui avait causé la mort de 146 personnes en Isère. Le scandale est immense. Hara-Kiri hebdo est interdit. Cavanna éructe, tempête mais il songe à poursuivre d'autres aventures. L'écriture de livres, notamment.

Une tête si belle

Cet amour des mots transpire dans ces nombreux ouvrages, dont certains (Les Ritals, Les Russkoffs) furent de grands succès de librairie. Il confiera : "Tant que je pourrai écrire une ligne, je serai présent parmi les vivants." Pierre Desproges (humoriste français) le considérait comme l'un des derniers grands écrivains vivants : "Seule la virulence de mon hétérosexualité m'a empêché à ce jour de demander Cavanna en mariage," disait-il.

Dans son dernier ouvrage, Lune de miel, en 2010, il révèle être atteint de la maladie de Parkinson, une “salope infâme” selon ses mots. A l’Agence France Presse, l’un de ses vieux compagnon de (dé)route, le journaliste Defeil de Ton confiait : "Il annonçait ce que son corps lui réservait. Ce qui le menaçait encore hier, c’était le pire et il y aura échappé. Il en a bien bavé, tous ces derniers mois, mais on riait, il n’a jamais perdu la tête. Sa tête si bien faite. Si belle ". Le réalisateur Denis Robert, qui préparait un film sur lui,  confie sur sa page Facebook : "Pour Cavanna, c'était très important de se tenir debout, de marcher. Il ne supportait pas l'idée du fauteuil ou du déambulateur.(...) Il ne mangeait plus depuis une semaine, avait du mal a respirer. (...) Il était soulagé de partir. La veille, après avoir jeûné une semaine, il avait demandé de la bière et du saucisson. Il a mangé ça rageusement et en souriant. C'était un homme bon et supérieurement intelligent".

De la où il se trouve, ses amis peuvent tendre l'oreille. Peut être percevrons-ils une dernière colère, un ultime bougonnement à l'écoute des hommages le concernant. François Hollande,le  président de la République française, estime dans un communiqué qu'il "n'a jamais cessé de se battre pour de justes causes." François Bayrou, président du Modem, évoque sa mémoire et parle d'un homme "à l'origine d'un changement profond dans l'audace et dans la conception même du journalisme." Bertrand Delanoë, le maire de Paris, souligne de son côté "L'inlassable chantre de la liberté".

Mais ses vrais amis pleurent. Et cette fois, cela n'est pas de rire.