Mort de Jean-Louis Foulquier : la chanson francophone en deuil

Jean-Louis Foulquier, le 12 juillet 2004 à La Rochelle (Photo Michel Gangne. AFP)
Jean-Louis Foulquier, le 12 juillet 2004 à La Rochelle (Photo Michel Gangne. AFP)

Jean-Louis Foulquier vient de tirer sa révérence.
Il était âgé de 70 ans.
Le journaliste-animateur n'était pas le porte-parole mais plutôt le porte-voix de la chanson francophone. Papa des Francofolies, parrain affectueux et efficace des auteurs-compositeurs-interprètes, il est allé rejoindre ses idoles Léo Ferré, Georges Brassens, Felix Leclerc, Brel et Barbara.

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UNE DETTE D'EMOTION

«Il est parti d’une longue maladie», a indiqué  sobrement à l’AFP une responsable de la radio France-Inter. Mais Jean-Louis Foulquier, bien avant de succomber au cancer qui a fini par l’emporter à 70 ans, avait contracté, dès son adolescence, un autre virus, celui de la chanson française.
Le déclic vient un peu par accident, en pleine période yé-yé : « J'étais allé voir les Chaussettes noires à la fête du PC de La Rochelle, racontait Foulquier, quand j'entends Ferré en première partie. Là, je découvre un chanteur et des textes, beaucoup plus rebelles et émouvants que ceux des yéyés français de l'époque. Une gifle. A partir de là, je me suis passionné pour les grands personnages de la chanson. » Bien plus tard, en juillet 1987, il remboursera au musicien-poète cette dette d’émotion : le temps d’une soirée aux Francofolies, il lui prêtera un orchestre symphonique !

Jean Louis Foulquier et Georges Moustaki (DR)
Jean Louis Foulquier et Georges Moustaki (DR)
LES GHETTOS QU'ON NOUS INFLIGE

Son amour pour la chanson a fait de cet homme au physique de rugbyman un personnage majeur de la francophonie. Pas côté scène mais plutôt côté coulisse. Ce grand renifleur de talent, fort en gueule et un tantinet réac, va profiter de sa notoriété radiophonique pour ouvrir son micro aux jeunes auteurs-compositeurs qui se présentent à lui. 
Avec « Saltimbanques », « Bain de minuit », « Y a d'la chanson dans l'air », « C'est la nuit », « Les copains d'abord », « Pollen » on ne compte plus les artistes invités qui, à l’instar de Denise Glaser  et de son Discorama, sont venus lui rendre visite. Terminé la chansonnette aimable et bien troussée. L'heure est à l'insolence et aux verbes acides. Brigitte Fontaine, François Béranger, Higelin, Lavilliers, Renaud seront des habitués. Chose rare, il prêtait aussi une oreille attentive, sinon bienveillante, aux chanteurs de variétés. A ceux qui s’en étonnaient, il remettait les choses en places et gonflait alors sa célèbre voix : « J'ai toujours pensé que les ghettos qu'on nous inflige sont une affaire de spécialistes, confiait-il. Dans mes émissions, les chanteurs à texte ont toujours côtoyé des chanteurs dits plus “populaires”. Ce que j'aime, ce sont les artistes qui paient comptant. »  Pas d’aristocratie dans l’émotion ! Cette ouverture d’esprit séduira les Rita Mitsouko, Téléphone, Hubert-Félix Thiéfaine, Alain Souchon, Renaud...

Sur la scène des Francofolies à la Rochelle avec Gérard Pont, le 10 juillet 2009 (DR)
Sur la scène des Francofolies à la Rochelle avec Gérard Pont, le 10 juillet 2009 (DR)
FRANCOFOLIES

Mais très vite, cet espace de liberté sur les ondes s’avère trop étroit pour lui. Il songe à une rencontre fraternelle entre artistes, une communion d’émotions et de talents, un rendez-vous festif qui deviendrait incontournable dans l’espace musical francophone. Ce sera les Francofolies. L'idée lui vient au Festival d'été de Québec. Un nom, très vite, qui sonnera comme un label de qualité. «Je m’emmerdais à chercher un bon titre, sans succès», racontait-il en 2009 à l’AFP. «Un matin, je me rasais en écoutant la radio et l’animateur a fait un lapsus, en disant “francofolie” pour “francophonie”. J’ai trouvé le nom génial». La Rochelle,  sa ville natale, accueillera toutes les éditions et, dans la foulée du succès de ce festival,  d’autres Francofolies verront le jour à Montréal (1989), en Bulgarie (1991), à Spa en Belgique (1994) et en Suisse (1999).

Georges Brassens dans sa loge. Photo AFP
Georges Brassens dans sa loge. Photo AFP
LE WHISKY DE BRASSENS

Sur le plan professionnel, il encaisse les coups. En 2008, France-Inter décide de se séparer de lui. 43 ans de vie commune effacée. Il en gardera une légitime tristesse, lui qui ne se faisait pas prier pour évoquer ses débuts radiophoniques : “« C'était vers 1975, l'époque de Studio de nuit, une sorte de cabaret radiophonique nocturne dans lequel j'invitais de jeunes chanteurs (…)  J'avais la trentaine, mais j'étais débutant. J'avais peur. J'étais entré à Inter comme standardiste, je ne me sentais pas particulièrement une âme d'animateur…Puis un jour, ou plutôt une nuit, j'arrive en studio et devinez qui je vois ? Brassens. J'en suis resté pétrifié. Il était venu accompagner un copain artiste, le Belge Paul Louka. Il était assis, timide, discret, il se contentait d'écouter. Au bout d'un moment, voilà qu'il me dit : "Je vous écoute toutes les nuits. Et vous savez pourquoi ? Parce que les vedettes de demain, c'est chez vous que je les découvre, pas à la télévision." J'avais une bouteille de whisky en studio, il s'est servi un petit verre.
Et le lendemain. je le vois re-débarquer, avec une bouteille à la main ! "J'ai été incorrect, me dit-il, j'ai descendu votre whisky." Evidemment, nous avons sympathisé et il est revenu plusieurs fois. Dont une fois en tant qu'invité – il avait repris des chansons de Tino Rossi, Fréhel, Enrico Macias… Mes confrères d'Inter, ceux des "grandes" émissions, n'en revenaient pas. Ils n'arrivaient pas à avoir Brassens, et le petit débutant de la nuit réussissait à le faire venir !

 

Léo Ferré le 7 mai 1992 à Montauban photo AFP
Léo Ferré le 7 mai 1992 à Montauban photo AFP
LE PLAISIR ET LA MALADIE

Il tente sa chance, nouvelle vie,  en qualité d’acteur. On le découvrira ainsi dans une adaptation de "La Dernière Gorgée de bière"  de Philippe Delerme.
Au total, une quarantaine de films et téléfilms.
Les dernières années, plutôt que de se laisser envahir par l’amertume, il  avait pris les pinceaux. Ses peintures lui procuraient un indicible plaisir et lui permettaient, surtout,  de repousser l'obsession de la maladie. Un cancer  du poumon venait en effet de se  déclarer.
A un journaliste de Ouest-France, il confiait : « La nuit, la douleur m'empêchait de dormir. J'ai commencé par l'aquarelle. Mon frère m'ayant offert le chevalet de papa et son matériel qu'il avait gardés, je me suis mis à l'huile, puis à l'acrylique. En autodidacte. Avec le rugby, mon autre passion, c'est ce qui me vide le mieux. Je ne vois pas le temps passer."
Sur l’Ile de Ré où il s’était réfugié,  il se régalait de bonnes soirées (particulièrement arrosées) entre copains. En juillet 2004, il avait confié à des journalistes  de Ouest France : « Je ne voudrais pas faire pleurer dans les chaumières, mais j'ai été opéré d'un poumon, j'ai fait un double infarctus. Ça va. Il est temps que je prenne soin de ma santé. Les Francos, c'est devenu trop pour moi sur le plan stress. »
Chevalier de la Légion d'honneur, il avait publié son autobiographie "Au large de la nuit", et un album de chansons "Foulquier", en  1993, année de la mort de  son “déclencheur” et ami Léo Ferré.