Mort du général Aussaresses, tortionnaire sans regrets ni remords

Le général Aussaresses en 2002 à sa sortie du tribunal, où il était poursuivi pour apologie de crimes de guerre (Photo AFP)
Le général Aussaresses en 2002 à sa sortie du tribunal, où il était poursuivi pour apologie de crimes de guerre (Photo AFP)

Paul Aussaresses est décédé à l'âge de 95 ans. Cet ancien général de l'armée française a reconnu avoir torturé pendant la guerre d'Algérie ; il avait été mis d’office à la retraite et exclu de la Légion d’honneur. Il était  l’ancien chef des services de renseignements à Alger.
Retour sur une vie tachée de sang.

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L'annonce de son décès a été faite par ses frères d'armes, sa vraie famille : d'anciens parachutistes regroupés à Bayonne au sein de "Qui ose gagne", une association qui entend "préserver, faire vivre et transmettre le patrimoine historique et moral hérité des parachutistes SAS de la France Libre, de la première demi-brigade coloniale de commandos parachutistes, de la Brigade des Parachutistes Coloniaux et des Unités qui en sont issues". 
Tout un programme.
 
Le général Aussaresses s'est donc éteint à l'âge de 95 ans. Selon l'association, il était "hospitalisé depuis quelque temps". Pas plus de précision sur la date précise de son décès. Et il n'est pas interdit de voir dans cette communication a minima l’héritage d’une rancoeur tenace à l'égard de la presse et de la société toute entière pour ce militaire, condamné en 2004 pour apologie de la torture et exclu de l’ordre de la Légion d’honneur.
 
Un épisode jamais digéré, pour celui qui se vivait comme un héros des temps modernes. Dans son ouvrage Je n'ai pas tout dit (Editions du Rocher), l'ancien tortionnaire écrivait : "Je ne voudrais pas que les hypocrites qui m’ont enlevé la Légion d’honneur, distinction que, moi, j’ai acquise au combat, puissent continuer à nier l’histoire de France, avec ses réalités dures à dire et à entendre. Après moi, il ne restera plus grand monde pour parler."
Mais quelles réalités exactement ? 

Paul Aussaresses (Photo AFP)
Paul Aussaresses (Photo AFP)
Né dans une famille bourgeoise le 7 novembre 1918 à Saint-Paul-Cap-de-Joux (Tarn), Paul Aussaresses se porte volontaire en 1941 pour les services secrets en France avant de rejoindre les Jedburghs, ces commandos-suicide britanniques de trois hommes parachutés derrière les lignes allemandes pour des actes de sabotage. L’homme est courageux. Ses actes de bravoure le distinguent. Deux ans plus tard, il intègre les services spéciaux et reçoit la Légion d’honneur.
 
En 1946, il est l’un des architectes du 11e Choc, le bras armé du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, future DGSE). Le voici désormais à la tête d'un bataillon parachutiste. Il s’envole pour l’Indochine avant de rejoindre en 1957 le général Jacques Massu, commandant la 11e division parachutiste. Il lui demande de rétablir l'ordre à Alger. Aussaresses se retrouve à la tête de ce qu'il appelle lui-même "un escadron de la mort", chargé de procéder à des arrestations nocturnes, suivies de tortures, avec élimination de certaines personnes arrêtées.
 
Dans son livre-aveu, Service spéciaux, Algérie 1955-1957 (Perrin), il reconnait avoir pratiqué la torture, "tolérée, sinon recommandée" selon lui par les politiques. Ces confessions, accompagnées d'interviews dans la presse, susciteront une tempête politique. Le doute, le regret, la compassion, les états d’âme, très peu pour lui ! Il deviendra presque à lui tout seul la mauvaise conscience française sur le comportement de son pays pendant cette période dramatique. La torture, selon lui, est une nécessité. Il déclare à qui veut l’entendre : "la torture devient légitime quand l'urgence s'impose (…) Il était rare que les prisonniers interrogés la nuit se trouvent encore vivants au petit matin. Qu'ils aient parlé ou pas, ils étaient généralement neutralisés." Ou encore : "C'est efficace la torture, la majorité des gens craquent et parlent. Est-ce que ça m'a posé des problèmes ? Je dois dire que non. Je m'étais habitué à tout cela", assurait-il au début des années 2000, poursuivant : "Je ferais encore ce que j'ai fait, par exemple contre un Ben Laden, si je l'avais entre les mains, comme je l'ai fait avec Larbi Ben M'hidi", célèbre militant nationaliste algérien, combattant et responsable du FLN durant la guerre d'Algérie.

Actes de torture, pendant la bataille d'Alger (cc)
Actes de torture, pendant la bataille d'Alger (cc)
Il enseigne ensuite aux Etats-Unis, auprès des fameux Bérets Verts dans leur camp de Fort Braggs (Caroline du Nord), "les techniques de la bataille d'Alger", comprendre "les techniques d’interrogatoire" et donc la torture. C’est dans ces années-là (1962/1966) qu’il a pour élèves nombre d’officiers sud-américains qui seront à la tête des juntes dans les années 1970 et n’hésiteront pas à mettre en pratique son terrible enseignement.  Désormais, les dictatures réclament cet instructeur hors pair.
 
En 1973, la France le nomme attaché militaire au Brésil, alors sous le pouvoir de l'armée. Il enseigne au Centre d’instruction de la guerre dans la jungle de Manausoù. Dans Je n’ai pas tout dit, il ne cache rien de son enseignement. Page 161, il répond aux questions de son co-auteur, le journaliste Jean-Charles Deniau :
                  
    « L’enseignement de la torture, c’était uniquement théorique, donc ? Ou est-ce qu’il y avait des exercices ?
- Il y avait des exercices.
    - Sur des cobayes… Il y avait des stagiaires qui jouaient le rôle de torturés et d’autres celui de tortionnaires ?
- Voilà.
    - Chacun jouait son rôle ?
- Oui.
    - Mais ils ne le faisaient pas vraiment ?
- Non.
    - Mais parfois ils le faisaient vraiment ?
- Parfois ils le faisaient vraiment… »

La parution de Services spéciaux..., qui fut un succès de librairie, a contribué à modifier la perception de la guerre d'Algérie en France. Ce fut également un immense scandale. Aussaresses y avouait avoir pendu Larbi Ben M'Hidi et avoir fait précipiter dans le vide Ali Boumendjel, juriste et militant politique algérien. 
 
Toujours droit dans ses bottes, avec un aplomb glaçant, Paul Aussaresses a toujours affirmé que ses actes avaient été commis avec l'aval de sa hiérarchie et de l'autorité politique : "Suis-je un criminel ? Un assassin ? Un monstre ? Non, rien qu'un soldat qui a fait son travail de soldat et qui l'a fait pour la France puisque la France le lui demandait."
 
L’association "Qui Ose Gagne" précise que ses obsèques seront célébrées le 10 décembre à La Vancelle, une petite commune du Bas-Rhin où il vivait.