Mort sur Internet : disparaît-on vraiment ?

"Les données personnelles d'une personne décédée lui appartiennent, sauf volonté de sa part de les transmettre, mais dans ce cas-là, il faut qu'elle l'ait prévu et qu'elle ait fait un testament numérique"
"Les données personnelles d'une personne décédée lui appartiennent, sauf volonté de sa part de les transmettre, mais dans ce cas-là, il faut qu'elle l'ait prévu et qu'elle ait fait un testament numérique"
(Thinkstock photo)

En ce week-end de la Toussaint, une partie du monde honore ses morts. En Europe, on pense surtout aux tombes fleuries dans les cimetières, mais on oublie les autres, les invisibles : les morts du Web. Que devient-on dans ce monde virtuel après son décès ? Comment gérer l’identité numérique de nos disparus ?

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L’internaute ne meurt-il donc jamais ? Sur les réseaux sociaux, il n’est pas rare de croiser le profil d’une connaissance ou d’un proche décédé. Sur Facebook, son compte se transforme parfois en mausolée virtuel. Ses « amis » y vont d’une photo avec le (la) défunt(e), d’un mot en souvenir… Comme si la personne disparue continuait d’exister sur Internet. Ne cherchez plus l’immortalité, elle est sur la toile. Certains comptes Facebook de personnes décédées, toujours actifs, envoient ainsi des alertes d'anniversaire à ses « amis », ou des messages dès que quelqu’un poste une information sur son mur.

Une manière d’honorer la mémoire d'un proche ? Hélène R., 38 ans, a perdu son mari il y a deux ans et demi. Six mois après son décès, après s’être interrogée, elle a décidé de garder active la page Facebook de son mari : « Je me suis dis qu’après tout, si un jour quelqu’un a besoin de déposer un statut à l’occasion de sa date  d’anniversaire ou de l’anniversaire de son décès, il pourrait le faire à cet endroit-là. »  Pour l’instant, elle n’envisage plus de clore le compte de son mari. Une démarche encore trop symbolique : « Peut-être qu’inconsciemment, fermer son compte serait un peu comme un nouvel enterrement. Il y a peut-être un peu de ça qui se joue derrière, » interprète-t-elle.
 

Page commémoration


Pour faire vivre la mémoire d’un défunt sur le Web, il est possible, depuis 2009, de demander au réseau social américain de transformer sa page en compte commémoration. Une fois son décès notifié, certaines fonctions restent actives, comme l'envoi de messages privés à la personne décédée et le partage des contenus post-mortem sur son mur. Mais aucun nouvel ami ne peut être accepté, ni le statut actualisé, et surtout plus personne ne peut se connecter au compte.

Ce compte commémoration peut éviter certains quiproquos, comme le souligne Hélène R. qui ne connaissait pas l’existence de ce statut : « Le problème d'une page laissée comme ça en suspens, c’est que les personnes de son entourage d'autrefois, que je n’ai pas connues, et qui voudraient le retrouver, ne sont pas informées de la situation. Une page active laisserait penser qu’il est toujours là et qu'il n’a pas voulu leur répondre. Ça reste un risque. »
 
 

Préserver la mémoire


Et pourtant, l’existence numérique post-mortem d’un proche rend parfois le deuil des vivants plus difficile. Edouard Chastenet, 25 ans, a perdu son frère cadet l’année dernière. Pour lui, sa famille et l'amie de son frère, la question de garder la page active ne s’est pas posée : « Mes parents ne sont pas trop Facebook, donc ils n’y
Le cimetière du Père Lachaise
Le cimetière du Père Lachaise
(DR)
pensaient pas du tout. Mais autour de moi, tout le monde trouvait logique de fermer sa page car c’était plus glauque qu’autre chose de la laisser en ligne, explique Edouard. Fermer sa page Facebook, c’était une manière de préserver sa mémoire, c’était une forme de respect. »

Edouard a demandé de clôturer le compte trois jours après le décès de son frère. Un droit reconnu aux proches du défunt. « La loi informatique et libertés du 6 janvier 1978 prévoit que les héritiers peuvent demander qu'on prenne en compte le décès de leur proche et mette à jour les données en ce sens, explique l’avocate Pascale Gelly spécialiste du droit de l’informatique et des libertés. Il faut que les héritiers contactent le responsable du réseau social ou de la messagerie en justifiant de leur identité. Cela résulte de l'article 40 de la loi. » Après avoir indiqué leur degré de parenté, ils n'ont plus qu’à fournir un certificat de décès.
 

Testament 2.0


Si les héritiers ou ayant-droits peuvent demander la fermeture d’un compte de réseau social ou de messagerie, ils ne sont pas pour autant propriétaires des données numériques du défunt. « Les données personnelles d’une personne décédée lui appartiennent, sauf volonté de sa part de les transmettre, mais dans ce cas-là, il faut qu'elle l’ait prévu et qu'elle ait fait un testament numérique, » explique Edouard Geffray, de la Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL). Aujourd’hui, des sites Internet proposent ce type de service : en France, le site de testament en ligne Testamento a ouvert en décembre 2013. Il vous en coûtera 100 euros pour ce service, mais pour que vos dernières volontés soient respectées, elles devront ensuite être enregistrées - sous un format PDF - et envoyées à un notaire en chair et en os.

D’autres sites, comme edeneo.fr, propose aux vivants de sauvegarder en ligne, après leur mort, des données numériques personnelles (mots de passe, documents, dernières volontés) qui seront ensuite léguées aux héritiers.

En revanche, impossible pour les ayants-droit de nettoyer l’ « e-réputation » d’un défunt sur la toile (une simple photo qui vous déplaît, par exemple), sauf exception : « Les héritiers ont des droits sur les données personnelles du défunt dans l’hypothèse où ces données sont susceptibles de porter atteinte à la vie privée, de porter préjudice aux héritiers ou à la personne défunte, souligne Edouard Geffray. Car en qualité d’héritiers, ils ont aussi la charge de protéger et de défendre le défunt. »
 

Deuil virtuel ?


Pour Edouard Chastenet et sa famille, le deuil ne se fait pas dans le monde virtuel, mais parmi les vivants : « Pour tout ceux qui l’ont connu et pour moi, ce n’est pas Facebook qui représente mon frère, souligne Edouard. Je préfère parler de lui de vive voix, avoir des photos et me rappeler des bons souvenirs avec des amis plutôt que d'aller sur un profil. Cela reste dans le cadre privé. » Après avoir demandé la fermeture du compte, Edouard a vérifié si toute trace de son frère avait disparu de la toile : « Il n’y a plus rien, même dans les images, tout a disparu. La seule chose que l’on peut trouver sur Internet c’est un avis de décès tiré de la presse locale que nous avions publié dans La Montage, un quotidien régional français, repris sur le site dansnoscoeurs.fr. Je ne sais pas qui a mis ça par contre. »

Ce site, comme d’autres, fleurissent en effet sur la Toile pour honorer la mémoire des morts : dépôt de bougies, de fleurs, de condoléances, de messages… virtuels sur une tombe font partis des services proposés par le site Jardin du Souvenir.
 
 
 

Mort numérique


Si de telles initiatives se multiplient, elles restent rares, tout du moins en France. La vie numérique post-mortem devient progressivement matière à réflexion… et à création. Hélène R. aurait aimé connaître les choix de son mari quant au devenir de sa page Facebook, par exemple : « Je me suis posé la question de la fermer ou pas, tout en me disant que cela faisait partie des décisions que j’aurais aimé qu’il prenne lui-même. De le faire à sa place, cela reste très compliqué. »

La question de la mort numérique gagne du terrain et interpelle les gens… timidement. Tandis que certains ne s’occupent même pas de leurs dernières volontés matérielles, les numériques relèvent d’une autre étape, dont tout le monde n’a pas conscience. « C’est une question relativement récente, étant donné que tous ces profils se sont développés et généralisés en moins de dix ans, explique Edouard Geffray. Le droit et les pratiques sont un peu en train de se construire en la matière. Aujourd’hui, il faut positivement se demander ce que l’on devient dans le monde physique comme dans le monde numérique. »
 

Combien de morts sur Facebook ?

Difficile de le savoir, car tous les décès ne sont pas déclarés aux gestionnaires du réseau social. Selon une étude américaine menée en 2012, près de 3 millions de personnes inscrites sur le site seraient décédées l’année dernière. Le total des profils de personnes décédées s’élèverait à 30 millions.