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Mounir Bouchenaki, un homme passionné

Mounir Bouchenaki au siège de l'UNESCO à Paris le 18 septembre 2006. 
Mounir Bouchenaki au siège de l'UNESCO à Paris le 18 septembre 2006. 
© AP Photo/Michel Euler

Mounir Bouchenaki voue sa vie à la sauvegarde du patrimoine universel, mis en péril par les guerres et les trafics. Portrait d'un homme passionné.

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Mounir Bouchenaki a trop tôt connu la guerre pour en ignorer les horreurs : les morts et les ruines. Les ruines, justement, il en fera son champ de bataille. Cet Algérien, natif de Tlemcen, fut en effet un des pionniers de l’archéologie de son jeune pays, tout juste sorti exsangue d’un des conflits les plus cruels de l’Après-Guerre.

Déjà étudiant, il s’éveille à sa vocation et ne tarde pas à jeter son dévolu sur le somptueux site antique de Tipaza, rendu encore plus fameux par un autre enfant du pays, Albert Camus, qui en célébra la splendeur dans son « L’été ». Bien lui en prit : il y ramène au jour une mosaïque chrétienne d’une valeur inestimable, où l’on peut lire « pax concordia », soit la « paix et la concorde » qui sonne comme une devise. Ce sera son viatique.

Directeur du Service des antiquités, conservateur en chef des musées et des sites archéologiques, il n’aura eu de cesse de mener d’un seul mouvement campagnes de fouilles et restaurations de monuments, non sans dispenser des cours d’histoire antique dans un pays où l’enseignement officiel tend à faire démarrer l’histoire du pays à l’arrivée des Arabes musulmans. Sa rigueur et son expérience lui vaudront d’être sollicité par l’Unesco, qu’il rejoint dès 1982.

Nommé directeur de la division du patrimoine culturel, il se fixe d’emblée deux objectifs : sauvegarder vaille que vaille et entretenir quoiqu’il en coûte les hauts lieux de la civilisation, monuments, sites archéologiques à ciel ouvert, musées.

Le pont ottoman de Mostar, en Bosnie-Herzégovine, avant et après la reconstruction.
Le pont ottoman de Mostar, en Bosnie-Herzégovine, avant et après la reconstruction.
© AP

​Du Vietnam à l’île de Pâques en passant par l’Equateur, le Zimbabwe, l’Ethiopie ou le Népal, il n'hésitera pas à alerter les Etats, les organismes internationaux, les experts et les médias sur l’état précaire des trésors méconnus de l’humanité. Au besoin, il se rend in situ, collecte des fonds quand il le faut. Et n’hésitera pas à tirer la sonnette d’alarme. Notamment lors de la guerre en ex-Yougoslavie qui mettra à rude épreuve les sites culturels, mosquées, médersas, églises, monastères, monuments historiques, tels le pont de Mostar, en Bosnie-Herzégovine, détruit par des Croates en tant que symbole du « joug ottoman ». Grâce à sa pugnacité, le pont sera reconstruit à l’identique, avec les pierres d’origine, remontées une à une du fond de la rivière.

Le sort et le contexte ne lui seront, hélas ! pas aussi propices en Afghanistan : dans une ultime tentative de faire revenir les Talibans sur leur volonté de démolir les Bouddhas de Bamian, il réussit à obtenir du Qatar un avion spécial pour amener 14 oulémas de haut vol à Kandahar, afin d’en dissuader le Mollah Omar. En vain.

Lire notre article : 
Crime contre le patrimoine de l’humanité

Des membres du groupe Etat islamique détruisent des statues historiques dans le musée de Mossoul (Irak), le 26 février 2015.
Des membres du groupe Etat islamique détruisent des statues historiques dans le musée de Mossoul (Irak), le 26 février 2015.
© AP

Ce tragique revers, pour la civilisation, l’Afghanistan et lui-même, a achevé de le persuader que le combat pour le patrimoine de l’humanité devrait être l’affaire de chacun, et de chaque instant.

Voilà pourquoi, ce retraité qui n’a toujours pas posé ses valises, le septuagénaire bon pied bon œil a accepté de relever un nouveau défi,à la tête du Centre régional arabe pour le patrimoine mondial. Fondé il y a 5 ans à Manama, au Bahreïn, sous les auspices de l’Unesco, cet organisme, soutenu par la très dynamique Cheikha May, lui permet de continuer à éveiller les consciences et les opinions d’un monde arabe qui a cette double particularité d’abriter les vestiges les plus prodigieux du monde et d’en négliger la préservation et l’entretien.

Un défi qui, visiblement, lui donne des ailes…