Mouvement social en Europe : entretien avec Arnaud Mias

Depuis la crise et les multiples plans de rigueur instaurés par les gouvernements pour redresser les finances publiques, les mouvements sociaux se multiplient en Europe. L'occasion de relancer le syndicalisme et le dialogue social au sein des instances européennes ?

Les réponses du sociologue, Arnaud Mias, de l'université de Rouen.

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Le syndicalisme européen « en perte de vitesse »

Arnaud Mias, spécialiste du dialogue social européen
Arnaud Mias, spécialiste du dialogue social européen
Peut-on dire qu'il existe t-il un mouvement social européen ?

Il existe depuis le milieu des années 70 des euro-manifs marquées par la rhétorique du « tous ensemble ». Elles sont organisées à l'appel de la Confédération européenne des syndicats (CES) qui réunit quasiment tous les syndicats des Etats membres. En France, seul SUD n'en fait pas partie.

Il y en a en moyenne une à deux euro-manifs par an, le plus souvent à des dates anniversaires. Elles rassemblent en général 100 000 personnes à Bruxelles. C'est une mobilisation relativement importante. Mais ce n'est pas la CES qui détient ce pouvoir de mobilisation. Ce sont les syndicats nationaux qui financent et envoient leurs délégations. D'ailleurs, quand la CFDT vient à une euro-manif, elle déplie ses banderoles et affichent ses couleurs mais porte à peine le drapeau de la CES.

Quand la CES a été créée en 1973, la direction avait pour ambition de re-connecter l'élite syndicale européenne au mouvement social. Mais, en réalité, la mobilisation n'a jamais été sa force. Comme l'a dit un sociologue, c'est un « syndicalisme de salon ». L'expression est assez péjorative mais décrit bien les activités de la CES dont la mission première est de répondre aux multiples consultations organisées par les institutions européennes.

Euro manifestation à Bruxelles le 29 septembre 2010 (© Reuters)
Euro manifestation à Bruxelles le 29 septembre 2010 (© Reuters)
La CES a t-elle les moyens d'instaurer un vrai dialogue social et d'influencer la construction européenne ?

Cette question fait débat entre experts. Certains disent qu'elle exerce une réelle influence. D'autres considèrent que, tant qu'elle n'aura pas établi les bases d'un rapport de force, elle ne pèsera pas dans les négociations. Moi, je me range plutôt dans le premier groupe.

Par exemple, la CES a participé à la rédaction d'une quarantaine de directives dans le domaine du droit du travail qui sont loin d'être mineures et qui touchent des thèmes variés tels que la santé, la sécurité, les contrats de travail... Et ce, dans les années 90, avant l'élargissement vers les pays de l'Est. Or, aujourd'hui, on se rend compte que ces directives sont extrêmement structurantes dans ces pays qui ont basculé dans un libéralisme zélé après la chute du mur. En France, ce travail européen a eu aussi un impact. On a eu par exemple beaucoup parlé du stress au travail et du harcèlement parce qu'un accord européen a été signé et a obligé les organisations syndicales et patronales à se mettre autour de la table pour en faire une déclinaison à l'échelle nationale.

Même s'il est difficile d'en estimer la portée réelle, les textes européens ont une vie après leur publication. Aussi, je pense que les sceptiques ont tort de condamner trop rapidement la CES. La confédération européenne produit des choses qui provoquent, malgré tout, des dynamiques.

Par ailleurs, la signature du Traité de Maastricht a été un moment charnière pour la CES. De nouvelles procédures institutionnelles ont été instaurées qui font que, sur tout projet de directive en matière du droit du travail, la CES est systématiquement consultée. Elle peut même suspendre à tout moment le travail législatif pour négocier avec le patronat européen un accord qui peut ensuite être transposé en directive. Ce qui a été le cas pour l'accord sur le congé parentale, le temps partiel et les CDD.

Mais il est vrai que, depuis les années 2000, la CES est en perte de vitesse pour différentes raisons.

Euro manifestation à Bruxelles le 29 septembre 2010 (© Reuters)
Euro manifestation à Bruxelles le 29 septembre 2010 (© Reuters)
Quelles sont ces difficultés que rencontrent actuellement la CES ?

D'abord, elle manque d'interlocuteur. Il existe certes des organisation patronales mais elles travaillent plutôt comme des lobbies qui défendent leurs intérêts propres. Il n'est pas facile de les amener à la table des négociations. Il y a eu une ouverture dans les années 90 mais depuis c'est retombé .

En outre, il n'existe plus de projet social ambitieux. La commission européenne n'alimente plus en projet les institutions européennes. On ne donne donc plus à la CES les moyens de forcer le patronat à négocier et à signer des accords. Et puis l'élargissement à l'est à rendu le travail d'harmonisation sociale encore plus complexe.

Enfin, les syndicats nationaux qui financent la CES ont tendance à devenir eurosceptiques. Beaucoup se disent qu'ils ne peuvent plus peser au niveau européen et donc se recentrent au niveau national. C'est ce qui se passe dans les pays scandinaves. Les syndicats ont conscience de la qualité de leur Etat providence et veulent le préserver de la construction européenne qu'ils perçoivent désormais comme un vecteur de déséquilibre social.

En France, on peut citer Force Ouvrière. Alors que ce syndicat a été la cheville ouvrière de la CES, il est aujourd'hui l'un des plus eurosceptiques. Par contre, la CGT suit le parcours inverse. Alors qu'elle percevait la construction européenne comme une manoeuvre américaine face à l'URSS et qu'elle est devenue membre de la CES sur le tard, en 1999, elle est aujourd'hui l'un des syndicats les plus investis dans les arènes européennes. L'un des 10 dirigeants de la CES provient de la CGT.

Donc on peut pas parler d'un retrait massif des syndicats nationaux mais, du moins, de fortes réticences à s'impliquer aujourd'hui dans le jeu européen.

Néanmoins, aujourd'hui, face à la crise financière et à la montée de la grogne sociale, ne peut-on pas espérer un sursaut du syndicalisme européen ?

Il est vrai que la CES a été créée au moment d'une crise économique mais je reste sceptique sur l'idée d'un sursaut du syndicalisme européen. Au niveau européen, l'action s'inscrit dans la durée. On agit rarement dans la précipitation. Les dossiers mettent du temps à passer d'une instance à l'autre. La logique de l'urgence n'est pas évidente sauf sur certaines questions mais jamais, comme par hasard, sur les questions sociales.


La grogne sociale monte en Europe

Euro-manifestation à Bruxelles : entre 56 000 et 100 000 manifestants venant principalement de Belgique et de France (30 pays en tout) - ont manifesté contre l'austérité et pour l'emploi en Europe le 29 septembre 2010. La dernière euro-manifestation datait de 2001.

France : les manifestations et grèves contre la réforme des retraites ont été nombreuses : les 7, 23 septembre, 2 puis 12 octobre.

Espagne : Le pays a connu la première journée de grève générale de l'ère Zapatero - et la cinquième de son histoire - le 29 septembre contre une réforme du marché du travail qui facilite les licenciements ainsi que la rigueur budgétaire.

Grèce : Six grèves générales ont eu lieu depuis janvier 2010 contre le plan d'austérité décidé suite à la crise de la dette.

Portugal : La première confédération syndicale du pays a appelé à la grève générale le 24 novembre.

Confédération européenne des syndicats

Créée en 1973 pour fédérer l'ensemble des syndicats européens, la Confédération européenne des syndicat s est reconnue comme le principal partenaire social européen. Son actuel secrétaire général est John Monks (en photo) issu de la fédération des syndicats britanniques.