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Mouvement social en France : entretien avec Stéphane Sirot

Alors que le gouvernement refuse de suspendre sa réforme des retraites qui est en discussion au Sénat, les syndicats français appellent à de nouvelles journées de grèves, mardi 12 et samedi 16 octobre. Le mouvement social se durcit.

Analyse de Stéphane Sirot, historien des mouvements sociaux en France.

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« Les syndicats français veulent négocier plutôt que radicaliser le mouvement »

Manifestation contre la réforme des retraites le 12 octobre 2010 à Marseille
Manifestation contre la réforme des retraites le 12 octobre 2010 à Marseille
Pourquoi en arrive-t-on à une radicalisation du mouvement social en France ?

C'est le reflet d'une évolution structurelle des mouvements sociaux. Les journées d'action successives ne permettent plus aujourd'hui de faire céder le pouvoir public et d'ouvrir de véritables négociations. On joue plus sur l'épuisement des conflits pour préserver l'essentiel des réformes. C'est ce dérèglement des relations sociales qui produit des effets de radicalisation.

Considérez-vous qu'il s'agisse d'une tactique politique ?

Oui, c'est une stratégie politique qui est appliquée en France depuis une dizaine d'années et ailleurs dans le monde. Cela a commencé dans les années 80 avec Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne. Et puis cela s'est largement répandu en Europe à mesure que les idées libérales gagnaient du terrain et qu'elles avaient besoin pour s'installer de mettre à mal les forces syndicales et de domestiquer le mouvement social puisque leur réformes consistent à détricoter les États sociaux mis en place après la Seconde guerre mondiale.

Quel a été, selon vous, le point de départ de cette dérégularisation sociale?

C'est le mouvement social de 2003. Toutes les grandes catégories de fonctionnaires se sont mises successivement en grève. Ça été le plus important mouvement de la fonction publique mais cela n'a pas déclenché de négociations. Ce qui a montré au pouvoir politique qu'il pouvait résister aux mouvements sociaux de grande ampleur sans pour autant en subir les conséquences politiques classiques.

Depuis, la présidence actuelle s'est clairement installée dans la démarche des pouvoirs libéraux, en cherchant à désarmer les syndicats et à neutraliser le mouvement social. Et en ce qui concerne les retraites, le pouvoir avait besoin d'une victoire sur les syndicats de cheminots. Le spectre de 1995 est resté dans les mémoires...


Bernard Thibault et Francine Blanche le 7 octobre 2010 au siège de la CGT à Montreuil
Bernard Thibault et Francine Blanche le 7 octobre 2010 au siège de la CGT à Montreuil
Avez-vous le sentiment que les syndicats poussent à la radicalisation ?

Non, les directions syndicales y vont malgré elles. Elles n'ont pas ouvertement appelé à la grève reconductible. Il s'agit de préavis de grèves reconductibles qui ont été déposés dans différents secteurs. En fait, les organisations syndicales attendent de voir ce que va décider la base. Pour l'instant, elles se contentent d'installer le décor qui permettrait d'organiser un mouvement plus dur. Elles sont plus dans une position d'attente que d'incitation à la radicalisation.

L'exemple de la CGT est en ce sens flagrant. C'est le syndicat le plus susceptible d'orchestrer cette radicalisation. Or, quand on écoute les déclarations de son secrétaire général Bernard Thibault, ce n'est pas vraiment la direction qu'il indique. D'ailleurs, la querelle des chiffres qui a eu lieu lors des manifestations précédentes est révélatrice de cette tendance. Du côté du pouvoir, c'était assez clair, on voulait montrer la démobilisation mais du côté des syndicats, si on s'attachait à souligner le succès des manifestations, c'étaient justement pour éviter la radicalisation et pour dire au pouvoir « Aidez-nous, passez à la négociation ».

Pourquoi les directions syndicales seraient-elles plutôt réticentes à un durcissement du mouvement ?

Depuis une trentaine d'années, le syndicalisme français est entré dans une phase de recentrage. Il s'oriente vers un syndicalisme d'accompagnement et de négociation, abandonnant la lutte dure. La CFDT a ouvert la voie et la CGT semble lui emboîter le pas, notamment depuis l'arrivée de Bernard Thibault, avec néanmoins une série de difficultés puisque c'est contraire à la tradition de la CGT.

Pour preuve de ce recentrage, prenez le mouvement de 2003. Il y a eu davantage de préavis de grèves, même dans le privé, qu'en 1995. Il y avait donc un fort potentiel de radicalisation mais la CGT a freiné des quatre fers le mouvement pour éviter précisément ce durcissement. Autre exemple, en 2007. Quand il a été question de la réforme des régimes spéciaux, les cheminots se sont engagés dans des mouvements reconductibles mais la CGT a tout mis en oeuvre pour éviter que le mouvement perdure et ne devienne trop brutal. De même, en 2009, les manifestations avaient réunis autant de monde que celles de la rentrée de 2010 et la CGT s'est contentée de petites avancées.

Aujourd'hui, les syndicats se sentent obligés de faire preuve d'« universalisme » et de mettre de côté les revendications qui paraissent corporatistes. Ce qui a pour effet positif de mieux faire passer le message syndical auprès du grand public mais qui a pour effet pervers de placer les syndicats dans une posture qui ne leur permet pas de rejeter certaines réformes. Il y a 15 ans, au sujet des retraites, le mot d'ordre aurait été le retrait pur et simple de la réforme. Aujourd'hui, les syndicats demandent une autre réforme.

N'est-il pas temps de changer notre manière de régler les conflits sociaux ?

Il est vrai qu'en France notre modèle traditionnel de régularisation sociale qui passait par la lutte ne fonctionne plus. Mais, aujourd'hui, il n'est remplacé par rien. Il y a un vide qui au final profite plus au pouvoir politique qu'aux syndicats. De toute façon, il sera difficile de mettre en place un nouveau modèle tant que les syndicats français rassembleront aussi peu d'adhérents. La France a le taux de syndicalisation le plus bas de l'OCDE !

L'État français a toujours été méfiant des corps intermédiaires et ne pousse pas les syndicats à la rénovation. Il n'offre aucune perspective vers un nouveau modèle social, ce qui produit un déséquilibre majeur. D'un côté les syndicats paraissent désarmés et de l'autre le gouvernement semble en profiter au maximum sans avoir la volonté de faire naître des nouveaux partenaires sociaux.

Pensez-vous que les Français font plus la grève que leurs voisins européens (voir encadré ci-contre) ?

Quand on regarde les chiffres et les statistiques établis depuis un siècle, on se rend compte que la France est dans la moyenne. Étonnamment, les pays les plus grévistes sont le plus souvent ceux de l'Europe du Nord - comme le Danemark - car dès qu'ils utilisent la grève, le mouvement devient radical et massif. En France, notre marque de fabrique, ce sont plutôt des montées de fièvres sociales qui embrasent différents secteurs sociaux de manière assez récurrente. Mais s'il y a ce type de mouvement en France, c'est parce qu'il y a un appel permanent à l'État. C'est l'État en France qui fait le droit social et non les partenaires sociaux.


Ouvrages de Stéphane Sirot

Les syndicats sont-ils conservateurs ?, Larousse, 2008.

La grève en France, une histoire sociale (XIXème - XXème siècle), Odile Jacob, 2002.

Les Français, toujours en grève ?

On voit ici le nombre de Journées Individuelles Non Travaillées (JINT) par pays. C'est ainsi que l'on compare les taux de grève. A noter : aucune donnée statistique concernant les jours de grèves n'est vraiment fiable. Les données utilisées ici se basent sur les statistiques de l’Observatoire européen des relations industrielles (OERI) corrigées par Ecopublix car ces données ne comprenaient pas, pour la France, les grèves de la fonction publique. Or il faut savoir qu'en France plus de la moitié des grévistes sont des fonctionnaires.
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