Muriel Cohen, historienne, raconte les bidonvilles en France

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Muriel Cohen est doctorante en histoire contemporaine à l'Université Paris I et prépare une thèse sur l'installation des familles algériennes en France de 1945 à 1985.
  
TV5MONDE : Combien y a-t-il eu de bidonvilles en France après la Seconde Guerre mondiale et combien de personnes y vivaient ? 

Muriel Cohen : En 1966, selon le Service de liaison et de promotion des migrants (SLPM) qui dépend du ministère de l'Intérieur, il y a 255 bidonvilles en France, dont 119 en région parisienne.

Ce sont donc 75 000 personnes qui habitent dans des baraques en France, dont 46000 en région parisienne. Parmi eux, on compte surtout des Portugais et des Algériens en région parisienne. Les Algériens dominent à l'échelle française (42 000). Mais il y a aussi des Français, des Italiens, des Espagnols, des Marocains.

En ce qui concerne Nanterre, il y a environ 2000 "isolés" (hommes vivant seuls, NDLR) et 800 familles vivant en bidonville en 1961, 4400 "isolés" et 950 familles en 1965. A la Folie, le bidonville où se situe l'histoire racontée par Laurent Maffre dans Demain, Demain, on compte 30 familles en 1957, 250 en 1961, 300 à 500 en 1965.

Pourquoi des bidonvilles sont-ils sortis de terre à cette époque ?

Il y a une crise du logement terrible suite aux destructions dues à la guerre, et aux logements anciens qui n'ont pas été améliorés. Les Français ont beaucoup de mal à se loger : en région parisienne, beaucoup habitent dans des hôtels meublés, d'autres cohabitent - par exemple après s'être mariés, chacun continue à habiter chez ses parents. 

Dans ce contexte, les nouveaux venus se retrouvent les derniers servis. Les premiers bidonvilles de Nanterre apparaissent au début des années 50.

Ce n'est qu'à partir de 1953 qu'on commence à construire en masse avec les programmes de HLM, et cela commencera à porter ses fruits au milieu des années 60, pour les Français. Il y a tellement de mal-logement en France que les immigrés passent bien après. On pense en plus, à tort, que les Algériens vivaient dans des bidonvilles équivalents chez eux, et qu'il s'y sont donc "habitués".

Quelle a été la gestion de l'Etat français concernant les bidonvilles ?

A partir de 1958-59, les autorités françaises commencent à résorber les bidonvilles en créant les foyers Sonacotra (à l'origine Sonacotral pour SOciété NAtionale de COnstruction de logements pour les TRAvailleurs ALgériens, NDLR), mais plus pour une raison d'ordre public que de salubrité publique. 

C'est la guerre en Algérie et on a peur du contrôle du FLN sur ces populations algériennes. On veut donc empêcher le nationalisme algérien de s'entendre et montrer aux Algériens qu'on s'intéresse à eux, qu'ils ont tout intérêt à rester dans l'empire français. 

La prise de conscience du problème du mal logement arrive dans le milieu des années 60, à une époque où la France s'est enrichie, politisée.

Est-ce que les Français connaissaient l'existence de ces bidonvilles ? 

La première fois où la presse s'intéresse au bidonville de Nanterre, c'est à l'occasion de la manifestation du 17 octobre 1961. Les journalistes voulaient savoir qui étaient ces manifestants et d'où ils venaient. Ils s'intéressent moins aux bidonvilles qu'à la répression policière, mais sont tout de même choqués par ce qu'ils découvrent. 

Dans les années 70, c'est au tour des étudiants gauchistes qui vont à la faculté de Nanterre de parler des bidonvilles. 

Le 1er janvier 1970, un taudis où vivaient des Maliens brûle, tuant cinq personnes. La presse relaie le drame, les autorités prennent des mesures pour résorber les bidonvilles, Jacques Chaban-Delmas, alors Premier Ministre, se rend à Nanterre.

Comment se faire reloger quand on habitait un bidonville ?

Certains arrivaient à se reloger dans le parc immobilier privé. Mais c'est compliqué car avec la crise du logement on devait souvent payer un "bakchich" pour entrer dans le logement, soit aux anciens locataires soit au propriétaire. Cette "clé" ou "droit de reprise" pouvait s'élever à 6 mois voire un an de loyer. 

D'autres, peu nombreux, réussissent à obtenir des HLM. C'est difficile d'identifier lesquels et pour quelles raisons. Ils étaient peut-être syndiqués ou communistes.  

Pour les autres, ceux qui restent en bidonville, c'est assez cruel car on leur fait croire qu'en déposant leur dossier de demande HLM ils seront prioritaires pour obtenir un logement, alors que c'est faux. Les bailleurs HLM ne veulent pas louer aux immigrés. Ces demandes restent alors dans des circuits parallèles, et ils ne sont relogés que lorsque l'on a besoin du terrain et qu'on détruit le bidonville. Et même dans ce cas, les gens sont relogés dans des cités de transit et non des HLM.  

L'idée qui prévaut à l'époque est que les Algériens ne sont pas capables d'habiter un logement moderne, et qu'il faut donc qu'ils passent deux ans en cité de transit pour "apprendre" à se "civiliser". C'est là aussi une hypocrisie totale car les familles se retrouvaient dans des ghettos, parquées en fonction de leurs origines ethniques, et exclues, encore, de la population française. Au final, certaines familles sont restées 18 ans en cité de transit, et les dernières ont disparu en 1985.

Quand disparaissent ces bidonvilles ?

On considère que le dernier bidonville résorbé est la Digue des français à Nice en 1976. Nanterre disparait en 1972, Saint Denis en 1973.