Musique "à écouter en ligne" : qui gagne quoi ?

(Thinkstock/logolord)

Le streaming musical — ou "musique à écouter en ligne" — a pris un essor considérable au sein de la galaxie des offres culturelles légales. Si le consommateur de musique s'y retrouve, qu'en est-il des autres acteurs de cette forme particulière de commercialisation artistique ?

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Deezer, Spotify, Apple music, Google play music : toutes ces plateformes "d'écoute directe de musique en ligne" fonctionnent sur le même modèle, celui de l'abonnement mensuel. Le terme anglais de "streaming" (le mot stream exprime en anglais un courant) exprime bien le concept, celui du flux.

Chaque abonné d'une plateforme de streaming peut écouter la musique de son choix dans une sélection de millions de titres, sans avoir à télécharger les morceaux. Tout se passe sur les serveurs Internet : le flux musical est écouté en "temp réel" par l'internaute.  Il existe bien entendu des options pour écouter les morceaux sur son ordinateur en mode "déconnecté", mais sur un temps déterminé.

Cette solution de l'offre légale de streaming par abonnements a été vantée pour endiguer le piratage en ligne des œuvres musicales et permettre ainsi la rémunération des artistes et des acteurs de la chaîne de production de cette industrie culturelle. Mais au final, tout le monde s'y retrouve-t-il vraiment ?

Streaming : que proposent les plateformes ?

Le streaming : une alternative au téléchargement légal ou illégal de musique en MP3 qui rémunère correctement les artistes ?
Le streaming : une alternative au téléchargement légal ou illégal de musique en MP3 qui rémunère correctement les artistes ?
(ThinkStock/nickylarson974)
Lorsque vous vous abonnez à une plateforme de streaming, vous n'achetez pas un morceau de musique comme à l'époque du règne sans partage d'Itunes (le logiciel-phare d'Apple, boutique en ligne musicale). Vous ne le louez pas non plus. En réalité, vous payez pour avoir un accès à une bibliothèque de musiques en ligne, et comme pour les livres dans le monde physique, vous pouvez écouter ce que vous souhaitez, quand vous le souhaitez. Mais si la plateforme retire  définitivement un morceau, il ne sera plus accessible et rien ne vous permettra plus de l'écouter. Dans l'absolu, les catalogues des plateformes de streaming sont bien fournis, comme l'entreprise française Deezer le met en avant sur son site :

Spotify, le concurrent suédois de Deezer, revendique de son côté plus de 30 millions de titres. Chacun de ces sites propose une version gratuite — mais limitée, avec des insertions de publicités, des contraintes diverses — et une autre payante, illimitée.

Le prix d'un abonnement mensuel est précisément de 9,99€ pour les deux plateformes Deezer et Spotify. Les deux mastodontes du net, Apple et Google arrivent depuis peu sur ce secteur et ont chacun leur offre : Apple music et Google play music. Le prix est identique à Deezer et Spotify, et là aussi, des millions de titres sont  accessibles en un clic…

Et les artistes et producteurs dans tout ça ?

Le talent de l’artiste génère 22 fois plus qu’il ne lui rapporte ! Lettre de l'Adami N°83 - décembre 2014

Ces plateformes de diffusion de musique se revendiquent comme participant à la lutte contre le piratage, et se positionnent comme les principaux soutiens de l'industrie musicale, dont les artistes au premier chef. Sauf qu'en y regardant de plus près, le système de rémunération ne profite que très peu aux créateurs. Au point que des artistes célèbres ont quitté et dénoncé le "système des platerformes de streaming".

(Thinkstock/Digital Vision)

D'un point de vue global, ces plateformes peuvent se targuer de reverser 70% des recettes par les abonnements aux ayants-droits, mais la réalité pour l'artiste est bien plus sombre. Sur un abonnement d'un mois de 9,99 €, seule une infime fraction sera répartie entre tous les artistes que chaque internaute aura écouté durant le mois.


"Ne vous méprenez pas : les nouveaux artistes que vous découvrez sur Spotify ne seront pas payés."  Tom Yorke (RadioHead)

L'infographie de l'Adami — ci-dessous — (tirée de la lettre de l'adami, N°83, décembre 2014), résume bien la répartition des revenus générés par ces plateformes :


L'ADAMI est une société française (fondée et administrée par des artistes) de gestion collective des droits de propriété intellectuelle des artistes-interprètes. Cette société n'a pas de mots assez durs pour le système de rémunération des artistes par le biais du streaming : "46 centimes d’euro par mois, c’est ce que doivent se partager aujourd’hui l’ensemble des artistes présents sur la sélection d’un utilisateur d’une plate-forme d’écoute en streaming. A ce titre, le talent de l’artiste génère 22 fois plus qu’il ne lui rapporte !"

Les producteurs — les gros particulièrement — quant à eux, tirent mieux leur épingle du jeu, avec le fameux reversement de 70% des montants des abonnements de la part des plateformes, pour tous les artistes qu'ils diffusent et qui sont… écoutés par les internautes.

Ras-le-bol des artistes

Face à cette suprématie des intermédiaires industriels que sont les plateformes de streaming, des artistes ont décidé de se rebeller. Déjà en 2013, le chanteur du groupe RadioHead, Tom Yorke déclarait : "Ne vous méprenez pas : les nouveaux artistes que vous découvrez sur Spotify ne seront pas payés."

Le groupe a retiré à cette époque les albums Atoms for Peace et The Eraser de Deezer et Spotify. La chanteuse Adele, le groupe Coldplay l'avait précédé (sur Spotify), puis la chanteuse américaine Taylor Swift, en 2014 a créé la surprise en retirant tous ses titres, toujours de Spotify.

En 2015, la grogne devient générale, avec des  producteurs qui commencent à suivre le mouvement de contestation : plus les plateformes de streaming captent du public, moins celui-ci est incité à acheter les nouveaux albums qui sortent.

La comparaison sur les rémunération est effectivement limpide, selon la Sacem (société de gestion des droits d'auteurs) : "Un artiste touche entre 90 centimes et 1,10 euros pour un CD de 15 titres, 70 centimes pour un album équivalent vendu sur iTunes et 0,0105 euro sur Spotify…" La Sacem reste généreuse, quand l'Adami, elle, voit encore moins de revenu par morceau écouté :

Le modèle du streaming est favorable au public ainsi qu'aux aux intermédiaires mais — une fois de plus — ne l'est pas pour ceux qui créent la véritable valeur, les artistes.

La loi création numérique française qui devrait être débattue publiquement cet automne puis proposée aux parlementaires va-t-elle prendre en compte cette problématique de la rémunération des auteurs sur les plateformes de streaming ?

La ministre de la Culture et de la Communication, Fleur Pellerin,  a mis en place en place en mai dernier une commission de médiation sur l'exploitation de la musique en streaming pour conduire des négociations entre les plateformes, les artistes et les ayants droit. Fleur Pellerin comptait ainsi affirmer "la nécessité d’assurer aux artistes une rémunération reflétant équitablement leur apport à la création de valeur, ainsi que de préserver la diversité de la création artistique et de sa diffusion". Le dossier est donc entre les mains du médiateur Marc Schwartz, conseiller-maître à la Cour des comptes, qui a pour mission de régler les conflits entre des plateformes telles Deezer ou Spotify et les ayants droit (compositeurs, artistes, maisons de disques…), pour "faire converger les parties prenantes pour aboutir à un accord d'ici fin septembre 2015".

En conclusion : il reste moins d'un mois pour savoir si le streaming, en France, deviendra une solution pour rémunérer correctement les artistes… ou pas.