Musique : l'imposture du “Beethoven“ japonais

Mamoru Samuragochi (image extraite de son site Facebook)
Mamoru Samuragochi (image extraite de son site Facebook)

Mamoru Samuragochi,  le compositeur surnommé le “Beethoven japonais ” vient de reconnaître publiquement qu’il n’était pas l’auteur de ses œuvres maitresses. Dans l'archipel, le scandale est immense. La chaîne NHK, qui avait produit un documentaire sur le vrai-faux musicien, a présenté ses excuses.  Sa maison de disques fait part de "sa stupéfaction" et de sa "colère". Et l'on découvre que, question autopromotion, le musicien sourd s’y entendait plutôt bien...

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Trop belle l'histoire

Décidément, l’histoire était trop belle.  Il n'y avait aucune fausse note dans la partition de cette vie mais l’histoire de ce compositeur-imposteur risque de s’achever sur une marche funèbre. C’est que Mamoru Samuragochi, 50 ans,  cheveux longs, toujours de noir vêtu, avait l’art de mettre les crédules à son  diapason. Célèbre pour sa “Symphonie N°1 Hiroshima”, composée en hommage aux victimes de la bombe nucléaire, le compositeur n'en serait finalement pas l’auteur.  Idem pour la "Sonatine pour violon", un morceau qui accompagnera l'exécution du programme court de la patineuse artistique japonaise Daisuke Takahashi aux Jeux olympiques d'hiver à Sotchi. 
Mamoru Samuragochi  à tout avoué et présenté ses regrets. Mais dans l’archipel, où l’on ne badine pas avec l’honneur, il est fort possible que la population reste sourde à sa demande d’excuses. Son avocat, qui ne donne pas le nom du vrai compositeur, présente Samuragochi comme une personne  “mentalement en difficulté et qui n’est pas dans un état d'exprimer correctement ses propres pensées." 

Mamoru Samuragochi, toujours vêtu de noir et aimant soigner sa légende
Mamoru Samuragochi, toujours vêtu de noir et aimant soigner sa légende
L'oreille absolue ?

Qualifié de « Beethoven moderne » par les médias à cause de la surdité qu'il partage avec le légendaire compositeur allemand, le bonhomme savait pourtant soigner sa publicité.  A ce sujet, il aurait pu faire sienne la phrase de Berlioz : « Ma vie est un roman qui m’intéresse beaucoup ! ». Selon le site officiel du compositeur et diverses sources, ce natif de Hiroshima aurait commencé  son éducation musicale à 4 ans. Après le piano, il  apprend le violon, la flûte et compose une Sonatine pour marimba à l’âge de 5 ans. Brillant autodidacte, haïssant la musique contemporaine, il apprend seul l’harmonie, le contrepoint et l’orchestration. Toujours selon sa propre légende, il aurait composé sa première symphonie à 17 ans, l’âge où sont apparus ses premiers problèmes auditifs ainsi que de sérieuses migraines.
Indiscutablement, Mamoru Samuragochi est quelqu’un de doué. Ses maîtres sont Mozart et Beethoven et le jeune compositeur n’a de cesse que de vouloir approcher cette excellence musicale. En 1982, à 19 ans, on le retrouve non pas à la tête d’un orchestre mais à la rue, parmi les sans-abri. Le compositeur  s’est fait virer de son appartement, n’ayant plus de quoi payer son loyer. Après un bref passage comme chanteur dans un groupe de rock, il  gagne ensuite sa vie en intégrant une équipe de nettoyage sur le bord des routes.  A cette époque, pour une raison inconnue, son oreille gauche est définitivement perdue.  Mais le succès arrive enfin. Il compose la musique des films ”Cosmos” et  "Biohazard" ainsi que celles de jeux vidéo populaires comme "Onimusha" ("Demon Warrior"). A 35 ans, le voici complètement sourd mais il lui reste l’oreille absolue,  cette capacité d'identifier ou de jouer une note de musique sans référence externe. Une chance ? 

Mamoru Samuragochi au travail... pour les photographes
Mamoru Samuragochi au travail... pour les photographes
Positiviste

En 2001, C’est la consécration. Time, le prestigieux magazine américain, lui consacre un long article. Et le compositeur, moderne et précis, ne se fait pas tirer l’oreille pour se raconter  au journaliste américain, littéralement subjugué. Extrait : "Au XXème siècle, le film est devenu la palette pour les compositeurs, comme il y avait avant, l’opéra. Aujourd'hui, nous avons les jeux vidéo.(sic)" Concernant son infirmité, il admet une certaine similitude  avec Beethoven, son prestigieux aîné : “J'avais moi aussi pris l'habitude de la cacher, de faire mon travail sans que les gens s'en aperçoivent. La chose la plus triste pour moi, c'est de ne pas être capable d'entendre un orchestre jouer mon travail. Mais je  compose non pour moi, mais pour rendre les autres heureux." Positiviste en diable, le compositeur conclut, comme touché par la grâce : "J'écoute en moi-même. Si vous faites confiance à votre sens inné du son, vous créez quelque chose qui est vrai. C'est comme la communication du cœur. Perdre mon audition était un don de Dieu.

Symphonie n°1 ou “Hiroshima“, en hommage aux victimes de la bombe atomique du 6 août 1945
Symphonie n°1 ou “Hiroshima“, en hommage aux victimes de la bombe atomique du 6 août 1945
Hiroshima mon amour

"Hiroshima Symphony", ou "Symphonie n° 1", son œuvre la plus célèbre,  est jouée lors d’un concert commémoratif  à Hiroshima, en 2008, devant les représentants des huit plus grandes puissances mondiales. Composée pour exprimer son espoir d'un monde exempt d'armes nucléaires,  la symphonie est jouée par l'Orchestre symphonique de Tokyo. Elle comprend trois mouvements et dure environ 80 minutes. L’exécution rencontre un triomphe. Au moment de sa sortie en CD, le compositeur est  lyrique : "J'espère que les auditeurs  sentent l'obscurité du désespoir mais aussi la douce lumière de l’espoir qui suit". 
Aujourd’hui, il s’agirait plutôt de lumière noire. Révélant la tricherie, le compositeur a  précisé : “J’ai commencé à utiliser quelqu’un pour composer à ma place vers 1996, lorsqu’on m’a demandé une musique de film pour la première fois. Cette personne m’a aidée pour plus de la moitié de cette bande originale”. Nippon Columbia, la maison de disques de Samuragochi a déclaré sa “stupéfaction et sa colère”,  NHK, la puissante chaîne nationale qui avait produit un long documentaire (aujourd’hui "docu-menteur") sur le compositeur a présenté ses excuses au public.

Mais aucun détail n’a été donné sur le  “nègre” mis à contribution, c’est à dire l’auteur original des œuvres musicales. Selon nos informations, il pourrait s’agir de Aragaki Takashi, un compositeur et pianiste de 44 ans.  Né au Japon, il est actuellement conférencier à temps partiel. Pour l’heure, l’intéressé fait la sourde oreille. 
Il a de qui tenir.