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Namie, une ville fantôme près de Fukushima

mardi 10 mars 2015. A quelques kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, Namie est déserte. Il y a quatre ans, la bourgade a été vidée de ses habitants après l’accident nucléaire
mardi 10 mars 2015. A quelques kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, Namie est déserte. Il y a quatre ans, la bourgade a été vidée de ses habitants après l’accident nucléaire
(Daniel Eskenazi)

Quatre ans après la catastrophe nucléaire, plus de 20 000 habitants de la bourgade n’ont pas pu regagner leur logement situé à quelques kilomètres de la centrale. Près d’un sur deux n’envisage plus de retourner vivre sur une terre contaminée

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L’accès à Namie est interdit. Seul moyen d’atteindre cette ville fantôme située à quelques kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi: obtenir une permission par écrit des autorités locales. Grâce à ce sésame, les deux checkpoints peuvent être rapidement franchis après un contrôle d’identité et de la plaque minéralogique du véhicule effectué par des fonctionnaires de police.

Sur la route qui mène à Namie, on croise quelques voitures, mais avant tout des camions. Quatre ans après la catastrophe, des ouvriers continuent de décontaminer la région de Namie où vivaient 21 000 personnes avant le désastre.

Sur une surface de 223 km² équivalant à 80% du canton de Genève, la ville a subi une triple catastrophe: le tremblement de terre et le tsunami l’après-midi du 11 mars 2011, ainsi que les radiations provenant de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Le 15 mars, sur ordre des autorités, les habitants ont commencé à quitter Namie pour être relogés ailleurs. Ils ont été obligés de s’en aller en raison du taux élevé de radioactivité. Depuis quatre ans, la ville a donc été désertée par ses habitants. Les stigmates de la catastrophe restent omniprésents. A proximité de la côte, c’est un no man’s land, une scène de désolation post-apocalyptique. Une seule maison a résisté au tsunami. Eventrée, elle tient miraculeusement sur quatre pilotis métalliques. A proximité, quelques restes de véhicules détruits par la force de l’eau, rouillés par le temps.

(Daniel Eskenazi)

A l’intérieur des terres, le centre-ville de Namie est davantage épargné par le tsunami, mais le cadre reste apocalyptique. Dans la rue principale, les commerces et les maisons se trouvent dans un état de délabrement avancé. Leur entrée est barrée par un ruban jaune qui en interdit l’accès. Les vitres sont généralement cassées, beaucoup de façades fissurées. Dans les magasins, des objets épars jonchent le sol comme s’ils avaient reçu la visite de voleurs. Autour des édifices, la nature a repris ses droits. Les mauvaises herbes ont poussé. Dans de plus petites ruelles, le manque d’entretien et les multiples tremblements de terre qui se sont produits depuis le 11 mars 2011 laissent encore plus de traces. Les chemins sont défoncés. Certains toits des maisons se sont écroulés. Quatre ans après la catastrophe, Namie n’a de loin pas fini de panser ses plaies. Les travaux de décontamination se poursuivent, comme en témoignent les dizaines de gros sacs noirs remplis de terre contaminée disposés en face de quelques habitations. Après le nettoyage de la ville, les réfugiés de Namie pourront-ils un jour regagner leur logement ?

(Daniel Eskenazi)

Interrogé fin février à Nihonmatsu, ville située à 50 kilomètres de Namie, le directeur de la division de reconstruction de la municipalité, Katsumi Miyaguchi, fait face à une tâche herculéenne. «Il est difficile de penser à l’avenir de notre ville, car aucun habitant n’y réside actuellement. D’une part, je dois me concentrer sur la reconstruction, mais l’aide du gouvernement prendra fin dans deux ans. J’ai demandé une extension du budget, mais on m’a répondu que ce serait difficile de l’envisager. Chaque année, nous recevons d’ailleurs moins d’argent du gouvernement. Or, nous avons de plus en plus de tâches à accomplir. D’autre part, j’ai la responsabilité de soutenir les anciens habitants de Namie qui vivent aujourd’hui à travers tout le Japon. Cette situation est donc très difficile à gérer», explique Katsumi Miyaguchi.

Les travaux avancent très lentement en raison de la pénurie de travailleurs. Et plus les années passent, moins les ex-résidents envisagent un retour sur des terres souillées. «Selon un sondage effectué en août dernier auprès d’environ 5800 ménages, près d’un sur deux a répondu qu’il ne comptait pas retourner à Namie après la levée de l’interdiction. C’est 10% de plus qu’en 2013. Moins d’un foyer sur cinq envisage un retour. C’est en majorité des personnes âgées. Près du quart des sondés sont indécis», souligne Katsumi Miyaguchi.

(Daniel Eskenazi)

Ken Watanabe, retraité de 60 ans qui travaillait avant la catastrophe pour une entreprise chimique de Namie, fait partie des indécis. «Notre famille a été déplacée à sept reprises. Je vis aujourd’hui dans un appartement prêté par le gouvernement dans la préfecture de Chiba. Mon fils de 21 ans a commencé l’université et il ne veut pas retourner à Namie. Or, avec ma femme, notre priorité est de vivre avec lui», relève-t-il lors d’une récente réunion de réfugiés de Namie à Tokyo. Il ajoute: «Je ne suis pas heureux et je me fais du souci pour mon avenir. Je reçois des compensations de Tepco [la société qui exploitait la centrale nucléaire détruite], mais elles ne sont pas suffisantes. Je dois régulièrement faire des demandes à cette entreprise et je ne reçois de l’argent qu’au compte-gouttes. Le processus de compensation est très complexe. Aujour­d’hui, ce que je désire par-dessus tout est que la décontamination s’accélère. Je veux aussi retrouver la vie communautaire que j’avais avant», implore-t-il sans se faire trop d’illusions.

A 40 ans, Takashi Kanazawa n’envisage pas non plus un retour sur ses terres. Sa maison a été détruite par le tsunami. Mais dans son malheur, il a eu de la chance. Sa famille a été épargnée. Malgré cela, ses quatre déménagements en quatre ans l’ont marqué. «Il est impossible d’oublier ce qui s’est passé. La reconstruction n’avance pas très vite. De toute manière, je ne compte pas retourner avec ma femme vivre à Namie. Ma ville souffre des effets de la radioactivité. Or, aujourd’hui, je ne peux pas être sûr que tout pourra être décontaminé afin que la vie y soit à nouveau possible», témoigne-t-il. Pour lui, les compensations reçues par Tepco ne sont pas suffisantes. «Elles ne tiennent pas compte du fait que ma vie de réfugié se poursuit. Cela me stresse de plus en plus. De surcroît, j’ai dû abandonner ma ville et mon travail de mécanicien auto pour être aujour­d’hui fonctionnaire à temps partiel à Tokyo. Même si je suis reconnaissant de recevoir des compensations, ne croyez pas que je suis heureux. Je ne peux pas retourner vivre chez moi», déplore-t-il.

(Daniel Eskenazi)

Namie a payé un lourd tribut à la catastrophe. Près de 200 personnes ont perdu la vie. Plus de 650 maisons ont été détruites par le tremblement de terre et le tsunami. Près de 1000 entreprises et commerces ont été affectés par le désastre. Avec le temps qui passe, Namie pourrait rester une ville fantôme pendant encore des années. Prévu en 2017, le retour des réfugiés du nucléaire y semble très hypothétique. A fin décembre 2014, sur l’ensemble de la préfecture de Fukushima, 121 585 personnes n’avaient toujours pas pu retourner chez elles.