Narendra Modi se rêve en futur Premier ministre de l’Inde

Dans la rue, des affiches montrent le portrait des candidats aux législatives. @Pauline Garaude
Dans la rue, des affiches montrent le portrait des candidats aux législatives. @Pauline Garaude

A dix semaines des élections législatives, l’actuel ministre en chef de l’Etat du Gujarat, le nationaliste hindou Narendra Modi, intensifie sa campagne et tente de séduire les musulmans.

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Nous sommes à Ahmedabad, capitale du Gujarat, fief du candidat du BJP (Bharatiya Janata Party, parti nationaliste hindou), que sondages et experts donnent favori aux élections et annoncent déjà comme le prochain Premier ministre de l’Inde. Sur posters géants, MaMo comme on le surnomme, est à chaque carrefour, sur les toits, sur les enseignes des échoppes de thé, sur les friches industrielles... Partout. Barbe blanche taillée avec soin surmontée de fines lunettes, une silhouette corpulente, une kurta (tunique traditionnelle) safran à la couleur de son parti : son charisme en impose. 
Un charisme qu’il aime afficher. Car son irrésistible ascension politique, il ne la doit qu'à lui-même. MaMo n’est pas un héritier, contrairement à ceux de la richissime dynastie Nehru-Gandhi, qui dominent la vie politique indienne depuis l'indépendance, en 1949. Fils d’épicier, parti de rien, jeune militant dans les rangs de la RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, organisation paramilitaire ultranationaliste), il rejoint le BJP à trente ans, en 1987. Son premier mot d'ordre le lance d’emblée comme futur leader politique : "Construire des toilettes d'abord, des temples ensuite".

Narendra Modi (photo capture écran site internet)
Narendra Modi (photo capture écran site internet)
Le Gujarat : un nouveau "tigre asiatique"

Ministre en chef du Gujarat depuis 2001 (aucun homme politique n’a occupé cette fonction aussi longtemps), il a fait de cet Etat de l’Ouest du pays, peuplé de 60 millions d’âmes, un nouveau "tigre" asiatique, l'eldorado des businessmen indiens et étrangers (15 % des capitaux investis en Inde). Les grands projets y foisonnent et le taux de croissance, de 10 % par an, est deux fois plus élevé que la moyenne nationale. Dynamique, moderne, efficace : cette image de "vibrant Gujarat", comme dit le slogan publicitaire, est la meilleure carte de visite de Modi. Celle en tous cas qu’il exploite dans sa campagne électorale et que ses électeurs vantent. 

"Bien sûr qu’on va voter pour lui ! Regardez comment il a développé Ahmedabad ! Nous avons le premier parc de panneaux solaires d’Asie, aucune coupure d’électricité, de bonnes infrastructures… C’est un homme fort capable de diriger et de développer l’Inde ailleurs qu’au Gujarat," lance un entrepreneur trentenaire se promenant sur les quais de la rivière Sabarmati, inaugurés il y a trois mois. Dina Patel, jeune cadre dans une entreprise textile, vote elle aussi pour Modi. "Il a amélioré la vie quotidienne de beaucoup d’Indiens. Grâce à lui, l’entreprise où je travaille a investi, diversifié ses activités, fait des bénéfices et augmenté nos salaires." Un couple à la retraite, de la classe moyenne, va lui aussi voter pour Modi. "Notre cœur est avec le Congrès, mais notre vote est pragmatique. Le Congrès a trop déçu par ses éternelles promesses. Il n’est plus ce qu’il était, et les leaders d’aujourd’hui n’ont pas le charisme d’une Indira ou d’un Rajiv Gandhi d’autrefois. Depuis 2001, on voit le Gujarat se développer chaque jour. Nous avons de bonnes infrastructures, des crédits facilement, la confiance des banques. Le chômage est faible et les jeunes trouvent facilement du travail. C’est dynamique…" Ils ne tarissent pas d’éloges.

Des militants du parti de Narendra Modi. Crédit: P.G
Des militants du parti de Narendra Modi. Crédit: P.G
Au siège du parti, Indray Jadeja, un responsable, vient de recevoir les drapeaux, affiches, boîtes à collecte, et supports de campagne en tous genres. Il constitue ses équipes de terrain. "Plus de 5000 bénévoles sur Ahmedabad et 100 000 dans le Gujarat travaillent pour le BJP. On a décidé d’attendre la dernière ligne droite pour intensifier la campagne. On multiplie les meetings, la communication, la collecte de fonds pour les œuvres du BJP et les tournées dans les quartiers pauvres, hindous comme musulmans." Issu de la classe moyenne laborieuse, Modi "sait ce qu'être pauvre veut dire", comme il le clame à longueur de meeting. C’est ainsi qu’il séduit les classes déshéritées – bien plus que le Parti du Congrès, usé par dix années de pouvoir, de scandales et de corruption.

"Pour les Musulmans, il ne fait rien !"

Avec un bémol toutefois. "Il est très bien pour les hindous. Mais pour les musulmans, il ne fait rien et n’a jamais rien fait !" enrage Bashir Ahmad, imam de la mosquée du quartier de Bapunagar. Attirer l’électorat musulman : tel est le défi de Modi, accusé d’avoir laissé faire les violences communautaires de 2002 contre les musulmans (plus de 2000 morts). Et critiqué pour favoriser le développement des Hindous et de leurs quartiers - séparés de ceux des musulmans depuis 2003. Pour la première fois, le BJP envoie des bénévoles dans ces quartiers aux allures de bidonvilles, manifestement à l’écart du "vibrant Gujarat". Raja Rajput est l’un d’eux : "Je vais à la rencontre des familles musulmanes pour connaître leurs problèmes, leurs besoins. Nous représentons tous les Indiens, pas seulement les Hindous." A sa venue, l’imam s’insurge. "Ce n’est qu’une mascarade et de la manipulation pour les élections, parce que Narendra vise le poste de Premier ministre. Depuis treize ans qu’il dirige le Gujarat, s’il s’intéressait à nous, il serait venu nous voir depuis longtemps !" Un autre lui coupe la parole et ajoute : "Nous n’avons rien contre le BJP en particulier. Nous voulons juste être intégrés au reste de la population indienne et bénéficier des mêmes privilèges que les hindous. Notre problème est que nous n’avons aucun leader politique musulman en Inde et que nous avons toujours été les laissés-pour-compte."

Sans surprise, 90% des musulmans soutiennent ici le Congrès. Minoritaires (20% des Gujarati), ils ne se font guère d’illusion. Mais l’imam veut y croire : "On ne peut rien contre la victoire du BJP, mais on espère seulement que, quand MaMo, sera Premier Ministre, il tiendra ses belles promesses et que les musulmans ne seront pas les éternels oubliés de la croissance."

Le développement de l'Etat du Gujarat n'est pas très avancé. Crédit: P.G
Le développement de l'Etat du Gujarat n'est pas très avancé. Crédit: P.G
Les limites du "miracle économique" du Gujarat

Derrière l’image du "vibrant Gujarat" se cache une autre réalité : celle d’un Gujarat classé en 13e position en Inde pour son taux de pauvreté, 21e pour l'éducation, et où 23 % des enfants de moins de cinq ans sont mal nourris. Comme le note le grand économiste Amartya Sen : "Le développement du Gujarat a été limité aux classes urbaines moyennes, alors que les zones rurales et les basses castes ont été marginalisées. Sous Modi, le nombre de familles sous le seuil de pauvreté a augmenté et les résultats en termes d'éducation et de santé sont assez mauvais". Pour d’autres détracteurs, il s’approprie le miracle économique à des fins électorales. "C'est un grand manipulateur, qui reprend à son compte la réussite économique du Gujarat, estime l'écologiste Mahesh Pandya. Mais notre État a toujours été l'un des plus avancés du pays. Et les Gujaratis, qui sont des businessmen nés, ne l'ont pas attendu pour faire des affaires !" D'autres accusent sa politique d'avoir multiplié les fractures sociales. "De quel miracle parle-t-on ? s'agace Lajwanti Chatani, professeure de sciences politiques. Je verse 30 % de mon salaire aux impôts pour engraisser les entreprises privées, alors que le secteur public est défaillant. Ici, les profs sont beaucoup moins bien payés qu'ailleurs, mais rien n'est trop beau pour les grands groupes industriels Adani, Essar et consorts, qui se voient par exemple attribuer des terres à des prix bradés."

Et puis, il y a le style de Modi, tellement autoritaire qu'il suscite des résistances jusqu'au sein de son propre parti. Sa désignation comme leader de la campagne électorale est loin d'avoir fait l'unanimité. Lal Krishna Advani, l'un des dirigeants historiques du BJP, qui l'avait pourtant aidé, il y a quelques années, a claqué la porte sur ces mots : "Si Modi devient Premier ministre, ce sera un jour funeste pour la démocratie dans ce pays."
Pour le moment, le BJP a l'avantage, et a balayé le Congrès lors des élections régionales, fin 2013. L’image de Modi "homme de progrès" peut donner 175 à 200 sièges au seul BJP, forçant même de vieux alliés à revenir. Mais le processus électoral indien est complexe et l'issue des scrutins repose généralement sur la mise en place de coalitions pas toujours prévisibles. Avec une nouvelle donne : la victoire spectaculaire de l’Aam Aadmi Party, "parti de l’homme ordinaire", qui gouverne Delhi depuis décembre dernier, davantage enclin à s’allier avec le Congrès.

Rahul Gandhi et le déclin du parti du Congrès

Après deux mandats successifs, avec à sa tête le Premier ministre Manmohan Singh (père des réformes libérales de 1991), le Congrès est en totale perte de vitesse et perd des voix pour son incapacité à enrayer le déclin économique de l’Inde. Jusqu’en 2010, il affichait encore un taux de croissance à deux chiffres qui, aujourd’hui, peine à dépasser les 4,6 %. Pire encore, le Congrès est comme orphelin, sans leader charismatique. La personnalité du dernier dauphin de la dynastie, Rahul Gandhi, 43 ans et sans expérience, ne séduit pas. Fin 2012, il était encore enfermé derrière les hauts murs des résidences officielles de Delhi. 

Maintenant, il sort peu à peu du silence et du monde des élites privilégiées. Mais ses amis n'ont pas plus foi en lui que ses ennemis. Il a beau être l'héritier, le Congrès ne l'a toujours pas intronisé comme son candidat officiel au poste de Premier ministre. "Ni lui, ni personne d'autre d'ailleurs," note le journaliste Hartosh Singh dans un dossier du Times of India (proche du Congrès) titré "Les grandes erreurs du Congrès". "Depuis le début de sa carrière politique anodine, Rahul Gandhi préfère éviter les feux des projecteurs. C'est en partie parce qu'il est un très mauvais candidat de campagne et que tout le monde le sait."
 
Dans le même temps, le Congrès a enchaîné les défaites électorales, particulièrement dans la Hindi Belt (ceinture hindiphone) - vaste région dans le nord de l'Inde qui était autrefois la base de son soutien. Cette hémorragie constante de sympathisants menace la survie du parti, de plus en plus critiqué pour servir de réseau clientéliste.