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Népal: l'Everest sans les sherpas ?

Les sherpas transportent tout le matériel de montagne nécessaire pour les grimpeurs © AFP
Les sherpas transportent tout le matériel de montagne nécessaire pour les grimpeurs © AFP

Les sherpas népalais avaient annoncé qu’ils ne graviraient plus l’Everest, après la disparition de seize de leurs collègues dans une avalanche. Des négociations sont en cours avec l'Etat, alors que les grimpeurs étrangers ne savent toujours pas s'ils pourront gravir le plus haut sommet du monde cette saison. Le drame révèle les conditions difficiles du métier de sherpa et les pousse à poser, pour la première fois, leurs revendications.

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« Nous avons décidé de ne plus grimper cette année, en hommage à nos frères. La décision des sherpas est unanime. » Plusieurs agences d’alpinisme ayant perdu des membres de leurs équipes avaient, elles aussi, annoncé qu’elles annulaient les expéditions prévues pour des raisons de sécurité.


Des sherpas en deuil

« Seize personnes sont mortes sur cette montagne le premier jour de notre ascension. Comment pouvons-nous désormais la gravir ? » s’interroge Pasang Sherpa, devant un journaliste de l’AFP. Encore sous le choc de l’accident qui a fait perdre la vie à leurs collègues, les sherpas (nom d’un groupe ethnique népalais et porteurs de haute altitude) ne seraient donc, pour le moment, pas prêts à poursuivre leurs expéditions. D'autant plus que l'avalanche survenue vendredi le 18 avril a totalement bloqué la voie la plus fréquentée pour atteindre le sommet. « Il faudrait que le chemin soit de nouveau rééquipé. Ce qui signifie renvoyer une équipe de "docteurs de la cascade des glaces" (équipe de sherpas qui équipe la cascade: échelles, cordes, ndlr). Retourner sur les lieux serait trop dur pour les hommes qui ont perdu leurs copains dans l'avalanche. Ils ne sont pas du tout motivés pour y retourner, et on peut le comprendre », explique Jérôme Edou, propriétaire de l’Agence Base Camp et habitant le Népal depuis 20 ans. Et d'ajouter : « ce qui se passe est dramatique et est un coup dur important pour toute la profession, aussi bien pour les sherpas que pour les agences de trekking comme nous. Et je pense que les sherpas sont assez déterminés à ne pas remonter. Pour eux, un désastre comme cela, est un signe de mauvais présage. »

L'avalanche a coûté la vie à 16 personnes © AFP
L'avalanche a coûté la vie à 16 personnes © AFP
Des revendications

L’avalanche est la plus meurtrière de l’histoire de l’Everest. Et c’est dans ce contexte dramatique que les porteurs de haute altitude, pourtant très discrets, en ont profité pour exprimer, pour la première fois, une série de revendications à l'Etat népalais. Ils ont demandé un meilleur soutien financier pour les familles ainsi qu’une meilleure assurance-vie, pour la dangerosité de leur métier. Certaines revendications ont été entendues : le montant de l'assurance vie devrait augmenter de 50%. Mais seulement 5% des frais payés par les touristes au gouvernement seront données à un fond de soutien aux sherpas, alors que les concernés réclamaient 30%. Un réajustement nécessaire puisqu’après le drame, « beaucoup de sherpas étaient en colère contre le gouvernement qui proposait seulement 40 000 roupies (environ 350 euros) aux familles des victimes. Ce n’est vraiment pas grand chose », affirme le sherpa, Santos Gurung. S'ils gagnent très bien leur vie, (entre 2 000 et 5 000 euros par saison de deux mois) par rapport au salaire moyen népalais, les risques liés à leur métier sont encore trop peu pris en compte par les assurances-vie.


Sherpa, un métierindispensable

Outre les dangers liés à leur profession, les sherpas sont indispensables pour réaliser une ascension de l'Everest. «Pour moi, sherpa, c’est la force », confie Sunar Gurung, le premier Népalais certifié guide de haute montagne. Pour Jérôme Edou, « ce sont les travailleurs de l'extrême ». Leur rôle ? Transporter les tentes, les bouteilles d’oxygène, les vivres, réparer les échelles, fixer les cordes des alpinistes… Même les endroits les plus dangereux et très glissants comme la « cascade de glace » à 5 484 mètres d'altitude sur le mont Everest. Et ils doivent la traverser 15 ou 20 fois à chaque expédition pour apporter le matériel en haut de la montagne, ce qui multiplie considérablement les risques.

« Quand les grimpeurs occidentaux arrivent, ils ont leur sac de couchage là-haut, leurs équipements de montagne, une bouteille d'oxygène, leur nourriture. Tout cela est de l'ordre du service de très haut niveau », assure le directeur de l’agence Base Camp. « Les sherpas sont, a priori, mieux acclimatés parce qu'ils sont nés là-haut, ils ont une résistance physique et une corpulence très développées par rapport aux autres personnes », assure Jérôme Edou. Sans eux, les touristes ne peuvent pas grimper le plus haut sommet du monde.
 

Des alpinistes à 7 000 mètres d'altitude sur le mont Everest © AFP
Des alpinistes à 7 000 mètres d'altitude sur le mont Everest © AFP
L'Everest sans les sherpas ?

A l’annonce de la possible fermeture de la saison de l’Everest, certains grimpeurs ont alors vu rouge. « Le coût d'une ascension est excessivement cher donc, pour eux, c'est difficile de se dire : on replie tout, on s'en va et on laisse tomber. Surtout qu’ils ne savent pas si le gouvernement va pouvoir leur rembourser les frais qui sont quand même de 25 000 dollars par personne ! » souligne Jérôme Edou.
D’autres touristes ont directement tenté de convaincre les sherpas de reprendre le travail. Un « manque de compassion » confie à l'AFP Ed Marzec, un avocat de 67 ans qui comptait devenir l’Américain le plus âgé à gravir l’Everest.

Gravir l’Everest coûte plus ou moins 50 000 euros aux grimpeurs et une grande partie de l’argent revient à l’Etat népalais qui délivre notamment les permis d’ascension. Chaque année, cela rapporte au gouvernement entre 2 et 3 millions d'euros. Ce tourisme alpin est donc un business très lucratif pour ce pays pauvre de l’Himalaya. Même si rien n’est certain pour le moment, la décision des sherpas de ne pas reprendre leurs activités pour la saison pourrait, tout de même, se ressentir sur l’économie du pays, qui vit essentiellement « de l'alpinisme, du trekking et du voyage d'aventure ».

Côté sherpa, si la saison ne se fait pas sur l’Everest, « ils participeront à d'autres treks, sur de plus petits pics de 6000 ou 6700 mètres » pour continuer à vivre, explique Santos Gurung.  Jérôme Edou ne s’inquiète pas non plus : « les sherpas ont de quoi vivre. Le printemps sera (peut-être) une saison morte pour eux mais à l'automne, les carnets de commande sont toujours remplis donc ils auront du travail pour des treks ou d'autres types d'expédition. Mais à mon avis, même s’ils ne grimpent pas l’Everest, ils seront payés quand même, au moins la moitié de leur salaire ».

Mais après cette avalanche la plus meurtrière de l'Histoire de l'Everest, les sherpas semblent être déterminés à faire reconnaître les risques de leur métier. Depuis la première ascension de l'Everest en 1953 par Edmund Hilary et Tenzing Norgay, plus de 300 personnes, essentiellement des sherpas, sont morts sur les pentes du plus haut sommet du monde.

Reportage à Katmandou au Népal - Jounal International TV5 MONDE

24.04.2014Commentaire: S. STASI/ Montage: C. HARNOY
Népal: l'Everest sans les sherpas ?