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Niger-Areva : de la fission dans l'uranium

Une installation d'AREVA au Niger
Une installation d'AREVA au Niger

Plus de deux semaines après l'expiration des conventions existantes, le différend persiste entre AREVA (détenue à 80 % par l'Etat français) et le Niger sur la renégociation des contrats miniers pour les dix prochaines années, alimenté par une querelle de chiffres approximatifs. Soutenues par des organisations non-gouvernementales, les manifestations se multiplient à Niamey pour exiger un meilleur partage des recettes de l'uranium, l'une des principales richesses du pays, notamment par une hausse de la fiscalité. Le contexte du secteur n'y est pas très favorable.

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Querelle radioactive

La dispute n'est pas inédite mais, après quarante ans, le vieux couple donne tout de même des signes de faiblesse. Manifestations de rues modestes, mais répétées, prises de positions officielles aussi fermes que vite atténuées... la pression monte à l'occasion du renouvellement du contrat d'exploitation de l'uranium nigérien qui fait de l'industriel français AREVA un partenaire aussi privilégié que critiqué. Échéance officielle du bail : le 31 décembre dernier mais, aucun accord n'ayant été conclu, « les négociations se poursuivent ». Le numéro 2 du groupe, Olivier Wantz, a fait la semaine dernière le voyage de Niamey pour en revenir… sans commentaire. « Tout est confidentiel », confirme une porte-parole d'AREVA.

En face, pourtant, on est plus loquace. En visite à Paris début décembre, le président du Niger Mahamadou Issoufou, l'un des meilleurs alliés stratégiques de la France dans la région, mais aussi ingénieur et ancien responsable minier, donnait le ton : « Notre objectif est d'équilibrer les relations entre nous et Areva », avait-il déclaré, préconisant « un jeu d'égal à égal » et de « meilleures retombées ».

Guerre des chiffres ... et de la com

Manifestation contre AREVA à Niamey le 21 décembre dernier (photo AFP)
Manifestation contre AREVA à Niamey le 21 décembre dernier (photo AFP)

Comme en écho, de petites mobilisations réunissaient les semaines suivantes dans les rues de Niamey plusieurs centaines de participants autour de mots d'ordre plus explicites : « Non au contrat gagnant-perdant », « les ressources minières appartiennent au peuple », mais aussi plus crûment « Areva dégage ! » voire des « A bas la France ! » inhabituels sous ces cieux hospitaliers. « La multinationale française s’agrippe mordicus aux conventions moyenâgeuses qui lui sont plus profitables », déclaraient le 10 janvier syndicats et ONG dans un texte commun. Parmi ces dernières, l'organisation nigérienne ROTAB (Réseau des organisations pour la transparence et l'analyse budgétaire) mais aussi l'internationale à dominante anglo-saxonne OXFAM. Très active sur ce terrain, celle-ci a publié en novembre dernier un rapport sévère à l'endroit de l'opérateur français, largement repris par les médias et servant souvent d'argumentaire aux manifestants.

Soulignant qu'en France « une ampoule sur trois est éclairée grâce à l'uranium nigérien » [en réalité, plutôt une sur cinq, celui-ci représentant un peu moins de 30 % du combustible d'un nucléaire produisant lui-même 75 % de l'électricité de l'Hexagone, ndlr], alors que 90% de la population nigérienne n'a pas accès à l'électricité, OXFAM affirme que, depuis, les débuts de l'exploitation de son uranium, et jusqu'en 2006, les filiales d'AREVA « ont extrait un total de 114 346 tonnes d’uranium au Niger, représentant une valeur d’exportation de 2 300 milliards de francs CFA (plus de 3,5 milliards d’euros) ». Sur cette somme, le pays n’aurait touché que « 300 milliards de Francs CFA (environ 459 millions d’euros), soit 13% de cette valeur exportée ». Une affirmation à laquelle AREVA oppose sa propre estimation : « depuis le début de l'activité de Somair et de Cominak, nous écrit l'une de ses porte-paroles, 80% des revenus directs générés par les mines (impôts, royalties, redevances, dividendes) sont revenus à l’État du Niger et 20% à AREVA et aux autres actionnaires ».

Relevant en grande part de la guerre médiatique, les deux chiffres (13 % contre 80 %) aussi opposés paraissent-ils, pourraient être proches de la vérité … l'un et l'autre, celui d'OXFAM mélangeant années et sources, revenu et « valeur exportée », sans tenir compte des coûts d'exploitation (comme un épicier qui confondrait valeur de sa marchandise et bénéfices...) tandis qu'AREVA, brandissant le seul montant des revenus directs se retranche derrière le secret industriel pour éluder d'autres aspects. « On aimerait bien avoir des données plus fiables, se défend l'une des auteurs du rapport d'OXFAM », attribuant à l'opacité de l'opérateur minier la cause de quelques approximations et confusions.

Quel que soit le mode de calcul, pourtant, une réalité demeure : l'une des principales richesses du Niger, l'uranium, n'entre que pour 5 % dans ses recettes nationales. Un volume que le gouvernement de Niamey voudrait augmenter, voire multiplier par une fiscalité moins complaisante envers le Français.

En 2006, une nouvelle loi faisait passer à 9 ou 12 % la « redevance minière » (taxe) sur l'uranium. AREVA pourtant, y échappe très légalement au titre d'une clause de stabilité incluse dans sa convention avec l'État nigérien, et continue de ne payer que l'ancienne taxe de 5,5 %. Régime d'exception que désirent aujourd'hui remettre en cause les autorités de Niamey, appuyées par l'opinion publique et de multiples voix.« Le Niger, stratégique en fourniture d'uranium, est l'un des pays les plus pauvres du monde. On ne comprend pas la justification d'exonérations fiscales pour une société présente depuis quarante ans sur le territoire », commente Anne-Sophie Sempere, l'une des expertes d'OXFAM.

Un contexte défavorable

L'une des mines d'AREVA au Niger
L'une des mines d'AREVA au Niger

L'air du temps, pourtant, ne favorise paradoxalement pas une remise à plat radicale. Si le Niger peut de bonne guerre brandir la menace de concurrents étrangers – la Chine y est déjà présente dans la mine d'Azelik – il doit aussi tenir compte d'une conjoncture nucléaire morose. L'uranium, contrairement à sa légende, n'est pas une matière rarissime. Après la démultiplication de la production du Kazakhstan, de nouvelles mines sont annoncées au Canada. Sa demande, surtout, a fortement chuté au cours des dernières années, notamment depuis la catastrophe de Fukushima mais aussi avec la sortie du nucléaire de certains pays industrialisés dont l'Allemagne. Résultat : son cours qui était passé de 47 à 187 euros le kilo dans les années 2000 est retombé aujourd'hui à une cinquantaine d'euros sur le marché « spot ».

Opérateur minier lié par des conventions à long terme, AREVA ne travaille pas sur ces tarifs mais n'en est pas moins concerné par la tendance baissière qui rend l'uranium du Niger moins indispensable. « On n'a aucun intérêt à ce que les sociétés ferment, » reconnaissait le 6 janvier son ministre des Affaires étrangères Mohamed Bazoun sur la radio nationale nigérienne. « C'est indéniable que le cours de l'uranium a baissé sur le marché, cela peut nous amener à écouter les arguments d'Areva quand elle dit : “si je dois mettre en œuvre la fiscalité de 2006, financièrement, les sociétés ne vont pas tenir, on va les fermer” ».

A cet égard, la fermeture provisoire, au même moment, de deux sites majeurs par AREVA a été perçue comme une menace de retrait, voire même, par la rue nigérienne, comme un chantage. « Opération de maintenance ordinaire », assure l'opérateur, tout en laissant filtrer ça et là un autre message : « les mines ont une durée de vie ».

Plus encore que les mines d'Arlit, effectivement en voie d'épuisement, le sort du site d'Imouraren, dans le nord du pays, préoccupe les autorités nigériennes. Future mine géante dont le développement mobilise près de deux milliards d'euros, elle devrait produire pendant 30 ans près de 5000 tonnes annuelles, relançant la position du Niger. Mais son ouverture, reportée par différents retards dus notamment à la situation sécuritaire dans la région, n'est prévue que dans deux ans, laissant la place aux rumeurs de désengagement d'AREVA.

Celle-ci dément et son directeur-général Olivier Wantz dit même croire à un début de reprise de la demande dans l'année qui vient. « La coopération avec le Niger dure depuis 40 ans, remarquait dans un débat organisé en décembre à Paris sur le nucléaire le Président du groupe, Luc Oursel. Notre objectif est que ça dure aussi très longtemps ». Apparemment insensibles à ces élans affectifs, les protestataires nigériens, eux, réclament « le retrait pur et simple du permis d'Imouraren » accordé à la société française et annoncent une nouvelle manifestation pour la fin du mois.

Etudiants et société civile vent debout contre un compromis avec Areva

10.01.2014AFP
Des centaines d'étudiants ont manifesté vendredi 10 janvier à Niamey contre tout "compromis" dans la renégociation d'un contrat liant Areva au Niger. Dans le même temps, 23 ONG et syndicats ont dénoncé les relations opaques entre le géant du nucléaire français et l'Etat nigérien. Les étudiants, qui ont marché de leur campus au Parlement nigérien, défendent "la souveraineté du peuple sur ses ressources naturelles", a affirmé Inoussa Abdouramane, secrétaire général de l'Union des étudiants nigériens à l'université de Niamey.

Areva et le gouvernement nigérien sont en négociations tendues au sujet de la Somaïr et la Cominak, deux mines exploitées par Areva dans le nord du pays depuis le début des années 1970. Le groupe français extrait 40% de son uranium au Niger, l'un des pays les plus pauvres au monde. Ces deux sites n'étaient jusqu'alors pas soumis à la nouvelle loi minière de 2006, qui porte le taux de redevance minière de l'Etat nigérien jusqu'à 12% de la valeur des ressources extraites, en fonction des profits, alors que les royalties s'élèvent actuellement à 5,5%.

Selon Niamey, les négociations achoppent sur le refus d'Areva de voir s'appliquer à ces sociétés le nouveau code minier de 2006, qui devrait générer plus de ressources pour le Niger. Mohamed Bazoum, ministre des Affaires étrangères nigérien et président du parti au pouvoir, a récemment provoqué un tollé en déclarant que les deux partenaires tentent de trouver un compromis afin d'éviter une fiscalité trop lourde pouvant conduire à la fermeture des mines.

"Habituée à la reconduction tacite des conventions, la multinationale française s'agrippe mordicus aux conventions moyenâgeuses qui lui sont plus profitables", dénoncent ONG et syndicats, dans une déclaration commune reçue vendredi par l'AFP. Dans ce texte, les 23 organisations, qui condamnent "le silence sournois" des autorités nigériennes, exigent "le retrait pur et simple du permis d'Imouraren", un troisième site, encore non actif, dont Areva a obtenu la concession, et son "reversement au patrimoine national". Elles appellent également à des manifestations "massives" le 25 janvier "en vue de mettre la nation nigérienne dans ses droits".

Les affirmations d'OXFAM ...


... et celles d'AREVA

Niger

CONTEXTE ENERGETIQUE
MAJ Décembre 2013
Le Niger dispose d’importantes ressources en uranium, premier produit d’exportation (plus de 70 % des exportations du pays depuis plus de 5 ans), le minerai d’uranium contribue à l’économie du pays.

AREVA au Niger
MAJ Décembre 2013
Présent depuis plus de 50 ans au Niger, AREVA est l’actionnaire principal de la Société des Mines de l’Aïr (SOMAIR) et de la Compagnie minière d’Akouta (COMINAK) qui exploitent deux sites miniers dans la région d’Arlit. Le groupe développe également le futur site d'Imouraren qui sera la plus grande mine d’uranium d’Afrique.

Les activités d’AREVA représentent plus de 6 000 emplois directs et de sous-traitance dont 98 % sont occupés par des Nigériens. Depuis la création des sociétés minières, 80 % des revenus directs des mines sont revenus à l’Etat du Niger et 20 % à AREVA et aux autres partenaires.
MAJ Décembre 2013

Actuellement, le potentiel uranifère du Niger est mis en valeur par deux sociétés de droit nigérien : SOMAÏR et COMINAK, dont AREVA est l’opérateur. SOMAÏR et COMINAK exploitent, sur une concession d’environ 280 km², les gisements de la région d'Arlit, au nord-est du pays, à plus de 1 200 km par la route de la capitale, Niamey. Chaque mine possède son usine de traitement de minerai. Depuis leur création à la fin des années 1960, les deux sociétés minières ont extrait plus de 120 000 tonnes d’uranium.
 
En 2006, les permis d’exploration des sites d’Agebout, Anoun Agerouf et Afouday, qui incluent le gisement d’Imouraren découvert 40 ans auparavant par le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA), sont octroyés à AREVA. Le groupe lance aussitôt d’intenses travaux de développement visant à mieux définir les caractéristiques de ce gisement et à en déterminer la faisabilité d’exploitation.

Depuis 2007, AREVA dispose également de quatre autres permis d’exploration dans la région d’Agadez (Tagaït 1, 2 et 3 et Zéline 3).
En janvier 2009, le groupe obtient le permis d'exploitation du gisement minier d'Imouraren. La société IMOURAREN SA est créée avec un capital détenu à 66,65 % par AREVA(1) et 33,35 % par l'État du Niger.
(1) Sur les 66,65 % détenus par AREVA, 10% le sont au travers de la compagnie d’électricité de Corée du Sud (KEPCO), associée à AREVA dans le développement du projet.