Noël avec les Assyro-Chaldéens

A la demande de Mgr Louis Sako, patriarche de Babylone des Chaldéens, le gouvernement chiite irakien a instauré, cette semaine, le 25 décembre comme « fête nationale » pour tous les Irakiens. Un geste considéré par les chrétiens comme une marque de respect à leur égard, alors que cette minorité a été victime de violences dans le pays depuis dix ans. Où vivent aujourd'hui ces catholiques d'Orient qui ont fui aux quatre coins du monde ? Comment les Assyro-Chaldéens célèbrent-ils Noël ? Réponses de Joseph Alichoran, chercheur en Histoire et chargé de cours de Soureth à l’INALCO.

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Qui sont les Assyro-Chaldéens ?

Ce sont des chrétiens orientaux issus d’une grande Eglise : l’Eglise de l’Orient, fondée au tout premier siècle du christianisme en Mésopotamie, donc l’actuel Irak en grande partie (avec un petit bout en Syrie et en Turquie). Les membres de cette Eglise, que l’on appelle aujourd’hui les Assyro-Chaldéens, sont de culture araméo-syriaque.
On les qualifie d’ « Assyro-Chaldéens » mais c’est vrai que depuis le XVIe siècle ils sont divisés en deux Eglises autonomes : l'Eglise chaldéenne et l'Eglise de l'Orient des Assyriens.

C’est une même communauté, de la même nation, de la même Eglise. Au XVIe siècle, toutefois, il y a eu une scission : les Chaldéens se sont rattachés à l’Eglise catholique à partir de 1553, tout en gardant leur langue, leurs traditions, leur liturgie alors que la branche traditionnelle, l’Eglise de l’Orient des Assyriens, a refusé de s’unir au catholicisme. On peut estimer que l’ensemble représente 1,2 million de personnes dans le monde dont les deux tiers sont des Chaldéens catholiques.

Où vivent les Assyro-Chaldéens aujourd’hui ?

En majorité, et malgré ce qui se passe, ils vivent en Irak, à Bagdad et dans le nord du pays, dans la région dite du "Kurdistan", dans la communauté chaldéenne catholique. Sur l’ensemble de la communauté, les Assyro-Chaldéens qui vivent en Irak ne représentent qu’un tiers ; les deux tiers sont partis aux Etats-Unis, en Europe occidentale, en Australie, en Nouvelle-Zélande, au Canada, dans les pays d’Europe du Nord, comme la Suède, qui concentre une grande part des réfugiés des deux ou trois dernières décennies.
En France, on est que 20 000 (voir encadré). Là où la diaspora est la plus importante après l’Irak, ce sont les Etats-Unis. Le patriarche assyrien, Mar Khanenya Denkha IV, y vit près de Chicago, tandis que le patriarche chaldéen, Louis Raphaël Ier Sako, est toujours à Bagdad.


Le patriarche chaldéen, Louis Raphaël Ier Sako / Photo AFP
Le patriarche chaldéen, Louis Raphaël Ier Sako / Photo AFP
Comment est célébré Noël par les Assyro-Chaldéens ?

C’est la liturgie, la langue utilisée, les traditions ajoutées au cours des siècles qui sont différentes, mais à vrai dire, Noël est la même chose pour tout le monde. Chez nous, on a une grande messe comme dans les églises latines, mais elle peut durer deux heures trente pour les grandes fêtes comme Noël et Pâques.

On jeûne pendant la journée du 24 décembre. On ne mange pas de viande, pas de beurre, de sucreries, de lait ou de gâteaux. En rentrant de la messe de minuit, on dégustera le Pâtcha, un plat très spécifique aux Assyro-Chaldéens d’Irak, préparé tous les ans en cette occasion. Ceux de Turquie ont aussi appris à le faire. C’est un peu comme la chapon ou la dinde de Noël en France. Le Pâtcha est composé des tripes d’agneau cousues en poches, garnies de riz mélangé avec de la viande d’agneau ou de bœuf, le tout est cuit avec des langues d’agneaux.

Mon épouse a préparé les pâtisseries que l’on faisait dans le Nord de l’Irak : les  Koullaïtché, ou pâtisseries de Noël, garnies de dattes, de noix concassées, de noix de coco… Et nous mangeons aussi des fruits secs (abricots, grenades, dattes, pêches…)

A cette occasion, les gens rendent visite à leur famille, leurs voisins ; ils prennent un thé ou un café chez eux, et dégustent une pâtisserie, tout cela pour présenter leurs vœux de Noël ou de Pâques. Cette tradition des visites de Noël perdure en diaspora et en Irak, à l'exception des zones dangereuses, notamment à Bagdad et à Mossoul, où il ne fait pas bon être chrétien.

Les pâtisseries Koullaïtché / Photo DR
Les pâtisseries Koullaïtché / Photo DR
Le prêtre vient aussi bénir les maisons…

Ça se faisait en Irak, dans les villages aussi en Turquie d’où est originaire la majorité des Assyro-Chaldéens de France. Le curé va visiter les familles. C’est l’occasion de s’entretenir une fois par an avec elles pour voir s’il y a des difficultés, …  C’est une visite pour la fête mais c’est aussi un moyen de faire le tour de la communauté. Maintenant, comme on est très nombreux, notamment en région parisienne, depuis deux ans maintenant, les visites n’auront plus lieu uniquement  à Noël mais aussi à Pâques car les curés ne sont pas assez nombreux pour assurer les visites.


Qu’en est-il dans les pays d’origine de la diaspora comme en Irak ?

En Irak, la situation sécuritaire est telle que malheureusement  célébrer Noël, aujourd’hui, c’est presque un parcours du combattant. A Bagdad ou à Mossoul notamment, il y a une telle insécurité ambiante que les curés et les fidèles viendront très discrètement dans les rares paroisses pour célébrer la liturgie de Noël.
Il n’y  aura pas de cloches qui sonneront et pas de messe de minuit parce qu’on n’est pas dans un contexte de sécurité normale depuis dix ans. Je ne regrette pas l’ancien régime de Saddam Hussein qui est tombé. Mais tout le monde, chrétien ou musulman, regrette une chose : la sécurité qu’il n’y a plus dans le pays depuis l’effondrement de l’ancien régime. Aujourd’hui, ce sont des malfrats qui règnent dans certains quartiers qui orchestrent tous ces crimes et violences qui endeuillent l'Irak depuis une décennie. On risque sa vie pour aller à la messe surtout à Bagdad et à Mossoul. Je salue le courage des chrétiens qui continuent d’aller à l’église au péril de leur vie.

Les dégâts après un attentat devant l'église chaldéenne Saint-Paul dans le nord de la ville de Mossoul / Photo AFP
Les dégâts après un attentat devant l'église chaldéenne Saint-Paul dans le nord de la ville de Mossoul / Photo AFP
Cela ne les décourage pas…

A Bagdad, il fut un temps où il y avait plus de 500 000 chrétiens. Aujourd’hui, ils sont 400 000 pour tout le pays. Dans le quartier de Dorah, au sud de Bagdad, devenu emblématique, il y avait beaucoup de chrétiens avant la persécution de 2006 - une série de violences, de crimes, d’assassinats de chrétiens et de menaces d’intégristes islamistes de tous poils. Les gens, en voyant un de leur proche se faire assassiner à bout portant, n’ont pas eu d’autres solutions que de partir, d'autant plus que les milices islamistes ne leur donnaient que 24 ou 48 heures pour déguerpir...
Ils ont fui parce que c’était ça ou le cercueil. A Dorah, en l’espace de quelques semaines, on est passé de 3000 familles chrétiennes à moins de 500. C’est ce qui a expliqué les réfugiés en Syrie, dans le Nord de l’Irak, en Turquie, en Jordanie. Ce sont des gens qui venaient de ces quartiers et qui étaient qualifiés d’indésirables.

Dans le reste de l’Irak, il y a des régions qui sont sécurisées comme le Kurdistan, où les chrétiens qui y vivent vont célébrer Noël comme il faut, avec toutes les liturgies, les messes de minuit et les festivités qui s’articulent autour de cette grande fête.

Cérémonie dans une église chaldéenne à Mossoul / Photo AFP
Cérémonie dans une église chaldéenne à Mossoul / Photo AFP
Les générations nées dans les pays où la diaspora s’est installée perpétuent-elles les traditions Assyro-Chaldéennes ?

La diaspora vient avec son bagage culturel et les traditions qu’elle essaye de perpétuer. Il est vrai que, dans certains pays, nous ne sommes pas très anciens, mais dans les pays où il y a une implantation plus ancienne, comme aux Etats-Unis, le facteur d’assimilation a peut-être fait que l’on célèbre un peu plus Noël à l'occidental. Le sapin et le Père Noël ont été intégrés à cette fête pour nous autres orientaux.

Dans les jeunes diasporas, j’ai l’impression que les traditions se transmettent. Je ne peux pas dire que la langue est parlée parfaitement. Mais les enfants qui sont nés ici essayent de faire comme nous. Pour les jeunes générations, sont nées en France par exemple, les deux ou trois dernière décennies, il y a en très peu qui parlent la langue (le soureth, ndlr). Ils comprennent quand on leur parle en araméen, et les plus téméraires essayent de balbutier quelques mots ; on voit qu’ensuite ils peuvent faire des échanges. D’autres encore comprennent le soureth et répondent en français. Mais les traditions perdurent.

Les chiffres clés

Les Assyro-Chaldéens sont :

- 1 million en Irak
- 500 000 en Syrie
- 400 000 aux États-Unis
- 120 000 en Suède
- 18 000 en France

Selon les estimations de l'Association des Assyro-Chaldéens de France)

Une histoire de calendrier

"Dans l’Eglise nestorienne, il y a eu une dissension en 1964 concernant l’affaire du calendrier. Fallait-il rester sur le calendrier julien ou adopter le calendrier grégorien ? Le patriarche assyrien de l’époque a opté pour le calendrier grégorien, en avançant que la majorité de la diaspora suivait le calendrier grégorien et qu'il était préférable de célébrer Noël avec les autres communautés chrétiennes plutôt que le 7 janvier, comme autrefois. Une minorité d’Assyriens restent donc, aujourd’hui, fidèles au calendrier julien", explique l'historien Joseph Alichoran.