Nouvelle administration à Washington : le Canada se prépare

Le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, au centre, lors d'un sommet sur la coopération économique Asie-Pacifique à Lima, Au Pérou le 20 novembre 2016. Négocier avec Donald Trump, sur les accords ALENA ne sera pas aussi simple.<br />
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Le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, au centre, lors d'un sommet sur la coopération économique Asie-Pacifique à Lima, Au Pérou le 20 novembre 2016. Négocier avec Donald Trump, sur les accords ALENA ne sera pas aussi simple.

 
(AP Photo/Pablo Martinez Monsivais)

Le 20 janvier, les Américains auront un nouveau président. Dans les capitales occidentales, on se prépare à ce changement de garde depuis des semaines, tout particulièrement à Ottawa, capitale du Canada, pays voisin et principal partenaire commercial des États-Unis. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump y suscite de nombreuses inquiétudes.

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Des enjeux économiques d'importance

C’est dans cette perspective que le premier ministre Trudeau a jugé bon de changer de ministre des Affaires étrangères le 10 janvier dernier. Stéphane Dion quitte son poste – et la vie politique : on lui a offert de devenir ambassadeur du Canada en Allemagne, une proposition à laquelle il réfléchit toujours. Il est remplacé par Chrystia Freeland, qui était ministre du commerce international.  Justin Trudeau a estimé que cette ancienne journaliste économique de renom, qui parle plusieurs langues et qui connait bien la Russie – elle a notamment été en poste à Moscou – sera la femme de la situation pour dialoguer et négocier avec la nouvelle administration Trump.

Et ce dialogue va porter essentiellement sur des enjeux commerciaux, puisque les États-Unis et le Canada sont les principaux partenaires économiques de l’un et de l’autre. Chrystia Freeland va avoir de gros défis à relever en la matière. Donald Trump l’a claironné sur toutes les tribunes, il veut rouvrir le traité de libre-échange qui lie le Canada aux États-Unis depuis 1987. Un dossier aux enjeux majeurs : chaque jour, les deux pays échangent pour plus d’ 1,3 milliards de dollars de marchandises à leurs frontières ! Les États-Unis sont le premier pays d’exportation des entreprises canadiennes qui craignent les velléités protectionnistes du nouveau président américain. L’ambassadeur canadien à Washington et des membres proches de Justin Trudeau ont entamé ces derniers jours des discussions avec l’entourage de Donald Trump dans la perspective de ces négociations qui s’annoncent ardues. Ce sera le plus gros dossier que devra piloter la nouvelle ministre des Affaires étrangères, elle qui a finalisé, l’automne dernier, la signature de l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne.

Chrystia Freeland portera aussi le flambeau du renouvellement de l’entente sur le bois d’œuvre entre le Canada et les États-Unis, le bois d’œuvre étant ce bois dont on se sert dans l’industrie de la construction en Amérique du nord. Là encore, l’approche protectionniste de la nouvelle administration Trump ne va pas faciliter ces négociations qui dans ce domaine ont toujours été ardues entre les deux pays. Il s’agit d’une épine insérée au flanc des relations canado-américaines depuis des décennies.
 
Chrystia Freeland (alors ministre du Commerce international), A bruxelles le 30 octobre 2016, lors des discussions sur les accords de libre-échanges Canada-Union européenne (AP Photo/Thierry Monasse)
Justin Trudeau a donc confié à sa nouvelle ministre des Affaires étrangères le mandat de négocier ces dossiers commerciaux à l’importance stratégique pour le Canada. « Chaque fois qu’on va discuter avec lui  (Donald Trump, ndlr), on veut avoir quelqu’un qui va avoir la responsabilité de la diplomatie et du commerce » a précisé le premier ministre canadien qui juge que le nouveau président américain envisage les relations internationales à travers « le prisme de l’emploi et du commerce ».

"Un choix stratégique", estime Frédérick Gagnon, directeur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul Dandurand de l’Université du Québec à Montréal, "car on sait que l’administration Trump va placer le commerce au cœur de ses priorités". Guy Lachapelle, professeur de science politique à l’Université Concordia, abonde : "Justin  Trudeau n'avait pas d'autre choix que de placer de nouvelles figures et d'avoir des gens dont les compétences sont aussi aguerries.  Mme Freeland a quand même négocié l’entente avec l'Europe, elle est une journaliste économique de formation, on dit aussi qu'elle a de très bonnes relations avec la presse à Washington. Pour Justin Trudeau et son entourage immédiat, ça coulait des source que ce soit quelqu'un de compétent et quelqu'un qui est capable de parler aux médias et aux citoyens américains. »

Un ex-Premier ministre à la rescousse

Chrystia Freeland est consciente qu’elle va en avoir beaucoup sur les épaules au cours des prochains mois : "Les relations entre le Canada et les États-Unis sont un enjeu très, très important pour notre pays, mais aussi très important pour les États-Unis" a-t-elle déclaré en conférence de presse après sa nomination. "Nos relations sont les plus proches, les plus importantes de toutes les relations dans le monde".
En procédant à cette nomination, Justin Trudeau envoie un message clair au nouveau président américain : établir de bonnes relations avec les États-Unis est une des priorités de son nouveau gouvernement.
 
L'ancien Premier ministre du Canada, Brian Mulroney, en 2011, au Club national de la presse à Washington (AP Photo/Cliff Owen)
Pour ce faire, les autorités canadiennes n’ont pas hésité à faire appel à l’ex-premier ministre canadien Brian Mulroney, qui, dit-on, connait bien Donald Trump, pour amorcer un dialogue avec le nouveau président et son équipe. Mr Mulroney a été l’un des artisans de l’accord de libre-échange entre le Canada et les ÉU, cet accord que Donald Trump veut renégocier…

Ces dossiers, l’accord de libre-échange et le bois d’œuvre, s’annoncent, avec ou sans aide d’un ex-premier ministre, ardus. Le Canada va devoir marcher sur un fil mince pour se faire respecter et défendre ses intérêts sans déclencher une guerre commerciale avec son voisin du sud, guerre qui serait coûteuse en emplois et en argent pour les économies des deux pays. En fait, ces économies sont si étroitement imbriquées depuis des décennies qu’on voit mal comment les Américains pourraient se retirer unilatéralement de l’ALENA sans créer des dégâts considérables à leur propre économie. Qui plus est, les Républicains ont toujours favorisé le libre-échange dans leurs relations économiques – alors que les Démocrates sont traditionnellement plus protectionnistes - et ils pourraient bien ramener à la réalité leur président si ce dernier s’entêtait dans sa volonté de déchirer l’ALENA. Il ne faut pas oublier non plus le poids et le pouvoir politique dont disposent les États américains : les gouverneurs des États qui ont accès au marché canadien comptent bien faire entendre leur point de vue dans ces discussions.

Placer ses pions

Frédérick Gagnon et Guy Lachapelle croient au demeurant que le Canada sera en position de force dans ces négociations commerciales, à condition de placer ses pions et d’être bien préparés. "Il va falloir que les négociateurs canadiens fassent valoir à leurs interlocuteurs américains les effets bénéfiques de cet accord pour les Etats-Unis » précise Frédérick Gagnon. "Le premier défi pour Mr Trudeau sera de bien connaître Mr Trump et son administration, placer ses marques et s'assurer d’avoir des interlocuteurs avec qui on peut discuter", ajoute Guy Lachapelle. "Il faut juste être prudent dans le cas de Mr Trump, le prendre au sérieux, préparer nos dossiers, être de bons négociateurs et être prêt à mettre le poing sur la table si on ne réussit pas à s’entendre.  Il ne faut pas être bon enfant quand il s'agit de négocier avec nos amis américains" . Les deux spécialistes écartent le spectre d’une guerre commerciale entre les deux pays car elle serait trop coûteuse pour les économies des deux pays. "Ils ont l’obligation de s’entendre" croit Guy Lachapelle.

L'enjeu environnemental

Là où le Canada risque d’affronter la nouvelle administration Trump, c’est dans le domaine de la lutte contre le réchauffement climatique. Alors que Justin Trudeau en a fait l’une des priorités de son mandat, Donald Trump menace de retirer son pays de l’Accord de Paris et ne cache pas son scepticisme sur ce réchauffement – il a déjà déclaré que c’était une invention des Chinois ! Dans ce domaine et si le président américain met ses menaces à exécution, la collision  semble inévitable… et risque bien d’être frontale.

Pour l’instant, Donald Trump ne semble pas trop intéressé par le Canada, on l’a peu ou pas entendu parler de son voisin ni préciser qu’il avait dans ses priorités de maintenir la bonne relation qui unit historiquement son pays au Canada. Un premier test sera de voir s’il va respecter la tradition qui veut que la première capitale étrangère visitée par un président américain fraîchement élu, soit Ottawa…