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Nucléaire : entretien avec le réalisateur de “R.A.S“

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“L’énergie nucléaire est propre aujourd’hui pour salir demain“

Alain de Halleux, réalisateur et ancien chimiste nucléaire


Qu’est-ce qui vous a amené à faire ce film ?

A l’origine, je suis chimiste du nucléaire. Et puis j’ai décidé de faire du cinéma. Et pendant 20 ans, je me suis désintéressé du nucléaire. Même au moment de Tchernobyl, je n’ai pas pris la mesure de l’événement.

Ce n’est qu’en 2006, quand j’ai appris que la centrale de Forsmarck en Suède, était passée à 7 minutes de la fusion nucléaire, que j’ai pris conscience du danger et que je me suis ré intéressé à ma formation initiale. Si la centrale avait vraiment explosé, personne n’aurait survécu.
Vingt ans avant, en 86, pour Tchernobyl, il avait fallu 800 000 liquidateurs pour régler le problème ! L’Urss avait pu faire ça car c’est un pays gigantesque et qu’ils ont imposé aux volontaires d’y aller. Aujourd’hui, c’est sûr, les gens n’iraient pas. Donc, si on n’est pas prêt à assumer d’aller au front en cas de problème, pourquoi prône-t-on l’énergie nucléaire ?

Vous avez filmé l’intérieur des centrales ; avez-vous eu des difficultés à obtenir des autorisations ? Y a-t-il un tabou du nucléaire ?

Je n’ai pas pu filmer l’intérieur des centrales en France, faute d’autorisations.
En Belgique, j’ai été autorisé à filmer l’intérieur, en présence d’ingénieurs, mais pas en présence d’ouvriers.

En France, j’ai contacté EDF et les autorités de sureté nucléaire pendant deux ans, j’ai insisté, essayé de dialoguer, je leur ai présenté mon projet en toute transparence. Mais tous ont refusé que je filme l'intérieur des centrales.
Ils ont peur de communiquer avec les journalistes. Et mon projet dérangeait : j'allais à la rencontre des travailleurs, ceux qui sont dans le système, qui voient leurs postes, souvent dangereux, être sous-traités...

En face de moi, je n’ai pas eu de « responsable », au sens étymologique du terme. Un « responsable » c’est quelqu’un qui est prêt à répondre à des questions, étymologiquement parlant. Et bien, les seuls responsables que j’ai rencontré dans l’industrie nucléaire, ce sont les ouvriers…

En cas d’accident, se seront les ouvriers que j’ai rencontré qui seront responsables puisqu’ils doivent signer des documents qui disent qu’ils ont bien fait telle opération.


Les travailleurs du nucléaire que vous avez interrogé vous ont-ils parlé facilement ?

Non, évidemment. Par définition, si on ne les connait pas, c’est qu’il cherchent à ne pas se faire connaître.
Je demandais la transparence. J’ai opté pour une démarche gentleman, et j’ai dit aux travailleurs que j’étais anti-nucléaire parce que j’avais eu peur qu’une centrale explose. Mais eux, le nucléaire, ils ne sont pas contre, c'est leur métier.

Comme j’étais honnête, ils ont fini par s’ouvrir. Et j’ai dépassé finalement cette question d’être pour ou contre le nucléaire pour finalement aller vers l’idée que, qu’on soit pour ou contre, il faut tout faire pour qu’aucun accident ne se produise.

Le constat des travailleurs du nucléaire fait froid dans le dos : il y a visiblement un gros risque à travailler à l’intérieur des centrales. Pensez-vous qu’il y a un risque à l’extérieur de la centrale ? Un nouveau Tchernobyl est-il possible ?

C'est certain.
En tout cas, disons pour être moins alarmiste, que s’il y a un accident, on ne pourra pas dire qu’on a tout fait pour qu’il n’arrive pas.
L’industrie nucléaire agit de façon irresponsable. Parce quand on parle de nucléaire, il faut tout faire pour que ça n’arrive pas.
Et pour qu'un accident n'arrive pas, il faut arrêter de sous-traiter. Aujourd'hui, certaines centrales sous-traitent jusqu'à 80% des postes ! Quand on laisse partir les hommes qui connaissent la centrale depuis des années, c'est sa mémoire qui s'en va. Et c'est là qu'il y a danger !

Nous avons interrogé un ingénieur d’Areva qui nous dit qu’aucun accident ne peut survenir à l’extérieur d’une centrale. Qu’en pensez-vous ?

C’est un énorme mensonge.
Les arguments utilisés pour ce genre de discours, en général, c’est que Tchernobyl s’est produit parce que c’était en Russie, et que ce n’était pas le même type de centrale, ce qui est vrai.

Mais ils avancent comme argument le fait qu’aujourd’hui, il y a une enceinte en béton dans les centrales ; ce qui n’était pas le cas à Tchernobyl. Mais ça n’aurait rien changé : s’il y avait eu une enceinte en béton à Tchernobyl, elle n’aurait pas résisté sous la pression puisqu’elle ne résiste qu’à une pression de 5 bar.

Les centrales sont-elles vraiment vétustes ?

Fatalement, on remplace régulièrement des choses. Mais il y a une chose qu’on ne peut pas remplacer, c’est le cœur du réacteur. Et là, on n’a aucune expérience de comment une centrale peut vieillir, au-delà de 20 ou 30 ans.

Mais par contre, ce qui est certain, c’est qu’il arrive déjà maintenant de plus en plus d’incidents.
Par exemple, si je prends la centrale du Tricastin (sud de la France), elle est totalement inquiétante. Quand j’y ai tourné, il y a eu deux fois une centaine de travailleurs contaminés puis plusieurs mois plus tard, un assemblage combustibles qui est resté bloqué sous le couvercle de cuve.

Selon vous, le nucléaire peut-il / doit-il faire partie des énergies propres de demain ?

Mais le nucléaire n’est pas propre !

Tous les jours, les centrales rejettent des déchets dans les rivières, polluent notre environnement. Pour fabriquer le combustible, on produit des bouts radioactifs qu’on appelle les « yellowcake ». Ceux-ci ont été mis sous des routes, aux abords des lacs… Il y a ça comme pollution.

Et puis il y a la pollution des centrales elles-mêmes qui toutes les nuits envoient des gaz radioactifs dans l'air et envoient de l’eau contaminée dans les rivières.

Et enfin, il y a les déchets nucléaires, qui posent un vrai problème de responsabilité à long terme. L’énergie nucléaire est propre aujourd’hui pour salir demain. J'ai quatre enfant, et je ne veux pas leur laisser un monde dans cet état.

C’est quand même incroyable d’oser dire que c’est une énergie propre !


Propos recueillis par Clothilde Farinotti
le 2 décembre 2009

“R.A.S : Nucléaire rien à signaler“ : la bande-annonce

“R.A.S : Nucléaire rien à signaler“ : la bande-annonce

Sortie dans les salles à Paris le 9 décembre prochain.
Le film avait déjà été diffusé sur Arte le 12 mai 2009.

Pour ou contre le nucléaire ? Et si la question était ailleurs ?
Un témoignage manque au débat, celui des travailleurs du nucléaire.
Notre sécurité est entre leurs mains. Ce film leur donne la parole.