Nucléaire iranien : quelles logiques ?

L'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA)vient d'envoyer une équipe de "haut rang" en Iran afin de reprendre les contrôles de sites nucléaires suspects et déterminer leur nature militaire ou civile. Cette mission de deux jours, menée par le Belge Herman Nackaerts (directeur adjoint de l'AIEA et chef des inspecteurs) est considérée par de nombreux observateurs comme étant celle de "la dernière chance", alors que l'Iran vient d'effectuer une démonstration de force en faisant traverser le canal de Suez à plusieurs de ses frégates de guerre, tandis qu'Israël menace de bombardements préventifs.

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La centrale nucléaire iranienne de Boucherh (photo : AFP)
La centrale nucléaire iranienne de Boucherh (photo : AFP)
L'inquiétude grandit au fur et à mesure des annonces des différents acteurs concernés par les soupçons d'une "nucléarisation" de l'Iran visant à obtenir la bombe atomique. Le risque d'un conflit (impliquant Israël, les USA et plusieurs alliés européens dont la France) semble de plus en plus présent, tout du moins en théorie. Mais le "problème nucléaire iranien" n'est pourtant pas récent et comporte des logiques qui ne sont pas développées la plupart du temps par ceux qui le commentent. La simplification confine souvent à la caricature à propos de l'Iran : sa société, son système politique sont souvent soumis à des effets de loupe parfois plus proches de la falsification que d'autre chose. Nous avons interrogé Slimane Zeghidour, rédacteur en chef à TV5 Monde et spécialiste du Moyen-Orient.

“L'Iran n'est pas une théocratie, mais un régime idéologique chiite“

L'Iran est une nation de grande importance mais peu connue en occident, pourquoi en-a-ton peur, comme d'une théocratie prête à tout ?
 
Slimane Zeghidour : L'Iran est un pays plus sophistiqué qu’il n’y paraît. Peuplé de près de 80 millions d'habitants, avec une classe moyenne importante, une élite très consciente des enjeux internationaux et de la place qu’y occupe la République islamique. C’est aussi une nation pluri-ethnique, composée d'à peine 60% de Persans. Un exemple? Ali Khameneï et Mir Hossein Moussavi, autrement dit le guide de la révolution et le chef de file de l’opposition ne sont pas des Perses mais des Azéris, des turcophones de l’Azerbaïjan iranien. On y trouve aussi des minorités arabe, kurde, balouche, arménienne, juive, la plus importante du monde musulman, zoroastrienne…
 
En dépit de son nom, la République islamique n’est pas une théocratie. Le pouvoir du chef de l’Etat ne tombe pas du ciel mais sort des urnes, du moins en principe. Tous les quatre ans, des candidats à l’investiture se portent candidats, ce qui ne va pas sans crispation ni répression de la part du régime. On y relève néanmoins plus de vitalité civique que lors des élections sous l’égyptien Moubarak ou le Tunisien Ben Ali. Ce n’est donc pas une théocratie mais c’est un régime idéologique chiite, toutefois assez radical pour ne pas autoriser l’édification de mosquées de rite sunnite à Téhéran, laquelle abrite pourtant des dizaines d’églises et de synagogues!
 
Mahmoud Ahmadinejad, bien que président de la république islamique d'Iran n'est pas seul à décider, mais on l'impression qu'il est sur une ligne politique vis à vis du nucléaire partagée par le plus grand nombre, alors que ce n'est peut-être pas le cas ?
 
S.Z : Bien qu’élu par le peuple, en principe du moins, le président iranien n’a pas le pouvoir que détient le chef de l’Etat français par exemple. Il reste tributaire et de l’avis discrétionnaire du Guide de la Révolution tandis que chacune de ces décisions doit passer au crible idéologique d’un Conseil des Gardiens de la Constitution, composé pour l’essentiel de religieux cooptés. Mais le fonctionnement de l'Etat est beaucoup plus complexe que la façade religieuse ne le laisse penser. Par exemple, d'un point de vue diplomatique, technique, les fonctionnaires de l'Etat en charge des dossiers sont des experts de haut niveau, rompus à tous les dossiers ainsi qu’aux techniques de négociations. Le dossier nucléaire n'est pas géré par les vieux turbans mais par un collège d’experts scientifiques, de juristes et de diplomates très au fait des rapports de force en vigueur.
 
Les opérations d'enrichissement d'uranium de l'Iran sont tout de même inquiétantes, mais quel intérêt l'Etat d'Israël pourrait-il avoir à attaquer l'Iran, avec tous les risques que cela comporte ?
 
S.Z : Selon la plupart des experts, les Iraniens, au stade actuel, ne sont capables d'enrichir leur uranium qu’à 3 ou 4%, ce qui est très en-deça du seuil requis pour envisage de fabriquer une bombe. Dans un interminable jeu du chat et de la souris, ils jurent de ne pas courir derrière l’arme nucléaire mais n’en donnent pas assez de preuves aux Américains et aux Européens qui eux, les soupçonnent fortement de l’élaborer sans pour autant en fournir des preuves irréfragables, juste des indices plus ou moins pertinents… C’est un bras de fer, un jeu d’échec, un poker menteur où chaque camp déplore la "mauvaise foi” de l’autre.
 
Les Iraniens ont donc beau jeu de réaffirmer leur droit de maîtriser tout le cycle de l’atome et que par ce biais ils visent d’abord et avant tout l’autosuffisance énergétique. Hans Blix, l’ancien inspecteur de l’Onu en Irak qui infirma les assertions américaines sur la possession d’armes de destruction massive par Saddam Hussein estime, lui, dans une récente interview à l’hebdomadaire britannique "The Newstatesman” que si programme militaire iranien il y a , il faudrait que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), et elle seule, puisse en apporter la preuve irréfutable en toute indépendance et neutralité idéologique. Faute de quoi, conclut-il, une attaque militaire intempestive contre l’Iran serait le meilleur moyen, non point de le dissuader de fabriquer la bombe, mais justement de le vouer désormais corps et âme à l’obtenir. Et que ce serait là un cadeau énorme offert à un régime islamique impopulaire -sauf sur la question nucléaire !-, répressif et calamiteux sur le plan économique.
 
Du point de vue israélien, les choses sont plus lisibles. Le "danger iranien" permet à Israël de déplacer le centre de gravité du Proche-Orient de la Palestine à l’Iran, ce qui rend, du coup, le conflit israélo-palestinien marginal. Mieux, les néo-conservateurs estiment que le vrai danger pour les Arabes n’est plus l’Etat juif mais l’Iran chiite; et d’appeler les pays arabes sunnites à s’unir autour d’Israël et des Etats-Unis contre la république des mollahs. Pourtant, il ne manque pas de voix autorisées, à l’exemple de l’ex-patron du Mossad, Meïr Dagan pour qui l’Iran est tout, sauf un "danger existentiel” pour Israël.
 
Une attaque militaire contre l’Iran dresserait à coup sûr tous les chiites du Golfe où ils sont majoritaires, y compris sur son littoral arabe, aux côtés de l’Iran. Il n’est pas gagné d’avance que l’opinion arabe "sunnite” y verrait un acte salvateur…
 
Pour finir : l'Iran vient d'effectuer une "démonstration de force", selon les termes de certains de ses dirigeants, en traversant le canal de Suez avec des frégates qui naviguent désormais en mer méditerranée, pourquoi ?
 
S.Z : C'est une démonstration, soit, mais pas de force. C'est une opération stratégique. En obtenant de l’Egypte le droit d’emprunter le canal de Suez pour entrer en Méditerranée, l'Iran démontre que l'Egypte n'est plus l’allié d'Israël. Il y aurait fort à parier que du temps d'Hosni Moubarak, Téhéran aurait essuyé une fin de non-recevoir. Voilà donc la morale de l’histoire, sinon d’un strict point de vue militaire, les navires iraniens en question ne sont pas en mesure, et c’est le moins qu’on puisse dire, d’inquiéter Israël, lequel dispose d’une force de frappe maritime autrement plus redoutable. Ce que les Iraniens n’ignorent pas.

Carte stratégique du détroit d'Orrmouz

21.02.2012
L'Iran a déclaré qu'il bloquerait le détroit d'Ormuz en cas d'attaque de ses sites nucléaires

Bref historique du programme nucléaire iranien

Le programme nucléaire iranien a été lancé par le Shah d'Iran en 1957 avec la seule aide des USA, puis ensuite de plusieurs pays européens et plus particulièrement la France, l'Allemagne, le Danemark (accord de coopération de 1974)

Au cours des années 70, l'Iran a acheté des systèmes d'enrichissement par laser à la compagnie américaine Lischem, des matières nucléaires à l'Afrique du Sud et à la Namibie, a signé un accord avec la « Kraftwerk Union » d'Allemagne de l'Ouest pour la construction de la centrale atomique de Busher. La France s'est engagée à cette époque à former 350 techniciens du nucléaire, a négocié la vente de plusieurs réacteurs.

La révolution de 1979 a mis terme aux accords de coopération avec l'AIEA. Le programme nucléaire iranien a été lui aussi arrêté pour être ensuite repris avec l'aide de La Chine, la Corée du Nord et l'Argentine au milieu des années 80, puis avec l'aide de la Russie en 1995.

C'est en 1997 que le programme de coopération technique entre l'AIEA et l'Iran reprend.

En 2002 : Georges Walter Bush déclare l'Iran comme faisant partie de "l'axe du mal". Les Iraniens demandent l'aide de l'AIEA pour construire une centrale.

26 Août 2003 : L'AIEA découvre sur le site de Natanz des traces d'uranium enrichi supérieures aux normes civiles.

23 octobre 2003: La Troïka (européenne) obtient un engagement des Iraniens sur la suspension de l'enrichissement.

11 novembre 2003 : L'Iran accepte de suspendre ses activités en échange d'une aide active de la part de l'AIEA et dans l'optique des négociations avec l'Europe

18 décembre 2003 : L'Iran signe le protocole additionnel

Décembre 2003 - Novembre 2004 : Coopération et travail de l'AIEA

15 Novembre 2004 : L'Iran accepte de geler l'enrichissement d'uranium

Du 13 Décembre 2004 à aujourd'hui : négociations avec la troïka européenne, résolution de l'AIEA demandant le transfert du dossier au conseil de sécurité, rapports de l'AIEA au Conseil de sécurité indiquuant que l'Iran n'a pas cessé ses activités
, menaces de conflits, de blocage du détroit d'Ormuz par l'Iran (par lequel passe 40% du pétrole mondial) en cas d'attaque d'Israël...

L'Iran a assuré depuis le départ de son programme nucléaire, vouloir seulement générer de l'électricité grâce à cette technologie (bien que le Shah d'Iran ait fait des allusions à l'arme atomique au milieu des années 70), et est signataire du traité de non-prolifération des armes nucléaires depuis 1968.

Il y a actuellement en Iran un réacteur nucléaire en service depuis septembre 2011, plusieurs centres de recherche, une mine d'uranium et des installations d'enrichissement de l'uranium.