Obama au Sénégal : il faut sécuriser l'Afrique de l'Ouest

Le président américain entame ce mercredi sa première grande tournée sur le continent africain. Cette visite doit être centrée sur les questions économiques mais le passage en Afrique du Sud au chevet de Nelson Mandela devrait marquer son voyage. Autre fait notable, le Sénégal sera ce mercredi le premier pays d'Afrique francophone à accueillir Obama. Entretien avec Abdou Lô Khadre, docteur en sciences politiques à Dakar.

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En images : l'arrivée de Barack Obama à Dakar au Sénégal

En images : l'arrivée de Barack Obama à Dakar au Sénégal

Entretien avec Abdou Lô Khadre, docteur en sciences politiques à Dakar

19.06.2013Propos recueillis par Pauline Tissot.
Quel est l’enjeu de la visite de Barack Obama au Sénégal ?

La visite d’Obama s’inscrit dans sa stratégie pour l’Afrique qu’il avait dévoilée il y a déjà deux ans. Elle se décline en quatre points : le renforcement des institutions démocratiques, la promotion du développement, la paix et la sécurité, et enfin la croissance et les investissements.
Ce sont essentiellement ces deux derniers points qui vont guider Obama dans sa visite au Sénégal. Il vient assurer la sécurité de son territoire hors de ses frontières, car il est bien conscient qu’Al Qaïda cherche à s’implanter partout en Afrique, de la Somalie au Mali (voir encadré). Et pour cette sous-région d’Afrique de l’Ouest en particulier, la situation au Mali et au Niger justifie une sorte d’alliance avec le Sénégal. C’est un État stable, fiable, et qui peut servir de base militaire pour les forces américaines et alliées dans leur combat contre le terrorisme (actuellement, Dakar sert seulement de base aéroportuaire pour les forces alliées, ndlr), mais également dans la lutte contre le narcotrafic. Il existe en effet dans cette région un triangle de narcotrafiquants, composé notamment de la Guinée-Bissau, la Guinée, et le Sénégal. Selon moi, il est primordial pour les Américains de venir négocier avec l’Etat du Sénégal pour voir dans quelle mesure ils peuvent collaborer ensemble pour la lutte contre les terroristes.

Abdou Lô Khadre, docteur en sciences politiques à Dakar.
Abdou Lô Khadre, docteur en sciences politiques à Dakar.
Les États-Unis ont-ils des raisons de craindre une infiltration au Sénégal des terroristes d’Al Qaïda présents au Mali ?

Même si les frontières sont très poreuses entre le Sénégal et le Mali, ce qui est une vraie faiblesse, les terroristes du Mali ont peu de chance de s'installer durablement au Sénégal. Ici, l’islam est soufi, d'inspiration sunnite. De grandes familles religieuses sont implantées. Elles sont des médiateurs entre les pratiquants et Allah, des remparts contre la montée de l’islamisme. Loin des pratiques de l’Arabie Saoudite, la femme au Sénégal a par exemple le droit de conduire, ou de se vêtir selon sa culture.

En revanche, il faut noté que le wahhabisme, l’islam dur, a quand même quelques représentants au Sénégal, mais ils restent très minoritaires. De manière générale, s’ils peuvent entrer sur le territoire, les islamistes ont peu de chance d’y prospérer. Que les Américains se rassurent, les Sénégalais ne veulent pas d’un islam dur et violent.

Message Facebook du Mouvement du 23 juin lors de la présidentielle de 2012.
Message Facebook du Mouvement du 23 juin lors de la présidentielle de 2012.
Justement, qu’attendent les Sénégalais de cette visite d’Obama ?

Barack Obama a longtemps été considéré comme un président par procuration, le président des Noirs d’Afrique. Après son premier mandat, les Sénégalais ont compris qu'il était avant tout le président des États-Unis, et qu’il défendait les intérêts des Américains.

Par ailleurs, le fait qu’Obama ait choisi le Sénégal comme premier pays francophone d’Afrique à visiter, cela a une grande signification pour la population. Car jusqu'à présent, lors de son premier mandat, il était allé en Égypte, au Kenya, des pays anglophones. En revanche, au-delà de la signification symbolique de cette visite, je crois que les Sénégalais n’en attendent pas grande chose.

Pour ce qui est du mouvement du 23 juin, rassemblement d’opposition à l’ancien président Abdoulaye Wade, constitué lors de la campagne présidentielle de l’année dernière, une manifestation commémorative a été interdite le 23 juin dernier, à cause de la venue d’Obama. Mais le président Macky Sall a très vite reçu ensuite ces manifestants pour qu’ils expriment leurs griefs à son encontre (cumul des mandats, ndlr). Tout s’est passé dans le calme, je ne pense pas qu’il y ait de nouvelles manifestations qui perturberaient la venue d’Obama.

Cette visite a-t-elle tout de même des enjeux commerciaux, d’aide au développement ?

Contrairement à ses prédécesseurs, Barack Obama n’arrive pas avec un grand projet de partenariat économique dans ses valises. Bill Clinton, lui, avait lancé le Forum de l’AGOA, centré sur la coopération commerciale et économique entre les Etats-Unis et l’Afrique subsaharienne (plus de 700 milliards de dollars d’échanges en 2011, source officielle, ndlr.) Et Georges Bush avait créé, lui, le Millenium Challenge Corporation, fonds dédié à l’aide au développement en Afrique. Son budget ne dépasse pas d’ailleurs les 800 millions de dollars, c’est dire combien le Sénégal a de l’importance pour les investisseurs institutionnels américains.

Contre les islamistes maliens, les États-Unis viennent sécuriser leurs intérêts diplomatiques en Afrique auprès du président Macky Sall. AFP
Contre les islamistes maliens, les États-Unis viennent sécuriser leurs intérêts diplomatiques en Afrique auprès du président Macky Sall. AFP
En ce qui concerne Barack Obama, à part le projet Feed the Future, il n’a pas de vrais projets économiques pour le Sénégal. Les Etats-Unis résonnent plutôt en terme de bloc, c’est le Golfe de Guinée dans son ensemble qui les intéresse. Si le Nigéria ou le Ghana les attirent plus, il faut quand même nuancer. Les investissement américains dans toute l’Afrique ne représentaient en 2011 que 40 milliards de dollars, quand la Chine débloquait, elle, près de 120 milliards de dollars. Au Sénégal, cela a notamment servi à construire 11 stades de football, et cela sans contreparties. C’est aussi cela la différence entre les Chinois et les Occidentaux. Les Chinois investissent sans rien demander en retour. Pas de rapports, de bilans, ou même de conditions de prêt, comme cela a pu être le cas avec la politique d’aide au développement de Bush.

Tous les grands médias internationaux seront présents à Dakar. Et le Sénégal apparaît comme le bon élève de la région en terme de démocratie. Tout de même, les Sénégalais ont-ils une part d’ombre à cacher au président des États-Unis ?

Quand le président de la première puissance du monde, le « commandant in chief », vient vous rendre visite, et que le Sénégal est par conséquent pendant 48 heures au centre du monde, quelque part, on n’échappera pas au discours officiel. Oui, le Sénégal est et reste un beau pays, un exemple de démocratie pour tous les autres pays de la sous-région, notamment ceux en proie à la montée de l’intégrisme religieux. C’est une réalité que l’on ne peut pas nier. Il faut vendre la destination Sénégal aux investisseurs privés, montrer que le pays est fiable, la preuve, les Américains viennent y négocier une paix dans toute la région.

En revanche, en ce qui concerne la démocratie dans le pays, elle est certes mature (liberté d’expression et de presse bien affirmée) mais pas parfaite. Par exemple, il n’y a pas de vraie séparation des pouvoirs au Sénégal. Le législatif et le judiciaire sont véritablement inféodés à l’exécutif. Sous le régime de l’ancien président Abdoulaye Wade, le président de l’Assemblé Nationale avait un mandat de cinq ans. En raison d’un conflit entre Wade et Macky Sall, à l’époque président de cette Assemblée Nationale, le premier a réduit le mandat du second à un an. Désormais, Macky Sall président de la République, se garde bien de changer cette loi car le président de l’Assemblée Nationale actuel n’est pas de son camp politique. Or, il avait bien promis de supprimer cette loi lors de la campagne présidentielle l’année dernière. Dans cet exemple, le législatif est clairement inféodé à l’exécutif, il n’a pas de marge de manœuvre pour contester l’attitude du président. Nous verrons en juillet prochain, lors de la nomination d’un nouveau président de l’Assemblée Nationale, si Sall retourne sa veste et applique ses promesses de campagne…