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Occupy Tokyo, une mobilisation difficile

A l'instar de Madrid, New York, Rome ou Santiago du Chili, des sympathisants des mouvements Indignés ou Occupy ont manifesté leur mécontentement de la situation (financière, politique, sociale) actuelle, à Tokyo. Ces quelques 300 activistes semblent bien peu nombreux face aux 500.000 de la Plaza Mayor ou aux 200.000 de Rome. Cependant, cette manifestation, dans le contexte très particulier de l'après-Fukushima, a interpelé, le Japon n'étant a priori pas connu pour ses mouvements sociaux, aussi réduits soient-ils.

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Occupy Tokyo, le 15 octobre 2011
Occupy Tokyo, le 15 octobre 2011
Ils étaient près de 300 à se réunir du côté du Parc Hibiya, pour ensuite marcher sur le district de Roppongi, à Tokyo. Des étudiants, mais aussi des syndicalistes (environ 20% de la population active nippone est syndiquée) et des retraités.

Les mots d'ordre sont variés. Tous se reconnaissent dans le slogan repris par les New-yorkais de Occupy Wall Street "We are the 99%" (à savoir "Nous sommes les 99%", en opposition aux 1% de citoyens les plus riches et les plus puissants), et dans la condamnation de TEPCO, la compagnie productrice d'électricité tokyoïte. Le spectre de Fukushima plane toujours, et 70% des Japonais se prononcent aujourd'hui contre le nucléaire. Surtout, le nouveau Premier ministre, Yoshihiko Noda (élu le 2 septembre dernier, et succédant à Naoto Kan, décrié pour sa mauvaise gestion de la crise nucléaire) s'est montré clairement pro-nucléaire, appelant au redémarrage des réacteurs arrêtés depuis le 11 mars 2011.

Cependant, beaucoup sont aussi venus pour dénoncer, pêle-mêle, l'aide monétaire à la Chine, l'instabilité gouvernementale, l'adhésion envisagée du pays au TPP (Trans-Pacific Partnership - accords de libre échange liant divers pays de la façade Pacifique, dont les États-Unis), ou encore un taux de chômage anormalement haut pour le pays (4,3% en août 2011, alors qu'il avoisine habituellement les 3 à 3,5%). Une dilution des messages à tout-venant.

Manifestation anti-nucléaire de Tokyo, le 19 septembre 2011
Manifestation anti-nucléaire de Tokyo, le 19 septembre 2011

UN PASSÉ REVENDICATIF


Vu de l'étranger, le Japon n'est pas connu pour ses mouvements sociaux d'envergure. Même, dans l'imaginaire collectif, le travailleur nippon, quand il se met en grève, le manifeste par un brassard, tout en se rendant au bureau, dans la bonne application d'un toyotisme désuet et d'une pensée confucéenne qu'on pourrait rapprocher du holisme, où le collectif prime sur l'individu. En conséquence de quoi, a contrario, un élément perturbateur potentiel ne peut pas se permettre de mettre en danger une mécanique sociale et productive bien huilée.

C'est oublier qu'entre l'immédiate après-guerre et la fin des années 1970, le Japon a connu une certaine ferveur sociale, certains se groupant en associations de consommateurs, d'autres rejoignant des syndicats (contrairement à aujourd'hui, le taux de syndicalisation avoisinait sans peine les 50% en 1946), d'autres encore se fédérant en groupes révolutionnaires. Ces derniers, essentiellement constitués d'étudiants, ont agité la sphère politique nippone tout au long des années 1960, les années 1968-1969 constituant un point d'orgue retentissant. Ainsi, le mai 68 japonais s'est étalé sur un semestre, qui a vu la mise à sac de plusieurs instances économiques et politiques par des groupes d'étudiants.

Cette ferveur contestataire s'est amenuisée avec le temps, notamment parce que depuis, la loi interdit aux fonctionnaires de se mettre en grève, et que nombre d'infrastructures (le transport ferroviaire notamment) ont été privatisées.

Aussi, on peut comprendre que ces "nouvelles" manifestations peuvent surprendre. Pourtant, à l'occasion de la célébration de la Fête du Travail (qui se tient généralement le 3 ou le 4 mai au Japon), des groupements syndicaux radicaux, ainsi que des associations de travailleurs précaires (les freeters) ont transformé ces marches en mouvements revendicatifs contre le travail précaire (le "précariat", même). De même, pas plus tard qu'en septembre 2011, une masse de Japonais s'est rassemblée à Tokyo pour protester contre le nucléaire. Ces deux manifestations d'envergure, aux messages similaires de ceux scandés le 15 octobre dernier, ont rassemblé à chaque fois plusieurs dizaines de milliers de participants.

Occupy Tokyo, le 15 octobre 2011
Occupy Tokyo, le 15 octobre 2011

QUELQUE CHOSE DE POURRI DANS L'EMPIRE DU SOLEIL LEVANT ?


6 Premiers ministres différents en 5 ans, une crise énergétique grandissante (le Japon n'a pas ou très peu de matières premières) mais un rejet du nucléaire bien antérieur à Fukushima, une triple crise humanitaire très mal prise en charge, une crainte croissante de la globalisation économique mais une importante dépendance au commerce extérieur, une société toujours plus vieillissante et une jeunesse toujours plus précarisée avec un avenir flou, une dette publique équivalent à 220% du PIB...

Les raisons pour le Japonais moyen de se soulever sont multiples. Comment alors expliquer la très faible mobilisation du 15 octobre à Tokyo ? On peut considérer que l'appel à participation d'une occupation théorique de Roppongi a été un peu tardif, puisque lancé une quinzaine de jours avant la manifestation. En ce cas, les occupations à venir, prévues pour la fin du mois d'octobre à Tokyo et Kawasaki, devraient mobilisées les foules, puisque la première manifestation a largement été couverte par les médias, japonais comme internationaux. Cependant, quand on voit le nombre de personnes déclarant y participer, il y a de quoi mettre ce jugement en doute.

La réponse à cette mobilisation plus que réduite est plutôt à chercher du côté de la lassitude. Ainsi, comme le dit Jean-Marie Bouissou, spécialiste de la vie sociale et politique du Japon après-guerre, à Ouest-France, "les Japonais désespèrent de la politique, mais n'ont pas d'avantage confiance dans leur propre capacité d'action". Aussi, un mouvement aux revendications politiques et sociales aussi affirmées (quand bien même elles se dispersent) serait voué à l'échec avant même d'être réalisé.

La catastrophe de Fukushima aurait pu, à l'instar de Hiroshima, permettre au pays de se redresser plus fort et uni pour mieux affronter l'adversité. Mais, comme conclut Jean-Marie Bouissou "il lui faut des ressources qui sont en voie de disparition dans les vieux pays développés : une vision à long terme, une forte cohésion nationale, et la foi dans son avenir." Le mouvement Occupy Tokyo aura encore beaucoup à faire avant de pouvoir instiller plus largement ces idées au sein de la population nippone.