Pakistan : un scandale de pédophilie sans précédent

Une activiste du Mouvement des droits de l'enfant au Pakistan dénonçant le scandale de pédophilie le 10 août à Islamabad.
Une activiste du Mouvement des droits de l'enfant au Pakistan dénonçant le scandale de pédophilie le 10 août à Islamabad.
©AP Photo/B.K. Bangash

La police pakistanaise a procédé, lundi 10 août, à des arrestations dans ce qui pourrait être le plus grand scandale de viols sur enfants de l'histoire du pays. Le phénomène serait largement répandu, mais tabou.

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L'affaire secoue la classe politique et les médias locaux depuis quelques jours. Des centaines de vidéos sordides mettant en scène entre 270 et 280 enfants, pour la plupart âgés de moins de 14 ans, ont été saisies dans le village d'Hussain Khanwala, situé dans la région du Penjab à l’est du Pakistan.

Dans ces vidéos, les enfants sont filmés subissant des viols commis par un ou plusieurs hommes, ou même contraints à des rapports sexuels entre eux. Au total, 25 personnes seraient impliquées dans cette affaire ont indiqué Latif Ahmed Sara, un avocat représentant les victimes, et plusieurs médias relayés par l’AFP.

La police impliquée

L'avocat accuse aussi la police locale d'avoir fermé les yeux et d'être de mèche avec les agresseurs. Selon lui, « la police protège les criminels, elle les soutient et leur a fourni le moyen de fuir le village ». Dans son rapport initial, émis en ce début août, la police avait en effet conclu que les accusations d'abus sur les enfants étaient « sans fondement ».

Latif Ahmed Sara, avocat des enfants victimes, parle aux médias devant le palais de justice le 10 août 2015 à Kasur.
Latif Ahmed Sara, avocat des enfants victimes, parle aux médias devant le palais de justice le 10 août 2015 à Kasur.
©AP Photo/Anjum Naveed

Pour la police, ces anciennes vidéos auraient été ressorties à la mi-juillet par un clan local pour discréditer un rival dans le cadre d'un différend foncier.

Le chef de la police locale, Shahzad Sultan, maintient que ce sont des vidéos d'actes sexuels entre jeunes « consentants », qu'un groupe d'hommes avait tournées il y a longtemps pour « s'amuser ». Les faits se seraient déroulés entre 2006 et 2014.

Shahbaz Sharif, le chef de gouvernement de la province du Pendjab a alors demandé une enquête judiciaire indépendante. Ce que la Haute cour de justice de Lahore (deuxième ville du pays) a décliné, estimant que l'enquête était du ressort de la police déjà sur l'affaire.

Après une manifestation le 4 août demandant le justice pour les victimes, le scandale prend une tournure nationale : les deux chambres du Parlement pakistanais votent à l'unanimité, lundi 10 août, des résolutions condamnant ces viols et requièrent une punition exemplaire des coupables.

Le Premier ministre Nawaz Sharif a également fait part de sa « colère » et de sa « douleur », promettant « qu'aucun passe-droit » ne sera accordé aux coupables de cette affaire intervenue au cœur de son bastion électoral du Pendjab.

Sous pression, les forces de l’ordre ont donc arrêté cinq personnes lundi 10 août dans la journée. Une douzaine d'individus sont désormais détenus dans le cadre de l'enquête.

Chantage

Selon plusieurs témoignages, les coupables présumés ont essayé de soutirer de l'argent aux parents de leurs présumées victimes. En cas de refus, les extorqueurs menaçaient de vendre ces infâmes vidéos au prix modique de 40 roupies, soit 30 centimes d'euro.

La plupart des familles vivant dans la pauvreté n’ont donc pas pu payer. Latif Ahmed Sara a confié à AP Television que dans certains cas, les victimes ont ainsi du trouver d’autres enfants pour se faire filmer en train d’être violés.

Une victime de pédophilie à Hussain Khanwala le 10 août 2015.
Une victime de pédophilie à Hussain Khanwala le 10 août 2015.
©AP Photo/Anjum Naveed

La mère de l’une des victimes témoigne, sous couvert d’anonymat : « ils ont fait une vidéo de mon fils en 2011 et nous payons les maîtres-chanteurs depuis lors ».

Muhammad Akram, 60 ans, a raconté à l'AFP avoir éclaté en sanglots en découvrant sur une vidéo le viol de son petit-fils. « Il avait volé des objets de valeurs et de l'argent à la maison pour, en fait, payer les racketteurs », a-t-il ajouté.

Selon l'un des agresseurs présumés interpellés, Amir, 25 ans, ces relations étaient consenties précisant que des victimes présumées y avaient joué un rôle actif. Il affirme qu’aucun chantage n'a été exercé sur leurs familles. « Ces vidéos sont authentiques, mais elles ont été faites pour le plaisir », a-t-il dit.

La pédophilie, un tabou

Ce scandale « n'est probablement que la partie visible de l'iceberg », s'est offusqué lundi 10 août le quotidien Daily Times. Le journal pakistanais s’inquiète du nombre grandissant d'agressions sexuelles sur mineurs rapportées au Pakistan.

Un constat partagé par plusieurs spécialistes locaux de l'enfance interrogés par l'AFP, qui ont souligné que les victimes taisaient le plus souvent les abus dont elles ont souffert pour ne pas souiller « l’honneur » de leur famille par cette « honte ».

Selon Mumtaz Hussain, reponsable de Sahil l'une des principales ONG locales de défense des droits de l'enfant, plus de 3 500 affaires de ce type ont été recensées l'an dernier. Le chiffre réel pourrait cependant être de 10 000.

Une des victimes du scandale de pédophilie à Hussain Khanwala le 10 août 2015.
Une des victimes du scandale de pédophilie à Hussain Khanwala le 10 août 2015.
©AP Photo/Anjum Naveed

Dans la société pakistanaise, la sexualité est un sujet tabou et ce silence favorise les abus, explique Samar Minallah, militant local des droits de l'Homme. « C'est important de briser le silence », souligne-t-il, « car comment un enfant peut-il être en sécurité s'il sait que ses parents, la culture et les normes de la société attendent de lui qu'il se taise pour préserver "l'honneur" de la famille ? ».

Et comme si l’affaire n’était pas déjà assez abjecte, des centaines de curieux, comme Ghulam Mustafa, se sont rendus à Hussain Khanwala. L’adolescent y est arrivé à moto avec deux amis d'un village des environs. Des jeunes proposaient aux badauds de visionner sur leurs téléphones portables ces scènes abjectes tournées dans le village. « On a entendu dire que des gens dans le village faisaient des films pornos avec des enfants et les vendaient en Europe et aux Etats-Unis. »