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"Panama Papers" : l'évasion fiscale à échelle planétaire

Dessin paru sur le site Internet du quotidien allemand <a href="http://www.sueddeutsche.de/">Süddeutsche Zeitung</a>, le journal par qui le scandale est arrivé.
Dessin paru sur le site Internet du quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, le journal par qui le scandale est arrivé.
©Süddeutsche Zeitung

"Panama Papers" : derrière ce nom ne peut désormais plus se cacher l'une des plus grandes affaires d'évasion fiscale de tous les temps. Dans le plus grand secret, pendant un an, 380 journalistes du monde entier ont étudié, dépouillé plus de 11 millions de données d'un cabinet d'avocats au Panama. Des centaines de personnalités de la politique, du sport ou de la culture sont impliquées. 

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C'est la plus grande fuite de documents confidentiels de l'histoire :  les Premiers ministres d'Islande et du Pakistan, l'homme de confiance de Vladimir Poutine, le président ukrainien ​Petro Porochenko, des soutiens de Keiko Fujimori, candidate favorite à la prochaine élection présidentielle au Pérou, des proches de pourfendeurs de la corruption comme le président chinois Xi Jinping, Michel Platini, le patron du foot européen, ou le quintuple ballon d'or Lionel Messi, ainsi que des centaines d'autres criminels, hommes d'affaires, politiques ou personnalités de la culture  apparaissent dans les documents révélés ce dimanche 3 avril.

Tous ont eu recours à un système complexe de sociétés offshore et écran, de prête-noms et d'administrateurs, d'intermédiaire et de procurations pour dissimuler une partie de leur fortune et échapper à la fiscalité de leur pays. Plus de 214 000 entités offshore sont impliquées dans les opérations financières dans plus de 200 pays et territoires à travers le monde, selon le  Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), qui a mené l'enquête. 

Enquête très secrète

Les documents ont d'abord été livrés par une source anonyme au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung. L'ICIJ a ensuite réparti le travail d'exploitation, qui a duré environ un an et porté sur 11,5 millions de documents, entre les publications membres. L'ICIJ précise sur son site Internet que 370 journalistes de plus de 70 pays y ont participé.

Invité du jounal international de TV5MONDE, Benoît Bringer revient sur la genèse de l'enquête et ses révélations. Il est l'un des 380 journalistes du monde entier qui ont dépouillé les "Panama Papers". 

Bringer sur panama papers
Grand reporter pour le magazine "Cash Investigation" de nos partenaires de France 2, Benoît Bringer est l'un des 380 journalistes qui ont dépouillé les "Panama Papers", dévoilant un vaste système d'évasion fiscale pratiqué par des centaines de personnalités et grandes fortunes.
Interview de David Delos

Le gratin de la politique mondiale éclaboussé

Parmi les personnalités mentionnées dans les millions de documents figurent notamment des associés du président russe Vladimir Poutine, qui auraient détourné jusqu'à 2 milliards de dollars avec l'aide de banques et de sociétés écran. "Des associés de Poutine ont falsifié des paiements, antidaté des documents et obtenu de l'influence occulte auprès des médias et de l'industrie automobile russes", annonce l'ICIJ sur son site Internet. La riposte ne s'est pas fait attendre : "Il n'y a rien de concret ou de nouveau sur Poutine. L'enquête sur les paradis fiscaux est faite par des anciens de la CIA, du Département d'Etat" a affirmé le Kremlin.

Autre personnalité politique incriminée, le président argentin Mauricio Macri, qui a été membre du directoire d'une société offshore enregistrée au Bahamas, selon le quotidien argentin La Nacion, membre du consortium. Le gouvernement argentin le défend en déclarant dimanche qu'il n'a "jamais eu de participation au capital de cette société", précisant que M. Macri avait seulement été "directeur occasionnel" de cette société.

"Je n'ai jamais caché d'avoirs", a de son côté affirmé le Premier ministre islandais, Sigmundur David Gunnlaugsson, soupçonné d'avoir dissimulé des millions de dollars aux Iles vierges britanniques.

Les révélations, qui couvrent une période de près de 40 ans - de 1977 à 2005 -, mentionnent encore des affaires réalisées dans les paradis fiscaux par le père aujourd'hui décédé de l'actuel Premier ministre britannique David Cameron, ou par des fonctionnaires proches d'Hugo Chavez, l'ancien président vénézuélien, mort en 2013.

Le football (encore) en première ligne

Déjà ébranlé ces derniers mois par plusieurs scandales touchant les dirigeants de la Fifa, le monde du football n'est pas épargné : quatre des 16 dirigeants de la Fédération internationale auraient ainsi utilisé des sociétés offshore créées par Mossack Fonseca.

Les documents du cabinet d'avocats font aussi apparaître les noms d'une vingtaine de joueurs vedettes, évoluant notamment à Barcelone, au Real Madrid ou encore au Manchester United. Parmi eux le multiple ballon d'or Lionel Messi. Avec son père, ce dernier serait propriétaire d'une compagnie au Panama, dont la mention apparaît pour la première fois dans les documents de Mossack Fonseca le 13 juin 2013, le lendemain de leur mise en examen pour fraude fiscale en Espagne, toujours selon l'ICIJ.

Michel Platini aurait lui eu recours aux services du même cabinet d'avocats en 2007, l'année où il été désigné président de l'UEFA, pour administrer une société au Panama. Dans un communiqué à l'AFP, il a renvoyé vers "l'administration fiscale suisse, pays dont il est résident fiscal depuis 2007". Outre le football, d'autres sports comme le hockey et le golf sont également concernés, ajoute l'ICIJ.

Un coup de grâce aux paradis fiscaux ?

"Les documents montrent que les banques, les cabinets d'avocats et autres acteurs opérant dans les paradis fiscaux oublient souvent leur obligation légale de vérifier que leurs clients ne sont pas impliqués dans des entreprises criminelles, affirme l'ICIJ. Et Gabriel Zucman, un économiste de l'université de Californie à Berkeley  de souligner qu'ils "montrent à quel point des pratiques nocives et la criminalité sont profondément enracinées dans les places offshore."

Quant à Gérard Rylé, directeur de l'ICIJ, il estime, lui que "Cette fuite sera probablement le plus grand coup jamais porté aux paradis fiscaux à cause de l'étendue des documents." Regroupés sous le nom de code "Panama papers", les documents proviennent du cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca. Leur publication est un "crime" et une "attaque" contre le Panama, ont immédiatement dénoncé les avocats. Le gouvernement panaméen a, lui, assuré qu'il "coopérera vigoureusement" avec la justice en cas d'ouverture d'une procédure judiciaire.
 

Ces révélations rappellent celles de SwissLeaks et de WikiLeaks, le site spécialisé dans la diffusion de documents secrets créé en 2006. "La plus grande fuite de l'histoire du journalisme vient de voir le jour, et elle concerne la corruption", a commenté de son côté Edward Snowden, principal lanceur d'alerte sur les activités du renseignement américain.