Paroles d'Ukrainiens en France

Jean-Pierre Kyrylyszyn, ne´ a` Cha^lette-sur-Loing en 1951 dans le Loiret. ©TV5MONDE/Éric Mangeat
Jean-Pierre Kyrylyszyn, ne´ a` Cha^lette-sur-Loing en 1951 dans le Loiret. ©TV5MONDE/Éric Mangeat

L’une des plus ancienne et importante communauté ukrainienne installée en France se tient informée des événements qui secouent sa patrie d’origine. Elle s’est implantée à Châlette-sur-Loing dans le Montargois à l’Est du Loiret, dès 1918, tandis qu’elle fuyait le régime bolchévique aux côtés des Russes blancs.
Aujourd’hui, ses descendants entretiennent cette mémoire collective et participent aux manifestations de soutien du mouvement "Euromaidan", à l'origine de la contestation.

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Jean-Pierre Kyrylyszyn, né à Châlette-sur-Loing, fils d’immigrés, raconte : "Mes parents ont fui la grande famine de 1932-1933, orchestrée par les Soviétiques, ils ont été déportés en Allemagne dans des camps de travail pendant la Seconde Guerre mondiale et ils sont arrivés à Châlette-sur-Loing en 1949 car ils ne voulaient plus revenir en Ukraine, alors sous le joug communiste. Notre pays est à cheval entre l’Europe et la Russie et même si l’on veut nous faire croire qu’un éclatement est possible, je n’y souscris pas. Ce ne sont ni la langue, ni le peuple russe que nous refusons, mais un système."

Profitant du dégel soviétique des années 1990, il se rend trois fois en Ukraine et tente de renouer des liens familiaux : "Ma famille, restée en Ukraine, a cru que mes parents avaient disparu et lorsque je me suis fait connaître auprès de cousins éloignés, j’ai été perçu comme un étranger. Même si je me sens Français de cœur, je reste Ukrainien dans l’âme et je m’implique avec mes modestes moyens dans le soutien au mouvement 'Euromaidan'. Le peuple ukrainien mérite de vivre libre sous la tutelle d’un Etat de droit", conclue-t-il.

“Le peuple ukrainien s’est libéré, mais tout reste à inventer“

Nataliya Vokh, Ukrainienne, arrive´e en France en 2008 et habitant Pannes dans le Loiret. ©TV5MONDE/Éric Mangeat
Nataliya Vokh, Ukrainienne, arrive´e en France en 2008 et habitant Pannes dans le Loiret. ©TV5MONDE/Éric Mangeat
Au gré d'une actualité tumultueuse (fuite du président, destitution par le Parlement, nomination d'un nouveau chef de l'Etat par intérim, libération de l'opposante historique Ioulia Timochenko, intervention de l'armée russe en Crimée ...), l’Ukraine rentre dans un processus de transformation "où le courage, la vigilance et l’innovation du peuple seront les clés d’une alchimie démocratique réussie" espère  Nataliya Vokh, arrivée en France en 2008.

Elle a grandi et fait ses études en Ukraine à l’université Ivan Franko de Lviv, centre historique de la Galicie et la plus grande ville de l’Ouest du pays, puis a travaillé à Kiev comme interprète. "Mon cœur bat à l’unisson du peuple ukrainien en lutte. Il n’y a pas un instant où je ne pense pas à notre Brigade Céleste, nos morts qui se sont sacrifiés pour libérer l’Ukraine du régime criminel au pouvoir. C’est tout le peuple qui s’est levé contre ce régime. Nous sommes en train de passer de l’empire de la peur au royaume de la dignité… Aujourd’hui, au prix du sang de nos martyrs, le peuple ukrainien s’est libéré, mais tout reste à inventer."

"Ici, avec le chœur Saint-Volodymyr-le-Grand de la cathédrale ukrainienne à Paris dont je fais partie, nous participons à tous les événements qu’organise la communauté ukrainienne pour le soutien de la révolution. Beaucoup de nos prêtres – de toutes les églises ukrainiennes confondues - ont joué un rôle pacificateur important et ont beaucoup soutenu les manifestants, raconte-t-elle. L’un d’eux a notamment dit que chacun doit mettre à profit ses talents naturels pour soutenir son pays. Moi, ce sont les langues que je maîtrise parfaitement. Aussi ai-je fait le choix d’informer sur ce qui se passe là-bas en utilisant tous les moyens qui sont à ma portée, y compris les réseaux sociaux et les médias. Nous sommes confrontés à une vraie guerre d’information entre le régime russe et la réalité ukrainienne des événements. A présent, l’essentiel est de préserver l’intégrité territoriale du pays qui se joue en Crimée. Ses habitants doivent choisir entre devenir la nouvelle Côte d’Azur européenne ou une nouvelle Transnistrie, pauvre et abandonnée. Mais je crois en mon peuple. Nous sommes une nation forte et notre avenir est en Europe, c’est incontestable."

Une chorale et les couleurs de l'Ukraine

Sylvie Orlyk responsable de la chorale Kobzar de Cha^lette-sur-Loing dans le Loiret. ©TV5MONDE/Éric Mangeat
Sylvie Orlyk responsable de la chorale Kobzar de Cha^lette-sur-Loing dans le Loiret. ©TV5MONDE/Éric Mangeat
Aujourd’hui, l’activité associative des Ukrainiens du Montargois ne repose que sur la chorale "Kobzar" dont s’occupe Sylvie Orlyk. Les répétitions ont lieu chaque vendredi soir dans la petite salle paroissiale attenante à l’église orthodoxe autocéphale Saint-André, consacrée le 14 août 1955.

Ce condensé de souvenirs est devenu son quartier général. Baignant dans une atmosphère aux couleurs de l’Ukraine, bleu et jaune, ex-voto, plaques commémoratives, icônes représentant saints et patriarches côtoient des photographies souvenirs de l’histoire locale de la communauté. Une poignée de membres reste très active et participe à l’aune de ses moyens au soutien de la "révolution".

Une usine, catalyseur économique de la diaspora

L’usine Hutchinson de Langlée.<br/>Carte postale oblitérée en 1932. (Coll. Mémoire Vive.)
L’usine Hutchinson de Langlée.
Carte postale oblitérée en 1932. (Coll. Mémoire Vive.)
L’usine Hutchinson, implantée dans le quartier de Vésines, embauche à tour de bras au début du XXe siècle. Elle est le catalyseur économique et donc géographique de l’immigration ukrainienne dans le Montargois. En voici l’explication : "Après 1918, l’usine Hutchinson de Langlée (quartier de Châlette) recrute massivement : les effectifs augmentent de 30 % entre 1914 et 1925. Ce sont les Russes et les Ukrainiens qui vont, en majorité, être embauchés durant les années 1920, et ce, de manière fortuite. La femme du directeur de l’usine de Langlée, Mme Lansoy, est fille de diplomate. Dame de compagnie de l’épouse de l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg pendant sa jeunesse, elle avait noué des relations avec la haute société russe de l’époque. C’est ainsi qu’en 1921, Nathalie de Miller, femme du général Wrangel, lui demande de bien vouloir accueillir des réfugiés russes à Châlette. De 1921 à 1926, Russes et Ukrainiens arrivent en masse : ils seront plus de 2 000, représentant plus de 50 % des étrangers embauchés à l’usine." Extrait de l’ouvrage Les Ukrainiens en France. Mémoires éparpillées, de Jean-Bernard Dupont-Melnyczenko, Editions Autrement, 2007 (p. 97).

“La résistance est bien organisée“

Fanion des volontaires ukrainiens de la Légion étrangère
Fanion des volontaires ukrainiens de la Légion étrangère
"Nous avons contribué à la collecte de fonds lancée par Annick Bilobran, présidente de l’association Advule (Association des descendants des volontaires ukrainiens de la Légion étrangère) afin de financer les besoins du centre médical, installé sur le Maidan à Kiev, qui soignait les blessés de quelque bord qu’ils soient", explique Sylvie Orlik, née en 1957 en France.

Et de poursuivre : "Nous avons récolté 6 100 € que Madame Bilobran a directement remis, en espèces, aux principaux responsables du corps médical sur place, juste avant les épisodes sanglants des 18, 19 et 20 février derniers. Régulièrement, je m’entretiens par téléphone avec la famille ou des amies. C’est comme cela que j’ai appris qu’à Ivano-Frankivsk, ville à 450 km au sud-ouest de Kiev, j’ai une amie dont les filles, créatrices de mode, fabriquent des gilets pare-balles de fortune en assemblant des morceaux de métal collectés par la population afin de se prémunir d’éventuels tirs des forces de police au cours des manifestations. Je peux confirmer que même dans les préfectures de province, la résistance est bien organisée, les habitants sont calmes, fermes et décidés."

Préserver la mémoire

Slawko Antoniw, ne´ en 1947 en Allemagne et habitant a` Cha^lette-sur-Loing dans le Loiret. ©TV5MONDE/Éric Mangeat
Slawko Antoniw, ne´ en 1947 en Allemagne et habitant a` Cha^lette-sur-Loing dans le Loiret. ©TV5MONDE/Éric Mangeat
Quant à Slawko Antoniw, né en Allemagne en 1947 et réfugié en France en 1949, il n’a obtenu la nationalité française qu’à 23 ans. "J’étais l’aîné d’une fratrie de sept enfants. La vie quotidienne n’était pas facile financièrement. Pourtant les adultes de la communauté avaient le souci de nous transmettre la langue et les us et coutumes de l’Ukraine en organisant des sessions scolaires tous les dimanches matin. Nous nous retrouvions entre jeunes Slaves plongés dans nos racines identitaires. Non seulement nous absorbions notre quota d’alphabet cyrillique, mais en plus nous avons aidé nos aînés à la construction de notre église, ici, dans le quartier de Vésines à Châlette-sur-Loing. Aujourd’hui, le contexte est différent,  nos enfants se sont dispersés pour trouver du travail et beaucoup se sentent moins concernés par l’actualité ukrainienne. Ils sont Français."