Patrick Modiano : “ Je suis très heureux mais cela est bizarre“

Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014
Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014
(AFP)

Le prix Nobel de littérature a récompensé le romancier français Patrick Modiano. L'écrivain devient ainsi le quinzième auteur français à recevoir la prestigieuse distinction. Celui dont la modestie est désormais quasi-proverbiale a fait part de son immense surprise à l'annonce de cette récompense. Il s'est interrogé sur les raisons du choix du jury et a dédié son prix à son petit-fils suédois.
Retour sur une œuvre rare avec des mots choisis.
Les siens.

dans
Le romancier qui se livre peu

La ministre de la Culture, Fleur Pellerin, a salué "un jour heureux pour la littérature française" après l'attribution du Nobel à Patrick Modiano. L'écrivain, lui, déjeunait paisiblement  avec sa femme au restaurant quand il a appris l'heureuse nouvelle. Réaction sobre : "C'est bizarre" a-t-il déclaré à son éditeur, Antoine Gallimard. Puis, toujours sous le coup de l'émotion : "C'est une profonde surprise et un jour merveilleux. Je voudrais savoir comment ils ont expliqué ce choix. J'ai hâte de savoir quelles sont les raisons pour lesquelles ils m'ont choisi. Mon petit fils est Suédois, je lui dédie ce prix parce que c'est son pays".

Quel chemin parcouru depuis son premier livre, "La place de l’Étoile", paru en 1968 !
L'homme parle peu. On peut presque compter sur les doigts de la main les moments où il a entrouvert les portes de son cœur et de son art à des journalistes. C'est que Patrick Modiano, 69 ans, ne pose jamais. Et il  n'hésite pas à railler le "ridicule" et le "côté plombé" de la chose.

Dans un entretien-fleuve, passionnant,  à l'hebdomadaire français Télérama , l'écrivain, début octobre, se confiait longuement. Il évoquait son rapport aux mots et refusait "tout désir d'introspection et  assurait que l'écriture n'était pas "un moment agréable".

Pourquoi écrire ?

"Je n'écris pas pour parler de moi ou essayer de me comprendre. Ni pour reconstituer les faits. Il n'y a aucun désir d'introspection. Non, j'ai juste été marqué durant l'enfance par une atmosphère, un climat, parfois des situations, dont je me suis servi pour écrire des livres. Mais en quittant le plan autobiographique pour me situer sur celui de l'imaginaire, du poétique, avec quelques événements de mon enfance pour matrice. Des choses parfois dérisoires, insignifiantes, sans doute pas si mystérieuses, au fond. Je me souviens par exemple que, dans les premiers magazines d'actualité que j'ai eus entre les mains vers l'âge de 10 ans et que je lisais en cachette, j'étais tombé sur la photo d'une jeune femme jugée aux assises pour avoir tué son amant, un étudiant en médecine. Ce visage m'avait tellement imprégné que, des années plus tard, je l'ai reconnue un jour où je marchais rue du Dragon, à Paris. Je ne cherche pas à savoir pourquoi ce visage m'a frappé, ce qui m'importe, c'est qu'il me projette dans une rêverie."

"Ce n'est pas très agréable, l'écriture"

"Ce que j'aime, dans l'écriture, c'est plutôt la rêverie qui la précède. L'écriture en soi, non, ce n'est pas très agréable. Il faut matérialiser la rêverie sur la page, donc sortir de cette rêverie. Parfois, je me demande comment font les autres ? Comment font ces auteurs qui, comme Flaubert le faisait au xixe siècle, écrivent et réécrivent, refondent, reconstruisent, condensent à partir d'un premier jet dont il ne reste finalement rien ou presque dans la version finale du livre ? Ça me semble assez effrayant. Personnellement, je me contente d'apporter des corrections sur un premier jet, qui ressemble à un dessin qui aurait été fait d'un seul trait. Ces corrections sont à la fois nombreuses et légères, comme une accumulation d'actes de microchirurgie. Oui, il faut trancher dans le vif comme le chirurgien, être assez froid vis-à-vis de son propre texte pour le corriger, supprimer, alléger. Il suffit parfois de rayer deux ou trois mots sur une page pour que tout change. Mais tout ça, c'est la cuisine de l'écrivain, c'est assez ennuyeux pour les autres... "

"L'écriture s’accommode mal de la jeunesse"

"Dans mes premiers livres, il n'y avait jamais de chapitres, de retours à la ligne, de respiration. A posteriori, je me suis demandé pourquoi, et j'ai compris que l'écriture s'accommode mal de la jeunesse. Sauf dans le cas d'un génie poétique précoce, comme Rimbaud. Ecrire très jeune, c'est être soumis à une tension qu'on ne sait pas manier. Regardez ces déménageurs capables de porter sur les épaules et le dos des poids inhumains, parce qu'ils savent quelle posture leur corps doit adopter pour cela. Ecrire, c'est pareil : il faut trouver la posture. Au début, je n'y arrivais pas, j'étais crispé, tendu, ce n'est pas si facile de se concentrer. De plus, il y a comme une déperdition d'influx nerveux entre le cerveau et la main : on pense à des choses qui vous stimulent, et quand on se met à écrire, d'une certaine manière, c'est déjà trop tard, vous avez perdu l'influx nerveux, vous êtes comme ces canards dont on a coupé le cou et qui continuent à courir alors qu'ils n'ont plus de tête."
 

Son éditeur Antoine Gallimard évoque pour sa part "un jour merveilleux". Il pensait, confie-t-il à l'AFP "qu'il aurait fallu attendre 30 ans pour qu'un autre François soit couronné par le Nobel après Jean-Marie Le Clézio", couronné en 2008. "

Sorti en début de mois, le dernier roman de Modiano "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier" a fait l'objet d'un premier tirage à 60.000 exemplaires. Une réimpression est envisagé indique son éditeur.

Patrick Modiano en quelques dates

Patrick Modiano en quelques dates

1945 Naissance à Boulogne-Billancourt.
1968 Parution de La Place de l'étoile , son premier roman.
1974 Sortie de Lacombe Lucien, le film de Louis Malle dont il a coécrit le scénario.
1978 Rue des Boutiques Obscures obtient le prix Goncourt.
1997 Parution de Dora Bruder.
2005 Un pedigree.
2014 (9 octobre) : Prix Nobel de littérature