Patrimoine : huit siècles au chevet de la cathédrale de Strasbourg

Il y a mille ans tout juste, la cathédrale de Strasbourg (Est de la France) était fondée. Depuis près de huit siècles, une Fondation l'accompagne et soigne son patrimoine.

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La ville Strasbourg, à l'Est de la France, est connue pour son marché de Noël, le Parlement européen et... sa cathédrale rose. C'est il y a mille ans, en 1015, que la première pierre de cette dernière était posée. Très vite, des incendies l'endommagent et les travaux de restauration et de reconstruction s'enchaînent. Peu à peu, aux XIIeet XIIIesiècles, le monument est modernisé et passe progressivement du style roman, au style gothique.
 
Organiser le chantier de reconstruction au Moyen Âge
 
C'est à cette époque que naît la Fondation de l'Œuvre Notre-Dame, du fait de l'évêque de Strasbourg et du chapitre religieux « pour gérer dons et legs, et organiser le chantier de reconstruction de la cathédrale romane ». Depuis lors, cette structure laïque construit, surveille et entretient le monument. Passée entre temps sous administration de la ville, elle l'est toujours aujourd'hui (malgré quelques changements pendant la Révolution). Il s'agit à priori de la plus ancienne organisation de ce type : celles qui fonctionnaient sur un modèle proche au sein de l'Empire germanique (auquel appartenait Strasbourg au Moyen Âge) ont généralement été recréées récemment par des associations, comme le relate Éric Salmon, le directeur technique de la Fondation.
 

Les pièces sont taillées et sculptées d’après des modèles plus anciens (à droite, derrière le sculpteur). Photo : Bénedicte Weiss


Suit la construction du massif occidental, de la façade, de la rose (l'une des plus grandes d'Europe), des tours, du beffroi et enfin, aux XIVeet XVe  siècles, de la haute-tour surmontée d'une flèche. À l'époque de son achèvement, la cathédrale devient le plus haut monument de la chrétienté, avec 142 mètres de hauteur (seule la pyramide de Kheops, non chrétienne, la dépassait alors). Un titre qu'elle conservera, avec quelques interruptions, jusqu'en 1874.
 
S'adapter aux époques de construction
 
Aujourd'hui, la Fondation est toujours installée aux abords du monument religieux. Ses ateliers, situés, pour jouir d'un maximum de lumière, au troisième étage de la maison qui l'abrite, sont emplis de sculptures en grès rose, de blocs de parement et d'outils variés. Car, si elle ne construit plus le monument, elle s'attache à le restaurer. Ses tailleurs, sculpteurs, maçons, mais aussi son menuisier et son forgeron emploient pourtant les mêmes techniques et outils qu'à l'époque de  sa construction. Ou plutôt, « qu'aux époques » de construction : « Nous restaurons un bâtiment qui a été construit du XIIIe au XVe siècle, nuance Éric Salmon. Au cours de cette période, les techniques et les outils ont évolué. »
 
En ce moment, les échafaudages sont dressés le long des murs du bras Sud du transept. Une vue de la façade telle qu'elle se présentait au XIXe siècle, tout en nuances de gris, est accrochée sur sa hauteur. Autour, les plateaux et les barres métalliques s'entrecroisent, laissant apparaître une tourelle de couleur rose clair, restaurée en 2014. Certaines pierres sont gardées telles quelles, d'autres doivent être remplacées. « C'est surtout un travail d'anticipation que nous faisons, expose Éric Salmon. Tailler une pierre prend beaucoup plus de temps que la poser. »
 

Les travaux du transept vus depuis les hauteurs de la cathédrale (à l’avant : la tourelle restaurée en 2014). Photo : Bénedicte Weiss



Selon les blocs, le temps de taille court de 20 heures (pour un morceau de parement) à 1 200 heures (c'est le cas d'une copie de statue qui doit être replacée sur la façade, dont l'original a été ôté il y a plus d'un siècle en raison de son mauvais état). Les pierres posées cet été sur le monument ont ainsi été taillées en atelier plusieurs mois en amont, notamment pendant l'hiver. Autre conséquence de ce long travail réalisé à la main : chaque pièce est unique.
 
D'autres trésors que l'art de la pierre
 
Pour la Fondation, les restaurations se cantonnent aux pierres. Les travaux relatifs aux vitraux et aux couvertures notamment, sont réalisés par des entreprises.
 

La pièce est d'abord taillée, puis le sculpteur intervient pour en affiner les traits, totalisant un millier d'heures de travail. Photo : Bénedicte Weiss


 
Mais la Fondation recèle d'autres trésors que le seul art de tailler et sculpter les pierres. Elle possède un fonds documentaire de près de 70 000 pièces : livres de comptes, collection de dessins d'architecture, ou encore relevés de marques lapidaires. Ces documents remontent parfois au XIIIe siècle, période de naissance de la Fondation : « C'est un patrimoine qui sert d'outil de travail », commente Éric Fischer, le directeur de la structure. La collection de dessins d'architecture (6 000 pièces) est la troisième au monde, derrière Vienne et Ulm. Encore peu exposée aux yeux du public car très fragile, elle devra l'être prochainement de manière pérenne, quelques heures par semaine.
 
Nettoyer et inventorier
 
Les travaux de la cathédrale ne se limitent pas aux grandes œuvres. Il s'agit aussi, pour le personnel de la Fondation, de nettoyer continuellement le monument. Chaque semaine, les zones touristiques sont passées au peigne fin, et les autres parties du monument visitées très régulièrement. L'occasion, également, d'inventorier les pierres qui tomberaient ou les fissures qui apparaîtraient, en vue de prochains travaux d'entretien.

Jusqu'en 1999, deux organisations différentes travaillaient sur le chantier de la cathédrale. L'une dépendant de l'État (propriétaire du monument depuis la Révolution, hors période de rattachement ou d'annexion à l'Allemagne). L'autre, la Fondation, relevant de la municipalité. Chacune avec son propre architecte et ses techniques de travail. Depuis cette année-là, un architecte en chef unique a été nommé à la fois pour la cathédrale et la Fondation. Car si cette dernière n'avait qu'une seule particularité, c'est d'intervenir, inlassablement, sur un monument historique qui lui a permis de naître sans pour autant jamais lui appartenir.


 
Les journées européennes du patrimoine

Pour leur 32e édition, les journées du patrimoine sont dédiées au patrimoine du XXIe siècle. Est-ce très éloigné du Moyen Âge ? Pas tant que ça, à la lecture de la présentation des journées par la ministre de la Culture Fleur Pellerin : « En découvrant l'architecture d'aujourd'hui, vous visitez le patrimoine de demain ». Une assertion qui, si elle avait été prononcée il y a mille ans sur ce qui allait devenir le parvis de la cathédrale de Strasbourg, aurait été tout aussi valable qu'aujourd'hui.
 
Consulter le programme des manifestations (France) : http://journeesdupatrimoine.culturecommunication.gouv.fr/