Pays-Bas : Erdogan s'invite dans la campagne électorale

Le 5 mars 2017, le président turc Recep Tayyip Erdogan prononce un discours à Istanbul.<br />
 
Le 5 mars 2017, le président turc Recep Tayyip Erdogan prononce un discours à Istanbul.
 
©Yasin Bulbul/Presidential Press Service, Pool Photo via AP

La crise est ouverte entre la Turquie et les Pays-Bas, dont les autorités ont refusé la venue de deux ministres du gouvernement Erdogan. Le premier ministre Mark Rutte, au coude à coude avec l’extrême droite de Geert Wilders, n’avait pas d’autre choix que la fermeté.

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Le premier ministre néerlandais Mark Rutte a pris le risque ce week-end d’une confrontation diplomatique inédite entre son pays et la Turquie. En refusant la venue du chef de la diplomatie turque, Mevlut Cavusoglu, et, surtout, en choisissant de refouler la ministre de la Famille Fatma Betül Sayan Kaya, Mark Rutte a déclenché la colère du président Recep Tayyip Erdogan qui, depuis samedi, menace et tempête sans craindre de recourir à des propos outranciers. Le chef du gouvernement néerlandais avait-il une autre option que celle de la fermeté?

Des manifestants brandissent un poster du président Erdogan devant le consulat turc à Rotterdam (Pays-Bas).<br />
Le 11/03/2017
Des manifestants brandissent un poster du président Erdogan devant le consulat turc à Rotterdam (Pays-Bas).
Le 11/03/2017
© AP/Peter Dejong

Ces dernières semaines, d’autres capitales européennes se sont opposées à Ankara autour de la venue de membres du gouvernement turc en campagne pour le référendum sur les prérogatives présidentielles. L’Allemagne a ainsi préféré annuler ou limiter des manifestations politiques auxquelles étaient conviés des ministres. Pourtant, la crise entre les Pays-Bas et la Turquie a pris une ampleur sans commune mesure avec les passes d’armes qui ont opposé Berlin à Ankara.

A trois jours des élections législatives

La raison? Cette visite avortée de deux ministres turcs intervient à trois jours des élections législatives aux Pays-Bas; elle ne pouvait pas plus mal tomber, dans un contexte où l’islam et l’immigration ont polarisé l’opinion publique. Le risque d’une récupération politique, notamment par Geert Wilders dont le parti prône ouvertement l’islamophobie et la xénophobie, ne laissait d’autre choix au gouvernement néerlandais que d’interdire son territoire aux ministres turcs qui espéraient pouvoir mener leur propre campagne politique pour le référendum sur les prérogatives présidentielles. En fait, si le gouvernement turc avait voulu déterrer la hache de guerre avec les Pays-Bas, il ne s’y serait pas pris autrement.

Dimanche, dans une émission télévisée sur la chaîne publique NOS, Mark Rutte, dont le Parti populaire libéral et démocrate (VVD) est donné au coude à coude avec celui de Wilders, a joué l’apaisement, faisant d’une désescalade des tensions sa priorité absolue:

«Nous devons être la partie raisonnable.» Mark Rutte, Premier Ministre néerlandais

Il a aussi rappelé les faits: ayant informé Ankara que la visite de la ministre de la Famille Fatma Betül Sayan Kaya n’était pas possible avant les élections de mercredi, il trouve «extraordinaire» que le gouvernement turc ait décidé de passer outre en faisant passer la ministre par la route pour éviter les contrôles.

Refuser tout chantage

Les menaces claires d’Ankara – Recep Tayyip Erdogan a dit vouloir faire «payer le prix» de leur action aux Pays-Bas – n’ont pas fait plier Mark Rutte, qui refuse tout chantage. Ce dernier aurait parlé huit fois ces derniers jours à son homologue turc, Binali Yildirim, sans parvenir à un accord. Parmi les points de discorde, selon Mark Rutte, le premier ministre turc parle continuellement de Turcs aux Pays-Bas alors que lui estime que ce sont «des citoyens néerlandais».

Mais ce qui fâche le plus les Néerlandais, qui soutiennent majoritairement et tous partis confondus leur premier ministre, ce sont les mots employés par le président turc et certains des ministres: «nazis», «fascistes». Pour Wim, un étudiant qui participait dimanche à un débat politique sur l’islamophobie, «c’est d’autant plus inacceptable, que Rotterdam, où les ministres turcs voulaient se rendre, a été largement détruit par les bombardements allemands durant la Seconde Guerre mondiale».

Forte population d’origine étrangère

Par ailleurs, Rotterdam, la deuxième ville en nombre d’habitants après Amsterdam, accueille une forte population d’origine étrangère et le Parti pour la Liberté de Geert Wilder y est très bien implanté. Les manifestations de colère organisées à l’initiative d’associations turques pourraient avoir fait le jeu des islamophobes. A l’issue du premier et dernier débat télévisé entre Mark Rutte et Geert Wilders, lundi, on saura si ce dernier aura ou non réussi à récupérer cette brouille diplomatique à son avantage.

La manifestation pro-Erdogan a dégénéré devant le consulat turc à Rotterdam (Pays-Bas).<br />
Dimanche 12 mars 2017.
La manifestation pro-Erdogan a dégénéré devant le consulat turc à Rotterdam (Pays-Bas).
Dimanche 12 mars 2017.
©AP Photo/Peter Dejong

En Suisse, une visite acceptée, mais reportée

Mevlüt Cavusoglu<br />
Ministre des Affaires étrangères de la Turquie
Mevlüt Cavusoglu
Ministre des Affaires étrangères de la Turquie
©Wikipédia

Le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu a reporté à une date indéterminée sa visite prévue dimanche en Suisse. Un responsable du parti au pouvoir à Ankara a en revanche pu participer à un meeting de campagne vendredi soir à Opfikon (ZH).

Mevlüt Cavusoglu était attendu en Suisse dimanche pour vanter la réforme de la Constitution promue par le président Recep Tayyip Erdogan. Berne ne s’est pas opposé à la visite, estimant qu’elle ne posait pas de problèmes de sécurité. Le rassemblement prévu à l’hôtel Hilton à Opfikon (ZH) avait toutefois été annulé par l’établissement lui-même.

Dans un communiqué, le directeur zurichois de la sécurité Mario Fehr a exprimé son «grand soulagement» après l’annulation de cette visite annoncée à court terme. «Une mise en danger aiguë de la sécurité publique» a ainsi pu être écartée.

Le conseiller d’Etat précise que des heurts entre groupes opposés étaient jugés probables à l’occasion de cet événement, ce qui aurait comporté des risques pour les protagonistes et pour des tiers.

Droits fondamentaux

Les autorités cantonales zurichoises avaient fait savoir qu’elles ne souhaitaient pas la venue de Mevlüt Cavusoglu par crainte de débordements. Le canton avait même interpellé le Conseil fédéral à ce sujet. Dans sa réponse donnée jeudi, Berne a toutefois estimé qu’il n’y a pas lieu d’interdire la visite du ministre turc.

Une position défendue samedi par Didier Burkhalter sur les ondes de la RTS. Pas question de limiter les droits fondamentaux et la liberté d’expression. De cette manière, on montre clairement aux autres pays qu’il est important de garantir ce genre de droits, a expliqué le chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

On a laissé des leaders kurdes s’exprimer en Suisse l’année passée, les leaders turcs doivent aussi pouvoir le faire dans le cadre de ce référendum du 16 avril, qui est très important pour l’avenir du pays, a-t-il souligné.

En revanche, Hursit Yildirim, le vice-président du Parti de la justice et du développement (AKP) d’Istanbul, le parti au pouvoir en Turquie, a participé vendredi soir à un meeting de campagne à Opfikon (ZH).

Cette réunion s’est tenue auprès de l’organisation d’entrepreneurs turcs Müsiad Suisse. Entre 35 et 40 personnes y ont participé, a indiqué l’association à l’ats. Comme la réunion n’était pas publique, la police n’a pas été impliquée, a précisé cette dernière.

Hursit Yildirim aurait dû s’exprimer vendredi à Spreitenbach (AG), à un meeting de campagne de l’UETD pour vanter la réforme de la constitution. Invoquant d’importants risques sécuritaires, les autorités argoviennes ont empêché la tenue de l’événement.

Initialement, Hursit Yildirim aurait dû se rendre à Zurich-Affoltern, où le meeting était annoncé comme «fête de famille». La Ville de Zurich a toutefois retiré son autorisation.

Article publié en accord avec notre partenaire Le Temps.