Pénurie de Lévothyrox : quand la santé se mondialise

Les malades de la thyroïde français sont inquiets depuis l'annonce d'une pénurie de leur médicament, le Lévothyrox, distribué par le seul laboratoire Merck. Les malades des pays émergents désormais mieux dépistés pourraient-ils obliger les laboratoires à faire des choix commerciaux pénalisant les malades des pays occidentaux ?

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S'il y a pénurie de Lévothyrox dans les pharmacies, c'est parce que le seul laboratoire qui le distribue, Merck, a un problème avec son usine allemande de conditionnement. Pour faire simple, le médicament Lévothyrox seul, ne manquerait pas, mais pour être vendu en France il doit être obligatoirement conditionné dans des boites et emballages précis, qui eux, souffrent d'un problème… de production industrielle de l'autre côté du Rhin.

Cette explication de François Bruneaux, directeur adjoint de L'ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) répond partiellement aux questions angoissées des trois millions de personnes dépendantes de ce médicament qui souffrent de troubles de la thyroïde. Pour autant, comment un médicament aussi sensible, dont les génériques sont déconseillés par les agences de santé, peut-il se retrouver à manquer en pharmacie et obliger les autorités sanitaires à prendre des mesures d'importation… depuis l'Italie ?
 
Industrie dépassée
 
Le laboratoire Merck possède la licence du Lévothyrox et est en "quasi monopole" pour la distribution de ce médicament en France, selon les mots de François Bruneaux. Les patients français sont donc soumis à une dépendance unique envers Merck : le problème d'insuffisance d'approvisionnement actuel en Lévothyrox en souligne l'aspect pervers.

Il existe pourtant d'autres médicaments à base de lévothyroxine, le composant principal du Lévothyrox : c'est le cas de l'Euthyrox, distribué en Italie et pourtant fabriqué… en France. L'Euthyrox italien est donc désormais fourni gracieusement en France par Merck en remplacement du Lévothyrox : il ne dispose pas de la même étiquette et ne peut pas être remboursé par la Sécurité sociale française. Mais avec des restrictions propres au pays d'où il provient : les comprimés ne sont pas sécables, il ne peut donc être utilisé par les personnes traitées avec certains dosages particuliers…

Le laboratoire Merck explique la pénurie de Lévothyrox par une "demande croissante de Lévothyrox en France après l'arrêt de la production de génériques des laboratoires Teva et Biogaran, ainsi qu'une demande mondiale en hausse". Pourtant, les génériques ne sont pas  recommandés par les autorités sanitaires, leur utilisation étant très sensible.

Il semble donc, d'après Merck, que l'usine allemande n'est plus en mesure de suivre le rythme de la demande, et ne parvient plus à conditionner suffisamment de boites de Lévothyrox. Le laboratoire Merck indique que ce problème devrait être réglé dans les semaines à venir, et explique par la voix de sa chargée de communication que "l'usine va augmenter les rendements et travailler 24/24 et 7/7, il y a des discussions pour pallier la demande et produire plus : les choses devraient s'améliorer à la rentrée et rentrer dans l'ordre en fin d'année".

Mais la question de cette hausse possible des malades de la thyroïde n'est pas abordée aujourd'hui dans le cadre de cette pénurie. Les chiffres de l'augmentation des ventes du Lévothyrox ne sont communiqués par Merck qu'au plan mondial, pas national : "c'est la politique du laboratoire", indique la responsable de la communication.
 
Demande en forte hausse
 
+17% : c'est le chiffre de l'augmentation des ventes mondiales de Lévothyrox du laboratoire Merck en 2012 par rapport à 2011. Le montant des ventes de ce médicament a atteint 208 millions d'euros sur la planète l'année dernière. Si le rendement de l'usine allemande d'emballage spécialisée dans le conditionnement du Lévothyrox français n'est plus suffisant, au point de créer une pénurie, c'est que, mécaniquement, la demande française en Lévothyrox a elle aussi augmenté. Ou bien, conjointement, l'approvisionnement de l'usine en Lévothyrox n'est-il plus suffisant ?

Les médicaments génériques sont toujours disponibles à l'achat : le laboratoire Biogaran a d'ailleurs indiqué dans un communiqué que Lévothyroxine Biogaran, générique du Lévothyrox, était "toujours commercialisé et disponible en pharmacie". L'explication du manque de générique n'est donc pas suffisante.

L'ANSM communique les chiffres correspondant aux boites de Lévothyrox commercialisées en France entre 2008 et 2012 : la hausse est de 6% :
   
Plus de malades… ailleurs qu'en Europe
 
Cette hausse des ventes de Lévothyrox en France représente un peu plus d'1,8 million de boites et correspondrait potentiellement aux traitements de 150 000 nouvelles personnes. Rien de très sensible. L'usine allemande a déjà eu à faire face à des augmentations de la sorte, et Merck justifie surtout son problème actuel par "des lignes de production qui doivent s'adapter aux tensions du marché". En clair, la demande chinoise, par exemple, passe à certains moments au premier plan, ralentissant ou stoppant d'autres chaînes, comme la française. La responsable de la communication de Merck exprime son embarras sur le sujet : "il est difficile de ne pas produire et fournir les traitements à des patients de certains pays plus que d'autres, la difficulté actuelle est d'arriver à satisfaire tout le monde".

La santé se mondialise, et pour le professeur Aurando, chef de service du département de médecine nucléaire au Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, "les dépistages des nodules, cancers de la thyroïde se sont beaucoup améliorés, on peut penser que dans des pays émergents comme la Chine, ils sont aujourd'hui arrivés au stade où nous étions il y a 15 ans. C'est à cette époque que nous avons commencé à généraliser les tests, que l'on s'est rendu compte que dans de nombreux baby-blues (dépression féminine post-accouchement, ndlr), l'hypothyroïdie était en cause, comme des gens subissant de très grosses fatigues."

La pénurie de Lévothyrox© en France réside donc dans un manque d'adaptation industrielle d'un laboratoire international qui n'a pas su prévenir l'émergence d'une nouvelle demande de son médicament phare et dont il a le monopole. Effet pervers de la mondialisation des échanges et de la concentration de secteurs d'activités aux mains de firmes géantes ?

Oui : avec pour effet positif, de nombreux malades de pays en voie de développement mieux soignés, et tout un chacun peut s'en réjouir. Sauf si c'est au détriment d'autres malades…