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Pérou : le président Kuczynski échappe à la destitution

PPK
(commentaire : Pascale Achard)

Accusé de corruption dans le cadre du scandale Odebrecht, le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski a sauvé son fauteuil de justesse. Moins de deux tiers des parlementaires ont voté la destitution de ce cousin du réalisateur suisse Jean-Luc Godard. 

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Le président péruvien Pedro Pablo Kuczynski, qui jouait jeudi sa survie politique face au Parlement contrôlé par l'opposition, a réussi à déjouer les pronostics en se maintenant au pouvoir, la demande de destitution ayant été rejetée.

"La demande de destitution pour incapacité morale est rejetée", a déclaré le président du Parlement Luis Galarreta à l'issue du vote, qui a recueilli 79 voix pour, 19 contre et 21 abstentions, après une session marathon.

Pour que le président soit destitué, 87 voix sur 130 parlementaires étaient nécessaires. 

Mais ce qui semblait à l'origine n'être qu'une formalité, 93 législateurs ayant approuvé l'ouverture du processus, ne semblait plus aussi certain à l'approche du vote, jugeaient les analystes et des sources proches du gouvernement péruvien. 

"Il semblerait que dans les dernières heures, ils (l'entourage du président, ndlr) aient réussi à convaincre certains parlementaires de gauche (...). Il y a trois jours, j'aurais dit que le sort du président était scellé. A présent, je n'en suis pas si sûr", avait déclaré à l'AFP un haut fonctionnaire proche du chef de l'Etat sous couvert d'anonymat.

Un sentiment partagé par le cabinet d'analyse Eurasia Group, pour qui les "chances de survie" de M. Kuczynski étaient remontées après la menace de démission des deux vice-présidents en cas de destitution. "Ce qui conduirait à de nouvelles élections et ferait réfléchir à deux fois les législateurs (...) qui ont peur de ne pas être réélus dans un climat de colère" de la population.

"Demain, s'ouvre un nouveau chapitre de notre histoire: la réconciliation et la reconstruction de notre pays", a-t-il écrit sur Twitter après le vote. 
Bien qu'il ait réussi a sauver sa tête, le président Kuczynski devrait voir "son poids politique diminuer et les tensions avec le Parlement freiner les efforts de son gouvernement pour faire décoller la croissance et l'adoption des principales réformes".
                  

"La démocratie en jeu"

                  
En cas de destitution, "PPK", comme on le surnomme, aurait été le premier chef de l'Etat débarqué pour ses liens avec Odebrecht, le géant du BTP brésilien qui a reconnu avoir payé près de cinq millions de dollars à des entreprises de conseil directement liées au chef de l'Etat, alors ministre, entre 2004 et 2013.

"Je viens prouver mon innocence", a déclaré M. Kuczynski, 79 ans,  en ouverture de son discours, peu après 14h30 GMT. Durant près de deux heures trente, il a détaillé sa défense avec son avocat devant le Parlement unicaméral réuni en séance plénière, expliquant qu'aucun des paiements du groupe de bâtiment n'était illégal. 

"Ce qui est en jeu, c'est la démocratie que le Pérou a eu tant de mal à récupérer", a-t-il ajouté, avant de demander "pardon" pour son manque de rigueur dans la déclaration de ses activités de l'époque. 

Le président péruvien est en poste depuis juillet 2016, après avoir battu de peu Keiko Fujimori, la fille de l'ex-chef de l'Etat Alberto Fujimori (1990-2000), emprisonné pour crime contre l'humanité et corruption. Elle dirige depuis l'opposition. 
                  

"Tous corrompus"

                  
Dans un message diffusé mercredi soir à la radio et à la télévision, M. Kuczynski avait qualifié la procédure engagée contre lui de "coup d'Etat".

Ancien banquier de Wall Street âgé de 79 ans, M. Kuczynski avait nié dans un premier temps tout lien avec Odebrecht, avant d'être démenti par l'entreprise elle-même.

Phrasé posé, cheveux gris et fines lunettes, ce cousin du célèbre réalisateur Jean-Luc Godard a occupé de nombreux postes à responsabilité durant sa carrière, passant du public au privé. 


Le gigantesque scandale de corruption Odebrecht a touché, outre le Brésil et le Pérou, des pays comme l'Equateur, le Mexique, le Panama et le Venezuela.

La semaine dernière, le vice-président équatorien Jorge Glas s'est vu infliger six ans de prison pour avoir perçu pour plusieurs millions de dollars de pots-de-vin du groupe brésilien.

La cheffe de l'opposition Keiko Fujimori est également sous le coup d'une enquête dans le cadre du dossier Odebrecht. Appelée à témoigner devant le parquet mercredi, elle a demandé le report de son audition.

Signe de la méfiance des Péruviens envers leurs dirigeants, des milliers de personnes ont défilé mercredi à Lima pour exiger le départ de "tous les corrompus". 
Au Pérou, l'ex-président Ollanta Humala (2011-2016) est en détention provisoire, accusé d'avoir reçu trois millions de dollars d'Odebrecht lors de sa campagne électorale.

Un autre ancien président, Alejandro Toledo (2001-2006), est lui visé par un mandat d'arrêt et une demande d'extradition. Soupçonné d'avoir perçu 20 millions de dollars, il se trouve actuellement aux Etats-Unis.

PPK : le "gringo" mélomane


"Je ne suis pas un homme politique, je suis un économiste qui veut faire quelque chose pour son pays", assure celui qu'on surnomme "PPK". Pourtant, M. Kuczynski est un vieux routier de la politique. Avant d'échouer à la présidentielle de 2011, il a été ministre de l'Energie dans les années 1980 puis de l'Economie sous la présidence d'Alejandro Toledo (2001-2006), dont il fut aussi Premier ministre. Banquier à Wall Street et économiste de la Banque Mondiale, ce libéral de centre droit, a été membre du conseil d'administration de plusieurs entreprises, notamment minières. 
A 79 ans, son âge n'est pas un problème pour lui. Au contraire. "On dit que je suis vieux, mais ma tête et mon expérience fonctionnent", rétorque-t-il.Sous ses airs austères, le nouveau président a depuis son plus jeune âge manifesté une sensibilité pour les arts. Il la doit à sa mère franco-suisse, Madeleine Godard, tante du célèbre réalisateur de cinéma Jean-Luc Godard. Au milieu des années 1930, cette professeure de littérature rencontre à Paris le père de PPK, Max Kuczynski, médecin issu d'une famille juive berlinoise qui fuit l'Allemagne après l'accession d'Adolf Hitler au pouvoir. 
                           
"Je veux aller en Amérique latine, marie-toi avec moi, allons-y", lui lance cet ancien officier de l'armée allemande durant la Première Guerre mondiale, avant que le couple ne débarque au Pérou en 1936, raconte Kuczynski fils. Le docteur Kuczynski soigne des lépreux dans la jungle amazonienne, où le jeune Pedro Pablo, né en 1938, passe une partie de son enfance. Lui et son jeune frère se souviennent comment leur père parvient à dresser un singe pour qu'il lui apporte des fruits. Dans les années 1950, ce concertiste de haut niveau, qui n'hésitera pas à jouer de la flûte traversière sur les estrades durant la campagne présidentielle, étudie au prestigieux Royal College of Music de Londres. Il intègre ensuite, grâce à une bourse, souligne-t-il, l'université d'Oxford, où il étudie la politique, la philosophie et l'économie, avant de rallier Princeton, sur la côte est des Etats-Unis, où il complète, toujours en tant que boursier, sa formation en administration publique. Cet homme policé, qui parle français et anglais, a renoncé à la nationalité américaine mais son espagnol teinté d'accent lui vaut aussi le surnom de "gringo" au Pérou. Décrit comme froid et doté d'un humour caustique, celui qui reste le président de ce pays andin avait laissé affleurer sa sensibilité au moment de prêter serment. Sa voix s'était brisée et il avait dû retenir ses larmes.
                  
Jeudi, devant un Parlement hostile contrôlé par l'opposition, il est apparu détendu et sûr de lui pour exposer sa défense dans une affaire de corruption supposée liée au scandale Odebrecht, le géant brésilien du BTP. Positionné au centre droit, PPK, dont les initiales sont également celles de son parti (Peruanos por el Kambio), a promis, d'ici à la fin de son mandat en 2021, d'apporter aux plus pauvres eau potable, éducation, hôpitaux et sécurité. Après un scrutin exceptionnellement serré en 2016 face à Keiko Fujimori, qui a montré que la moitié de la population souhaite le retour au pouvoir du clan d'Alberto Fujimori, l'ex-chef de l'Etat (1990-2000) emprisonné pour crime contre l'humanité et corruption, M. Kuczynski a eu fort à faire pour tenter de rapprocher ces deux camps. Le dirigeant péruvien, également fan de motos Harley Davidson, est marié en secondes noces avec Nancy, une Américaine qui est la cousine de l'actrice de Hollywood Jessica Lange, détentrice de deux oscars. Il a quatre enfants.