Peut-on relier les meurtriers de Toulouse, Boston et Londres ?

Londres, Boston, Toulouse : des “loups solitaires“ ?
Londres, Boston, Toulouse : des “loups solitaires“ ?

Après les actions terroristes perpétrées par Merah en France, les frères Tsarnaev aux Etats-Unis et après, cette semaine à Londres, l'assassinat d'un soldat par deux islamistes revendiqués comme tels, peut-on parler d'une nouvelle forme de terrorisme islamiste composé d'individus isolés et passant à l'acte sans l'appui direct de réseaux djihadistes ? Analyse de Louis Caprioli, spécialiste des questions liées au terrorisme.

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Louis Caprioli
Louis Caprioli
Les crimes perpétrés par Mohamed Merah, les frères Tsarnaev ainsi que les deux assassins de Londres peuvent-ils être reliés entre eux, ont-ils des points communs ?

Ca peut être pertinent, dans une certaine mesure, parce que derrière ces attentats criminels on peut avoir l'impression qu'il n'y a pas d'organisation. On a le sentiment que ce sont des loups solitaires qui ont agi seuls pour commettre ces attentats.

Ce serait seulement ça qui les relieraient ?

Ce qui les relieraient ce serait surtout cette radicalisation qui se crée par Internet.  Dans l'affaire Merah, on connaît parfaitement son parcours : c'est un individu qui bascule dans la délinquance, qui se ré-islamise en prison, puisqu'il était musulman avant d'y entrer, puis qui rejoint un courant de pensée au contact d'un groupe salafiste par le biais de son frère. Il a besoin de se faire adouber, c'est donc pour ça qu'il va partir au moyen-orient où il va errer. Il va rencontrer  des gens de la mouvance Al-Quaïda en 2011, va avoir ce lien privilégié avec eux, et va finir par agir seul, mais porté par ces rencontres. Pour les frère Tsarnaev il y a ce point commun de l'un des frères qui effectue ce déplacement au Daguestan et le FSB (services secrets russes) qui transmet l'information au FBI (services secrets intérieurs américains) comme quoi c'est un homme dangereux lié à la mouvance radicale.

Mais il n'y a pas de revendication de la part de Tsarnaev, et pour Merah ?

En ce qui concerne Merah, on a une revendication qui peut être plus ou moins crédible, puisqu'on utilise son pseudo. En ce qui concerne les frères, non. Simplement parce que la mouvance qui est au Daguestan a des liens qui peuvent être plus distendus avec Al-Quaïda. Mais il s'inscrit dans le même schéma de la radicalisation : les gens qui sont au Daguestan et en Tchetchenie sont hostiles aux Russes, aux américains et cette démarche s'est faite par Internet. Tsarnaev a confectionné ses bombes certainement grâce au magazine en ligne "Inspire" qui est diffusé par Al-Quaïda de la péninsule arabique. C'est important, parce que vous avez dans cette revue le support idéologique qui justifie ces actions et les moyens pour commettre ces opérations.

Et pour Londres ?

On est partis tout de suite en disant "ce sont peut-être des fous" : je reviens sur ce que je disais à propos d'"Inspire" qui indique "utilisez un 4X4 pour rentrer dans la foule". Et là, ils utilisent leur voiture pour rentrer dans un militaire. Donc c'est une opération préparée, avec une reconnaissance de terrain, ils savaient qu'ils voulaient s'en prendre à un militaire, que cette caserne contenait des militaires ayant combattu en Afghanistan, ils ont donc très bien ciblé leur action. La cible c'est l'armée britannique qui tue des innocents en Afghanistan, en Irak. On voit bien que leur but est de s'en prendre à un soldat britannique et médiatiser leur action.

Justement, on se demande si dans ces points communs de radicalisation il n'y a pas aussi la haine de l'Occident suite à la guerre d'Irak déclenchée sur un mensonge américain, puis celle d'Afghanistan qui affecte un pays entier pour rechercher un seul homme…? 

Je pense que même si il n'y avait pas eu l'Irak on aurait eu ces attentats. Jusqu'en 2001 il n'y avait pas d'occupation des terres d'islam et pourtant il y a des attentats préparés en France. Cette dynamique s'est engagée dès la première guerre d'Afghanistan (de 1979 à 1989, ndlr), avec la haine de l'Occident, représentée par les Russes. Le djihad global trouve sa source en Afghanistan, pour moi. Mais les talibans ont fait le choix de ne pas livrer Ben Laden. Si ils avaient livré Ben-Laden les américains n'auraient pas attaqué ce pays en 2001.

Peut-on faire un parallèle entre les attentats anarchistes de la fin du XIXème et du début du XXème siècle et ceux de Toulouse, Boston et Londres ? Des actes souvent isolés désespérés, anti-système, mettant en cause un système politique en place… 

Je ne sais pas, mais derrière les djihadistes il y a un courant de pensée religieux. Il y a les frères musulmans. Le djihad a été mis comme sixième obligation. Sur le djhiadisme, ce que je sais c'est qu'il y a le projet de chasser les mauvais gouvernants qui sont considérés comme des mauvais musulmans, et puis il y a au delà, la projection de l'islam sur toute la planète. Le chef de la confrérie des frères musulmans ne s'en cache pas : son projet c'est d'islamiser le monde. 

Vous pensez que cette islamisation est en cours, même en France ?  

Bien entendu, mais je ne parle pas de faire la guerre ! Personne ne pourra empêcher cette islamisation, ou ré-islamisation, parce que cette religion est naturellement prosélyte. Ce n'est pas faire un constat négatif que de dire ça. Il y a toute la mouvance qui s'est développée à travers le waabisme, le salafisme : le gouvernement marocain est dirigé par les frères musulmans. Le gouvernement tunisien est lui aussi dirigé par les frères musulmans. En Libye c'est la même chose, en Egypte aussi.

La une de Libération en France ce vendredi 24 mai
La une de Libération en France ce vendredi 24 mai
Et Al-Quaïda ?   

On est en train de dire Al-Quaïda est mort : moi je veux bien, mais mon sentiment c'est qu'ils sont encore plus puissants qu'avant. Au Pakistan, tous les gens qui soutiennent Al-Quaïda sèment la terreur et contrôlent les zones tribales. En Afghanistan les Talibans vont reprendre le pouvoir après le départ de la coalition, c'est quand même surprenant. En Irak, Al-Quaïda existe, au Yemen aussi et le mouvement le plus opérationnel en Syrie est une mouvance d'Al-Quaïda.   

Mais ces actes terroristes isolés (Toulouse, Boston, Londres) sont presque impossibles à prévenir pour les forces de police ou les services de renseignements ?
   

Si vous prenez du recul, et sans faire de procès, vous voyez que Merah était dans le collimateur des services. Il avait été entendu par la DCRI. Donc, il y a eu un dysfonctionnement. A Boston, le FBI avait été informé.   

Ce qui veut dire que ces actes auraient pu être prévenus selon vous. Mais il faut alors développer une société de la surveillance des citoyens ?
   

Ca c'est un choix politique et de société : [pour le crime de Londres] il semble que le British Security Service avait des indications sur l'un des deux individus, ils étaient donc dans le "scoop" des services de surveillance, ces deux tueurs. Le 11 septembre aurait pu être évité, ce n'est pas moi qui le dis, c'est une commission d'enquête du congrès américain qui pointe les dysfonctionnements. Je me suis occupé de terrorisme de 84 à 2005 et c'est très difficile d'empêcher des attentats, mais nous y sommes parvenus.   

Que faudrait-il faire concrètement, un système de surveillance prédictif, de profilage, un fichage de toute la population, comme les Etats-Unis semblent vouloir le faire ?   

Mais c'est ce que Jean-Jacques Urvoas (Président de la Commission des lois constitutionnelles, de la législation et de l'administration générale de la République de l'Assemblée nationale, Parti socialiste) préconise : il veut protéger les service de répression du terrorisme, parce que certains services sont amenés à commettre des actes illégaux pour prévenir les attentats. L'idée serait de doter la lutte anti-terrorisme d'une législation qui autorise des actes qui par nature sont illégaux, comme la pose de micros clandestins, des tas de choses comme ça. Ces autorisations permettraient de mieux surveiller certains individus, de permettre des enquêtes en mettant des balises sur le véhicule d'un individu avant d'avoir vu un magistrat, par exemple. Urvoas va même plus loin puisque qu'il dit que des tas de fichiers ne sont pas autorisés à être interconnectés entre eux et qu'il faudrait le faire. Si le législateur l'autorise, et qu'il y a des moyens de contrôle mis en œuvre, j'y suis favorable. Il y aurait les fichiers des voitures volées, celui des disparus, par exemple, mais je pense aussi aux Passenger Names Records, c'est à dire des gens qui font des réservations et circulent d'un pays à l'autre. Le problème est qu'on peut se déplacer dans l'espace Schengen sans aucun contrôle, mais ça c'est autre chose…

Louis Caprioli

Ancien sous-directeur de la DST chargé de la lutte anti-terroristeancien, spécialiste des réseaux islamistes en Afrique du Nord et en Europe, Louis Caprioli est aujourd'hui conseiller spécial chez GEOS, société de sécurité privée en gestion et prévention des risques.