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Philippines : les internautes au service des secours

Une semaine après le passage de Haiyan, on ne connaît toujours pas le nombre de victimes - au moins 4500 morts - et l'aide internationale commence seulement à atteindre les endroits les plus reculés. Mais comment savoir, après l'ouragan, si cet hôpital existe encore ou si ce pont permet encore d'accéder à une station de pompiers ? Depuis Manille, Washington ou Paris, une armée d'internautes se mobilisent pour cartographier la nouvelle physionomie des régions dévastées et faciliter ainsi l'action des secours sur le terrain.

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L'aide d'urgence franchit un cap

Partout dans le monde, la catastrophe aux Philippines a révélé une nouvelle forme de solidarité : l'humanitaire numérique.
L'aide d'urgence franchit un cap


La solidarité 2.0

16.11.2013Kat Borlongan et Gaël Musquet invités du 64' de TV5MONDE
Kat Borlongan, spécialiste de l'Open Data et fondatrice de five by five, et Gaël Musquet, spécialiste de cartographie ouverte et président de OpenStreetMap. Ils parlent de leur action bénévole pour venir en aide aux victimes du typhon aux Philippines.
La solidarité 2.0


Entretien avec Gaël Musquet, président d’OpenStreetMap France

17.11.2013Propos recueillis par Liliane Charrier
"... ma passion, elle commence en 1989. L’ouragan Hugo (ndlr : un ouragan particulièrement violent qui a tué 100 personnes) a ravagé la Guadeloupe, et le toit de ma maison avec. J’étais complètement traumatisé, j’ai vu l’œil du cyclone alors que c’est très rare." Du haut de ses 9 ans, il se promet "d’empêcher que ça arrive à nouveau".

"À partir de ce moment-là, les données météo m’ont passionnées, j’ai construit – et je construis toujours d’ailleurs – des capteurs météo. J’ai commencé à récolter des données via un labo de recherche américain sur la météo en libre-accès, à les étudier..."

Propos de Gaël Musquet à Streetpress, en septembre 2012

Comment en êtes-vous venu à la cartographie de crise ?

A 9 ans, j'ai vu ma maison détruite par le cyclone Hugo, en Guadeloupe. Cela a été l'événement fondateur de ma vocation de météorologue et cartographe. J'ai rejoint la communauté OpenStreetMap en 2008, alors que j'étais fonctionnaire du ministère de l'Ecologie, à Aix-en-Provence. J'avais besoin de données cartographiques pour illustrer mes rapports. Je disposais alors d'un certain nombre de traces GPS, recueillies au hasard de mes activités de météorologue, dont je ne savais que faire et que j'accumulais un peu comme des reliques. Avec OpenStreetMap, j'avais enfin un fonds où les verser. J'ai commencé à faire des conférences au sein du ministère pour montrer la force des communautés et des sciences citoyennes.

Avant le séisme en Haïti, déjà des humanitaires qui faisaient partie de la communauté OpenStreetMap avaient identifié un manque au niveau de la localisation dans les zones à risque. A la suite du séisme en Haïti, en 2004, une communauté s'est constituée de geeks, bloggeurs, journalistes, cartographes, acteurs de la gestion de crise... destinée à aider les populations locales, la protection civile et les gouvernements à s'organiser, à communiquer, à cartographier, à organiser la logistique depuis l'étranger. Tous ces gens se sont fédérés autour de HOT - Humanitarian OpenStreetMap Team, une organisation non-gouvernementale, pour mettre en place des procédures applicables à d'autres situations de crise et aider les populations à connaître leur territoire dans OpenStreetMap avant la crise.

Aujourd'hui, grâce à la maturité d'OSM, qui compte 1,5 millions de membres, et des procédures HOT, nous sommes capables d'intervenir rapidement, mais aussi d'avoir des contributeurs sur le terrain. C'est ce qui se passe aux Philippines en ce moment, où les gens peuvent récupérer et compléter la feuille de style proposée par HOT, et mettre à jour la carte directement sur le site.

Quelles sont vos procédures de contrôle en cas d'erreur ou de vandalisme ?

Tout d'abord, la prévention, en expliquant aux contributeurs comment cartographier correctement de manière autodidacte. Nous avons un "wiki", une sorte de guide de bonnes pratiques qui explique comment procéder à tout contributeur potentiel.

Ensuite, c'est le nombre qui fait la force. Et c'est là toute la beauté des communautés, comme Wikipédia, OpenStreetMap ou OpenMeteoData : être capables de vérifier et revérifier les données avec des centaines de paires d'yeux. Chez nous, une personne se voit attribuer un carré (voir ci-contre la division d'une zone sinistrée à Tacloban) pour contribuer, puis une autre vérifie qu'elle ne s'est pas trompée et qu'elle n'a rien oublié. HOT a ses experts. Et comme nous savons à la seconde près qui fait quoi, les erreurs sont immédiatement rectifiées, humainement ou grâce aux photos aériennes.

En général, la communauté est extrêmement sérieuse. En une semaine, nous en sommes à plus d'un million de contributions pour les Philippines. Et quand les Philippins s'y mettent, nous parvenons à un niveau exceptionnel de qualité, de mise à jour et de fraîcheur de la donnée. Aujourd'hui, les Philippins sont les deuxièmes contributeurs après l'Allemagne. Il y a un mois, c'était la France - une place qu'elle a longtemps gardée.

Comment améliorer encore ce rôle de facilitateur en cas de crise humanitaire ?


En formant les populations en amont : plus on vulgarise les usages, depuis l'étranger, mais aussi sur le terrain, plus les réactions sont saines. Pour que chaque citoyen apprenne à se considérer comme acteur de sa propre sécurité civile - chacun avec sa compétence : secours médical, enterrement, télécommunication, cartographie... - nous organisons de vraies missions de prévention, avec des ateliers en Indonésie, au Sénégal, en RDC, au Brésil, en Côte-d'Ivoire. Plus les gens sont formés en amont, mieux ils réagissent. On le voit actuellement aux Philippines, où les populations sont mûres pour la contribution.

Par ailleurs, nous décentralisons le stockage des données - en France, par exemple - de façon que les sinistrés puissent utiliser les données, même si leurs serveurs ont été détruits. Enfin, nous pouvons mettre à la disposition des populations de zones à risque du matériel de recueil de données en kit (GPS, smartphones, caméras...)



OpenStreetMap versus Google Map Maker

Google a créé Google Map Maker, mais OSM, elle, est une base libre : vous avez le droit de la modifier, de la remixer, voire de la revendre. Avec Google, vous n'avez pas accès à la donnée brute qui, parfois, ne lui appartient même pas. Quand Google demande à des usagers de contribuer, ces derniers n'ont pas l'usage gratuit des données fournies bénévolement. Economiquement et philosophiquement, elles ne leur appartiennent plus, elles appartiennent à une multinationale. L'objectif d'OSM est de créer un bien commun planétaire.

L'expérience haïtienne

Dans les pays où l'état civil est déficient, OSM est aussi utilisé et exploité pour les actions de recensement de la population. En Haïti, l'organisation a déployé des drones, qui ont photographié, entre autres, des zones aux mains de gangs inaccessibles physiquement. Ils ont fourni des images suffisamment fines pour reconstituer un cadastre dans un pays qui n'en a pas les moyens. OSM a aussi permis à des Haïtiens du ghetto de se former à la cartographie et de devenir des cartographes rémunérés.