Piaf ? Une enfant-dictateur !

Edith Piaf enfant
Edith Piaf enfant

Il y a 50 ans, Edith Piaf s’éteignait. Pas la légende !  
Pour célébrer cet anniversaire, les éditions Fayard publient Piaf, un mythe français, une monumentale biographie signée Robert Belleret. 800 pages qui pulvérisent les clichés… et provoque quelques grincements.

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50 ans après la mort de Piaf, il y a un héritage artistique ?

Mais Piaf existe encore, elle est toujours là, par la magie de sa voix ! Cette voix, il n’y en a pas eu une avant, il n’y en a pas eu une après. Elle vient d’une autre planète, elle est extraordinaire et donne le frisson aussi bien au plus raffiné des intellectuels qu’au « petit peuple ». C’est du domaine de l’irrationnel, de l’inexplicable.
 
Piaf, c’est une vie aussi…

Oui, les grands artistes sont des personnages un peu fous. Elle, elle l’était à un degré difficilement imaginable ! Mais si elle n’avait pas eu cette vie de bric de broc, de douleurs, de dérives, elle n’aurait pas été Piaf.
Elle s’est comportée comme une rock-star. Elle a brûlé sa vie pour sa passion : la chanson… et les hommes.
Jusqu’à son dernier souffle, sa vie c’était chanter, faire passer l’émotion, et elle possédait  formidablement  son art. Elle savait choisir des paroliers, ses musiques, ses gestes, composer un tour de chant... Elle est arrivée à un tel degré de perfection ! Et ce savoir-là, elle savait aussi le transmettre. Elle a « créé » Yves Montand, qui était un fantaisiste un peu lourdingue et qui faisait des gestes dans tous les sens, comme un moulin. Piaf  l’a recentré sur sa voix, son allure, elle lui a fourni un répertoire. En deux ans, elle en a fait un interprète extraordinaire, qui a chanté Prévert, Ferré, Aragon !

L’un des intérêts de cette biographie, c’est que beaucoup de légendes et d’idées reçues sont ici « javellisées » : sa  naissance sur le trottoir, sa cécité  quand elle était enfant, son rôle pendant la guerre, son amour avec le boxeur Marcel Cerdan…
 
Avec le boxeur Marcel Cerdan
Avec le boxeur Marcel Cerdan
Je pense que tous ces mensonges n’étaient pas prémédités. D’autres inventaient pour elle et elle ne contredisait pas. Elle laissait dire. Parfois, même, elle en rajoutait. Lors d’une émission télé, elle affirme : « Ma plus grande joie de vivre, c’est quand j’ai retrouvé la vue, j’étais aveugle pendant quatre ans ! » Carrément. En vérité, elle a eu des problèmes de vue pendant quelques semaines, quelques mois tout au plus. Elle n’a jamais été aveugle pendant quatre ans ! Jamais ! Vers la fin de sa vie, pour se faire un peu d’argent, elle donne une série d’interviews dans France-Dimanche, où elle s’abaisse, elle s’avilit en inventant des trucs : « J’étais droguée comme une bête, je me piquais à travers ma jupe, je rampais par terre, j’étais ivre-morte, obligée de me prostituer pour payer l’enterrement de ma fille », etc. Elle en rajoute des kilos et des kilos dans un jeu qui dépasse l’entendement.
 
Elle jouait le jeu de la presse à scandale ?  Elle comprenait  l’intérêt de l’impact médiatique ?

Ah oui, sur ce plan-là, elle est en avance sur son temps ! J’ai été sidéré de découvrir qu’en 1947 le New York Times fait une demie-page sur Piaf en reprenant le  dossier de presse réalisé par une agence. Tout y est : l’assassinat de son « découvreur » Louis Leplée, sa cécité prétendue, sa naissance sur le trottoir (alors qu’elle est née dans une maternité), etc, etc. Cependant, le journaliste à l’honnêteté de dire à chaque fois : « Selon le dossier de presse »… Plus tard, nombre de stars à Hollywood sont devenues ses groupies : Marlène Dietrich, Gréta Garbo, Marylin Monroe, Marlon Brando, Charlie Chaplin !
 
Avec Jacques Pills en 1952.<br/>Marlène Dietrich est son témoin de mariage
Avec Jacques Pills en 1952.
Marlène Dietrich est son témoin de mariage
Dans la vie privée, elle était très libérée…

Là aussi, elle est en avance sur son temps. Elle a un langage de charretier. Dans les interviews de l’époque, on la fait parler comme un agrégé de grammaire avec des imparfaits du subjonctif. Mais quand elle parle dans la vie quotidienne, elle a un langage d’une verdeur incroyable ! A propos des hommes, elle dit « ce petit salaud, ce grand con, ce petit fumier, j’en ai  plein les pinceaux, on se tire », etc.
Mais c’est ce qui fait son charme et sa personnalité. Elle séduit les gens avec cette drôlerie, cette vivacité, ce culot, cette arrogance, qui est en fait une revanche sur sa vie de misère. Parce que cela, ce n’est pas une légende : elle a eu une enfance absolument abominable. Elle  a vécu dans un bordel en Normandie pendant sept ans. On imagine ce que c’est, une petite fille qui vit au milieu d’une maison de passe avec le sous-préfet et les notables du coin qui défilent chez les prostituées…


Dans votre biographie, vous soulignez  également que  Piaf était aussi auteure de chanson et cela dès 1941. La postérité ne l’a pas vraiment retenu.

Et c’est une grande injustice. On reconnaît chez elle l’interprète extraordinaire mais l’auteure a complètement été oubliée. Elle a écrit, sauf erreur, 87 chansons. Parmi elles, La vie en rose, petit chef-d’œuvre simplissime mais formidable, et Hymne à l’amour.
 
Elle ne chante d’ailleurs que l’amour. Piaf est tout sauf une « artiste engagée ».

Dans les années 1950, elle va faire une tournée en Algérie, elle voit des parachutistes et des autos-chenilles et elle s’exclame : « Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ? C’est la guerre ou quoi ? ». Elle va aussi faire des sorties délirantes en affirmant : « Il y en a qui ont réussi comme dictateurs ! Pourtant ils avaient tout le monde contre eux ! ». Elle dit n’importe quoi. Et pendant la Seconde Guerre mondiale, elle se comporte en inconsciente pure. Elle va vivre deux ans dans un bordel, au troisième étage de l’Etoile de Kléber, près des Champs-Elysées. On y mangeait du caviar. Le champagne y coulait à flot. L’endroit est fréquenté par des officiers allemands mais aussi par des gens de la Gestapo française, comme Pierre Bonny et Henri Lafont, le couple de mecs le plus abominable qui soit ! Momone, la complice et amie d’enfance de Piaf, ira jusqu’à dire : « Ils venaient se détendre les nerfs entre deux séances de torture ! »


Mais elle n’était pas la seule artiste à fréquenter ce bordel..

Non. On y croisait aussi l’actrice Marie Bell, Jean Cocteau, Maurice Chevalier, Georges Simenon.


Et ses problèmes de drogue ?

Le film La Môme privilégie cette période de sa vie et c’est un peu dommage. On y montre Piaf vers la fin, ravagée par la morphine et devenue accro à cette drogue suite à des accidents de voiture avec Moustaki, Aznavour. On lui administrait de la morphine pour calmer la douleur et elle s’y est habituée. Alors, ce fut des opérations et des cures de désintoxication à répétition.
 
avec Georges Moustaki, alors débutant
avec Georges Moustaki, alors débutant
A la lumière de toutes vos recherches et découvertes, comment Piaf vous apparaît aujourd’hui, 50 ans après sa mort ?

Paradoxalement, très sympathique. J’ai découvert ses failles, ses dérives et ses gros mensonges.
Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est allée deux fois en Allemagne : une fois avec Trenet, une fois avec d’autres artistes. A Berlin elle a failli rencontrer Goebbels ! Il lui téléphone pour la rencontrer. Elle y va mais au dernier moment, il est  en réunion avec Hitler et Göring. Dans les dossiers de l’épuration et dans les coupures de presse, elle raconte qu’elle a fait évader des prisonniers français avec tout un trafic de fausses cartes d’identité. Elle ira jusqu’à dire : « Grâce à moi, 118 prisonniers se sont évadés ! ». 118 ! Mais il n'y a aucun témoignage.
 
Cette biographie, c’est une découverte, une réhabilitation ?

Une découverte. Jamais je n’aurais imaginé la complexité du personnage et ses paradoxes, sa folie, sa drôlerie ! Elle est irrésistible. C’est un clown permanent, toujours en représentation, qui fait la fête et tyrannise aussi son entourage. Aznavour disait : « C’est un enfant-dictateur ». La formule est formidable. C’est exactement ça. Elle me fascine plus que jamais. C’est un personnage inouï.
 

A propos de Robert Belleret

Par F.V.
Les yeux bleus laser, un sourire généreux, Robert Belleret est un biographe réputé. Il travaille comme l’inspecteur Maigret, son idole. Il fouille, se déplace, vérifie, confronte. Le copié-collé, à la mode chez nombre de ses confrères, très peu pour lui ! Il s’estime satisfait quand il remonte une info inédite, dégonfle une légende ou pulvérise un cliché. Sa friandise, ce sont les faits établis, les preuves indiscutables. « Du solide, sinon rien » pourrait être sa devise. 
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« Piaf, un mythe français »

de Robert Belleret, Editions Fayard

Celles et ceux qui voudront muscler leur savoir sur la vie de Piaf ont enfin leur ouvrage !
Chaque événement relaté ici, au fil de ces 800 pages, a fait l’objet d’une enquête minutieuse.
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