Musique : Boulez par lui-même

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<span>Pierre Boulez conduit l'Orchestre du Festival de Lucerne en Suisse, le 14 septembre 2006.</span></pre>
Pierre Boulez conduit l'Orchestre du Festival de Lucerne en Suisse, le 14 septembre 2006.
( AP Photo / Keystone , Sigi Tischler )

Pierre Boulez est décédé, mardi 5 janvier 2016 à Baden-Baden (Allemagne), à l'âge de 90 ans. Ce compositeur et chef d'orchestre mondialement reconnu laisse une oeuvre novatrice, souvent jugée difficile et trop austère pour le "grand public". Il s'est souvent exprimé au cours de sa très longue carrière. Morceaux choisis.

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Pierre Boulez ne s'est jamais beaucoup étendu sur les premières années de sa vie. On le sait natif de la modeste commune de Montbrison dans le département de la Loire. L'encyclopédie Wikipédia assure qu'il  commença le piano dès l'âge de 7 ans.

Après des études en classe de mathématiques spéciales à Lyon, il étudie en 1942 la musique avec René Leibowitz et Olivier Messiaen . " Il était en révolte contre tout ! " dira plus tard ce dernier.Le "rebelle" en ressort tout de même avec un premier prix en 1945.

Sa légion d'honneur sera peut-être d'être le musicien contemporain le plus discuté, pour ne pas dire le plus haï de son époque.

Dès 1948, sa musique provoque le scandale. Pierre Boulez refuse opposition "classique-moderne" et affirme que la "véritable musique d'aujourd'hui " est issue "de l'authentique musique d'hier". Il fustige celles et ceux qui "habillent  la musique d'oripaux sentimentaux bien inutiles".

Il pense que la musique n'exprime rien d'autre qu'elle-même. Et, en 1967, il enfonce le clou : "Il n'y a rien de plus haïssable que les concepts de "musique moderne" et "musique classique". Quand par exemple, on demande : "est-ce que vous aimez cette musique-là ?", on a l'impression que la musique contemporaine est enfermée dans une espèce de ghetto et qu'elle ne doit pas en sortir. Et c'est ainsi que nous avons une société musicale, une société d'auditeurs qui est faite de classes et ces classes sont strictement  séparées et ne se fréquentent pas."

Pierre Boulez, sûr de lui et volontiers désagréable quand ses interlocuteurs ne respirent pas à ses hauteurs, remet tout en cause. Jusqu'aux applaudissements : "Les gens applaudissent finalement, non pas l'artiste, mais eux-mêmes. Il s'applaudissent de faire partie d'une certaine classe musicale et ils s'applaudissent de voir cette classe musicale reflétée par un artiste qui est devant eux".

<span>Pierre Boulez avec Clemens Hellsberg, à la tête de l'orchestre philharmonique de Vienne au cours de la célébration de son 85 ème anniversaire à Vienne, en Autriche, le samedi 27 Mars, 2010. </span>
Pierre Boulez avec Clemens Hellsberg, à la tête de l'orchestre philharmonique de Vienne au cours de la célébration de son 85 ème anniversaire à Vienne, en Autriche, le samedi 27 Mars, 2010.
( AP Photo / Ronald Zak )


Pierre Boulez tire à vue sur l'émotion qui prend les auditeurs à l'écoute d'une oeuvre : " Le public, en général, entend les oeuvres du passé d'une façon un peu superficielle. Il les entend  comme oeuvre passée et, peut-être, tout lui est bon en tant qu'oeuvre du passé et le choix ne se justifie plus étant donnée qu'il est en rapport avec une période révolue. Je pense qu'au contraire bien qu'une période soit révolue, le choix doit se faire aussi aiguë que il a lieu par apport à la période présente. Ce n'est pas une question de siècle, ce n'est pas une question de distance, c'est une question d'élection. Je pense que les réactions publiques doivent être dirigées d'une certaine façon non pas vers la facilité, vers l'écoulement ou vers le modèle historique mais au contraire vers ce que ces périodes ont d'actuelles".

Avec la France, le compositeur aura toujours eu des rapports contrariés. Nul n'est prophète en son pays, on le sait, et particulièrement Pierre Boulez, pourrait-on ajouter.

L'exposition "Pierre Boulez" à la Philarmonie de Paris  (jusqu'au 28 juin) lui aura rendu un dernier hommage mais sans l'interessé. Le compositeur, qui fut l'un des artisans majeurs de ce projet, était fatigué. Il avait préférer rester dans sa maison de Baden Baden en Allemagne.

<span>Pierre Boulez, dans l'une de ses dernières apparitions publiques, dirigeant l'Orchestre de Paris au musée du Louvre, le mardi 20 décembre 2011. </span>
Pierre Boulez, dans l'une de ses dernières apparitions publiques, dirigeant l'Orchestre de Paris au musée du Louvre, le mardi 20 décembre 2011.
( AP Photo / Christophe Ena )

Pierre Boulez, créateur d’institutions (l’Ircam, l’Ensemble InterContemporain, initié à la technique de l’écriture sérielle avec les compositeurs de l’École de Vienne  était aussi l'un des plus grands chefs d'orchestre de sa génération.

De l'Opéra de Paris à Covent Garden et Bayreuth, il aura dirigé les orchestres les plus prestigieux : l'orchestre de la BBC, le London Symphony Orchestra, et les ensembles de Berlin, Chicago, Cleveland, Los Angeles, Vienne, New York.  Cependant, il n'aura jamais été à la tête d'orchestres français.

"Je préfère une bonne polémique avec les épées et les sabres qu'une espèce de politesse de convenance" Pierre Boulez

Tout au long de sa carrière, Pierre Boulez s'est entretenu avec des journalistes ou des musiciens.
 

Extraits choisis :

Le piano

"Le piano a été mon instrument d’enfance. J’ai donc toujours eu avec cet instrument une communication directe, beaucoup plus qu’avec les autres instruments que je n’ai appris à connaître que beaucoup plus tard avec l’expérience de direction. Si j’avais à m’exprimer, c’était donc naturellement par ce moyen-là que je devais commencer. Il y avait un naturel avec le piano, des réflexes pour ainsi dire, qui faisaient que, lorsque je pensais quelque chose pour le clavier, je le traduisais immédiatement en termes d’exécution instrumentale. Comme du reste aujourd’hui, lorsque j’écris pour l’orchestre, je pense immédiatement à la direction et aux moyens de résoudre les difficultés pratiques. Le piano est donc là à ma naissance musicale".
 

Pierre Boulez, dirigeant Sur Incises le 26 mars 2000 à la Cité de la musique à Paris :

Pierre Boulez Incises

La Musique

"Je pense qu'il n'y a pas une musique moderne, une musique classique, une musique baroque, une musique du moyen-âge mais qu'il y a bien deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise. Vu le goût des gens et vu ce qu'ils aiment entendre au concert, on peut absolument reconstituer ethnologiquement, sociologiquement et archéologiquement je dirais, on peut reconstituer les couches de culture qui se sont peu à peu établies dans une société comme la nôtre."

Pierre Boulez le 11 juin  1969. "<em>La forme est essentiellement pour moi quelque chose d’organique. Parfois, j’ai un plan, mais il est constamment dérangé par l’écriture. C’est la rencontre avec l’accident qui vous fait dévier, et dévier de la déviation...</em>"
Pierre Boulez le 11 juin  1969. "La forme est essentiellement pour moi quelque chose d’organique. Parfois, j’ai un plan, mais il est constamment dérangé par l’écriture. C’est la rencontre avec l’accident qui vous fait dévier, et dévier de la déviation..."

 

Ma musique

"Personne ne l’a écoutée, c’est tout. Beaucoup le disent, mais ils n’ont jamais assisté à un concert de musique dite « difficile », et, de ce fait, ils ne connaissent pas les œuvres. Sinon ils y percevraient beaucoup plus de liberté que de contraintes… Même dans le Marteau sans maître, ma musique est au plus influencée par Anton Webern, mais pendant une très courte période, parfois de façon claire parfois secrètement.(...) A vrai dire ma musique ne se tourne vers personne. Au plus elle a été influencée par Webern, beaucoup, mais pendant une très courte période, le Quatuor et la Sonate n° 2 pour piano, qui est aussi assez beethovénienne. J’ai en effet cette période-là qui a été influencée par différents compositeurs, quelques fois vraiment visiblement d’autres fois extrêmement secrètement, puis après dans ma période indépendante, il y a toute la théorie que j’avais faite sur le… Mais je voulais sortir des douze sons, surtout. C’est ce qui au fond a été ma marque de fabrique pendant un certain temps."

Pierre Boulez et Franck Zappa, le 10 janvier 1984 au Théâtre de la Ville à Paris. Pierre Boulez vient de diriger l'Ensemble Intercontemporain qui jouait trois compositions classiques du musicien américain<br />
Pierre Boulez et Franck Zappa, le 10 janvier 1984 au Théâtre de la Ville à Paris. Pierre Boulez vient de diriger l'Ensemble Intercontemporain qui jouait trois compositions classiques du musicien américain
(AP photo/Cironneau)

Le concert

"Il est certain que le concert a un contenu émotionnel mais qu'il est aussi en grande partie une espèce de mnémotechnie sentimentale. Les gens ont découvert la culture à un certain point de leur existence,ce qui les a marqué la plupart du temps et ce qu'ils cherchent à retrouver, en général, ce sont ces impressions de jeunesse. Comme chacun sait, chacun reste très attaché aux premières aventures intellectuelles et sentimentales et ces premières aventures sont, en particulier dans le domaine de la musique, rattachées  à certaines oeuvres principales. Ces aventures, il désire les revivre perpétuellement pour se sentir en état de perpétuelle jeunesse. C'est vous dire que chaque génération à ses découvertes, à son propre horizon et qu'elle n'est pas prêt de s'en voir déposséder, si bien qu'elle attache un contenu à la musique dont la musique est parfaitement dépourvue.."


Musicien et chef d'orchestre

"Les gens m’apprécient dans un certain répertoire qu’ils jugent « acceptable » ou qui est « accepté », et connaissent mal ma musique. Il existe pourtant de nombreux ponts entre celle que je dirige et celle que je crée. Mais ils ne les voient pas, ou ils demeurent pour eux dans le brouillard. De ce fait, ils restent sur une rive sans pouvoir passer sur l’autre... Le fait de diriger permet de savoir si ce que vous concevez fonctionne. Si vous prenez dix mesures que vous faites répéter pendant une heure et que vous avez la chance d’entendre peut-être une fois vraiment correctement, c’est que l’écriture du passage est trop compliquée ; pas complexe mais compliquée. Diriger permet d’écrire des choses similaires et aussi complexes mais beaucoup moins compliquées à exécuter et donc assimilable plus rapidement. C’est ainsi que je différencie ceux qui connaissent leur métier de ceux qui ne le connaissent pas. Mes œuvres ont gagné en longueur vers la fin de mon existence, après que j’ai dirigé Wagner, Mahler et Bruckner, ce qui m’a conduit à envisager la grande forme, qui est plus difficile à maîtriser que la petite. Les Français font toujours court, c’est plus pratique. Dérive II, sur Incises ont une amorce anodine qui a conduit à de grandes formes. Mon écriture est devenue plus limpide, inventive et efficace, depuis que je dirige."

Pierre Boulez, le 5 mars 1986.  "<em>Si une oeuvre de moi devait rester, ce serait Incises. C'est elle qui est la plus libre.</em>."
Pierre Boulez, le 5 mars 1986.  "Si une oeuvre de moi devait rester, ce serait Incises. C'est elle qui est la plus libre.."
(AP photos)


>> Entretiens de Pierre Boulez  extraits des pages suivantes :

Le piano à l’œuvre , entretien avec Pierre Boulez (par Cyril Beros, le 15/01/05)
Bruno Serrou /Entretien avec Pierre Boulez (juin 2103)
"Boulez", film de Michel Fano (1965), produit par Pierre Braunberger

>> A revoir notre reportage sur Pierre Boulez à l'occasion de l'exposition qui lui était consacrée à la Philarmonie de Paris.