Pierre Meneton : Lanceur d'alerte malgré lui

Pierre Meneton, Photo ©Hélène Février
Pierre Meneton, Photo ©Hélène Février

Connu du grand public pour avoir dénoncé les méfaits de la surconsommation de sel et la désinformation opérée par les lobbies français de l’industrie agro-alimentaire, le combat du chercheur Pierre Meneton fut, durant douze ans, riche en rebondissements. Présenté par les médias comme un lanceur d’alerte, lui se qualifie comme un chercheur du service public qui fait juste son métier. Témoignage.

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Écoutes administratives, tentatives de dénigrement de son travail, procès… l’histoire de Pierre Meneton, ne manque pas de sel. Mais comment ce chercheur français à l’Inserm, spécialiste des maladies cardio-vasculaires, au parcours scientifique classique, en est-il arrivé là ?
 
Un simple chercheur

Entre 1988 et 1998, Pierre Meneton mène une vie de  chercheur « type » : expériences en laboratoire, publications de recherches dans des revues internationales, congrès… Sa spécialité ? Les facteurs responsables du développement des maladies cardio-vasculaires. Dix années durant, il évolue dans un petit cercle assez fermé de chercheurs français et étrangers, où les connexions avec la société sont très limitées. Jusqu’au jour où une série de constatations le « fait dévier de cette trajectoire ».
 
Des éléments frappants

Au cours de l’année 1998, il voit passer dans les médias une série d’articles indiquant que le sel n’est pas l’ennemi que l’on décrit. Et qu’il n'existe pas de base scientifique prouvant qu’il est nocif pour la santé. Dans certains services médicaux et hospitaliers, il tombe également sur des fascicules véhiculant ce message rassurant. Pierre Meneton est interloqué. La nocivité de l’excès de sel sur la santé, est pourtant un sujet qui fait consensus au sein de la communauté scientifique. Depuis 1969, les expertises collectives réalisées dans le monde sont légion. Toutes s’accordent à dire que la surconsommation de sel constatée dans les pays industrialisés est un facteur de risque de l’hypertension et des maladies cardiovasculaires graves comme : l'infarctus du myocarde et les AVC. 
 
En observant de plus près, un autre élément le « frappe ». Tous les articles et brochures parus se basent sur les interventions d'un chercheur de l'Inserm, un certain Tilman Drüeke. Il s’aperçoit alors que, depuis le début des années 1980, ce chercheur travaille également comme conseiller scientifique pour… le Comité des salines de France, le lobby des producteurs de sel industriel.
 
« Pour moi, tout cela remettait en question la finalité même de la recherche. A quoi bon réaliser des expertises collectives auxquelles ont participé des centaines d’experts qui ont compilé le travail de milliers de chercheurs  et d’aboutir à des connaissances aussi robustes si, finalement, celles-ci ne sont pas prises en compte, et que les déclarations de quelques experts aboutissent à entretenir un flou artistique ? » Pierre Meneton, ne peut admettre qu’une telle désinformation, en totale contradiction avec les connaissances scientifiques accumulées depuis 30 ans, continue de circuler. Il décide d’agir.
L'excès de sel serait responsable chaque année en France de 25 000 décès
L'excès de sel serait responsable chaque année en France de 25 000 décès
 
Un dossier accablant

En 1998, l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) n’existe pas encore et du côté du ministère de la santé, c’est le silence radio. Que faire ? En septembre, de concert avec son collègue Joël Ménard, à l’époque Directeur général de la Santé, il publie un article dans le mensuel grand public « La Recherche ». Dans celui-ci, les chercheurs rappellent les connaissances scientifiques sur les dangers de la surconsommation de sel. Ils mettent en garde contre la désinformation et font allusion aux importants intérêts économiques qui se cachent derrière le sel ajouté en excès par l'industrie agro-alimentaire au moment de la fabrication des produits (cf.encadré). L’article est repéré puis repris par les médias. Notamment par deux journalistes d’investigation du magazine Le Point : Christophe Labbé et Olivia Recasen. Pierre Meneton, ne le sait pas encore, mais cet article marquera le début d’un combat qui durera douze ans.

Fin 1999, peu après la création de l’Afssa, Pierre Meneton, transmet à l’Agence un rapport sur les conséquences de la surconsommation de sel  des Français - 75 000 accidents cardio-vasculaires, dont 25 000 décès, lui seraient imputables chaque année. Simultanément, Joël Ménard en fait de même. Leur objectif : faire remonter les données auprès des pouvoirs publics. Ils sont auditionnés. Mais, très vite, ils s’aperçoivent que « les conseils nutritionnels à la population française »  à paraître, ne tiennent pas compte de leur recommandations et que l’auteur retenu par l’Agence pour rédiger le chapitre relatif au sel n’est autre que... Tilman Drüeke !


Buzz médiatique

Février 2001, Christophe Labbé et Olivia Recasens qui suivent l’affaire de près, sortent un dossier complet qui fait la une du Point. Ils y exposent les problèmes de santé publique, la désinformation opérée par les lobbies agro-alimentaires via des experts acquis à leur cause et…  l’inaction des pouvoirs publics. Coup de théâtre : « du jour au lendemain, la situation change du tout au tout » se rappelle le chercheur. Le directeur de l’Afssa de l’époque, Martin Hirsch, le contacte par téléphone. Joël Ménard et Pierre Méneton, sont conviés à un groupe de travail où siègent également... Tilman Drüeke et les industriels de l’agro-alimentaire ! Début 2002, l’Afssa émet ses recommandations. Un rapport est signé par l’ensemble des parties « il est enfin à peu près en concordance avec les connaissances scientifiques et les autres recommandations dans le monde. »
Parallèlement à ces travaux, durant toute l’année 2001, le bruit médiatique continue, les émissions de plateaux télés s’enchaînent, les reportages aussi. La machine médiatique s’emballe. « En l’espace de trois ans, on n’a jamais autant parlé de l’effet nocif du sel sur la santé. Les grands groupes industriels qui pendant 30 ans avaient réussi à étouffer l’affaire sont catastrophés. » Mais M. Méneton n’est pas encore au bout de ses surprises…
 
Sur écoute

A la veille de l’élection présidentielle française, il remonte aux oreilles des journalistes du Point que Pierre Meneton et Joël Ménard sont surveillés par les services de renseignement. Ils font l’objet d’écoutes administratives et leurs proches sont fichés. A l’approche du vote, les journalistes croient flairer un scandale à Matignon. Et un bon scoop pour Le Point qui titre « un scientifique sous surveillance ». Par la suite, le chercheur en apprend davantage sur le dessous des écoutes : la demande aurait été formulée par le ministre de l’Economie de l’époque, Laurent Fabius sur demande d’une multinationale agro-alimentaire française (dont le nom commence par « D »). Face au refus de la Commission d’interception des écoutes de sécurité, le cabinet du Premier ministre aurait finalement diligenté lui même l’enquête, court-circuitant ainsi la Commission. « Je ne m’en étais pas aperçu, dit en souriant le chercheur. Avant d’ajouter : si on ne m’en avait pas informé, je n’en aurais rien su. »


Tentatives de déstabilisation



De même, quelques années plus tard, il apprendra que, son « cas » avait été examiné par le comité d’éthique de l’Inserm pour voir s'il portait atteinte à l’image  de l’Institut. «Qu’ils se soient réunis suite à tout ce battage médiatique, je peux le comprendre. En revanche, s’interroge-t-il, pourquoi le cas de M. Drüeke, lui, n’a-t-il  jamais été examiné par un quelconque comité d’éthique ? »

Hors de lui, le comité des Salines de France (c'est-à-dire essentiellement les Salins du Midi et les Salines de l'Est) tente de discréditer le chercheur et au travers de lui, le discours scientifique. Entre 2001 et 2008, des lettres de dénigrement, le qualifiant d’hurluberlu, sont envoyées de manière répétée à la direction de l'Inserm. « Dans ces missives « croustillantes», le Comité demande des sanctions à mon égard, menace d’entreprendre des actions et enjoint l’Inserm de se désolidariser de mon discours ». En voici un exemplaire :
 
   


« Tant que je menais mon travail de recherche au niveau international, il était difficile de me licencier d’autant que j’avais un statut de fonctionnaire. En revanche, on aurait pu me mettre des bâtons dans les roues, voire me placardiser. » Il n’en sera rien. Au cours de cette période Pierre Meneton ne subira aucune pression de la part de sa hiérarchie. La direction de l’Inserm et Joël Ménard, qui un temps avait été pressenti comme Directeur Général de cet institut, « amortiront ». Pierre Meneton ne sera d’ailleurs tenu informé de ces « péripéties » que bien des années après.
Mais qu’un fonctionnaire s’attaque ainsi au secteur agro-alimentaire était gênant pour les lobbies. Une seconde réplique n’a pas tardé…



Dernier bâton de dynamite
 

En 2006, suite à la parution d’un article dans TOC Magazine, le Comité des Salines de France attaque en Justice le chercheur ainsi que le magazine non pas sur le fond du dossier, à savoir la nocivité du sel en excès, mais pour cette phrase: « Le lobby des producteurs de sel et du secteur agroalimentaire industriel est très actif. Il désinforme les professionnels de la santé et les médias. » « Une phrase que j’avais probablement déjà prononcée plus de 100 fois auparavant! »
Pierre Meneton ne se laisse pas abattre pour autant. Lors du procès en 2008, sont notamment présents sur le banc des plaignants: le Délégué Général du Comité des salines de France, M. Bernard Moinier, (l’auteur des lettres envoyées à l’Inserm), et son conseiller expert en santé : M. Tilman Drüecke ! « En les voyant, je n’ai eu qu’une envie, aller jusqu’au bout ! ». Mais le chercheur ne pense pas être un « courageux particulier » pour autant. « Le consensus scientifique régnait. J’avais collecté toute une série de documents et je pouvais m’appuyer sur une kyrielle d’expertises collectives internationales qui traitaient de ce sujet. Bien évidemment, je n’étais pas le seul gugusse à avoir étudié le problème du sel.»

A l’intérieur du tribunal Joël Ménard témoigne à la barre, à l’extérieur des pétitions de soutien circulent. Ses collègues lui manifestent leur sympathie. Même si, il l’avoue, il aurait bien aimé que la communication sur les méfaits du sel se fasse de manière plus collective. Car, pour lui, la recherche est fondamentalement collective et la personnalisation de la connaissance, induite par les médias, est une aberration. Elle lui pèse. « Dès qu’il y avait un sujet sur le sel, on m’appelait, comme si j’étais le seul à travailler sur le sujet!».

Le procès est relayé par l’ensemble des médias. Notamment par l'hebdomadaire le JDD. Le buzz médiatique reprend de plus bel. L’action juridique engagée par le Comité des Salines de France est déboutée. « Au final, ils auront gagné 30 ans. De même que le tabac a gagné 30 à 40 ans et le lobby de l’amiante une cinquantaine d’années. Il était évident qu’ils ne pourraient pas continuer à désinformer les populations ad vitam aeternam », conclut-il.
Le 31 janvier 2008, au Palais de Justice de Paris, avant l'ouverture de son procès<br/><br/>
Le 31 janvier 2008, au Palais de Justice de Paris, avant l'ouverture de son procès

 
Le message est passé mais…

Estime-t-il avoir obtenu gain de cause ? Pour l’alerte proprement dite oui. Dans leur discours, les pouvoirs publics reconnaissent officiellement que l’excès de sel est un problème de santé publique majeur. Et le message a également fait son chemin dans les associations de médecins, les médias, l’opinion publique. « Le temps de l’Omerta est terminé ». En revanche, se désole-t-il, « aucune mesure n’a été prise pour résoudre ce problème. Aucune législation contraignante n’a été adoptée. Au final, les lobbies ont gagné. (...) Afin de réduire les teneurs en sel dans les aliments transformés, la stratégie, du gouvernement français, qu'il soit de droite ou de gauche, est orientée vers l'auto-discipline et le volontariat ». Il en veut pour preuve la réponse envoyée par Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé (cf. ci-dessous). « S'il y a une balance à faire entre intérêts économiques et santé de la population, la balance penche quasi systématiquement du côté des intérêts économiques. (…) Finalement, dit-il d'un air désabusé, « la leçon que je tire de cette histoire est qu'il n’y a pas de ministère de la Santé : il y a des cellules de gestion de crises et de risques politiques, juridiques, économiques et éventuellement de santé publique. »


Lanceur d’alerte ?
 

« Les médias m’ont toujours apposé cette étiquette. Personnellement, je ne l’ai jamais utilisée »... «  Je suis payé par la collectivité pour chercher à améliorer la santé de la population. Je ne suis pas lanceur d’alerte, mais chercheur du service public. Je n’ai fait que mon métier. » Si c'était à refaire ? Il recommencerait.
   

Définition de l'alerte éthique selon Transparency International

« L'alerte éthique est le geste d'un individu qui est témoin d'un acte illégal, illicite ou dangereux pour autrui, touchant à l'intérêt général, et qui alerte les instances ayant le pouvoir d'y mettre fin. » 
 

Le sel : Quel intérêt pour les industriels ?

Le sel, dont la présence n'est pas obligatoirement signalée sur l'étiquette, serait ajouté par l’industrie agro-alimentaire pour : 
  
- augmenter le poids des produits transformés et donc leur prix. Le pouvoir de rétention du sel permet d'accroître la quantité d'eau contenue dans les aliments, donc de gonfler artificiellement leur poids. 
  
- relever le goût d'aliments trop fades : le sel permet notamment de rehausser les saveurs sucrées et de diminuer les saveurs amères, d’où sa présence importante dans les confitures, les glaces, les gâteaux, les pâtisseries…  
 

Qui s’oppose à la réduction du sel ?

Par Pierre Meneton.
 
- Les gros producteurs de sel industriel.  
 
- Les industriels de l’agro-alimentaire. Pour eux, une diminution du poids entraînerait une diminution du prix de vente. Par ailleurs, ces industriels ne veulent pas prendre le risque que le consommateur ne détecte un changement de goût, et par conséquent se détourne de leurs produits. Récemment, certains d'entre eux se sont lancés dans la production d'aliments à faible teneur en sel, voire « sans sel. » Mais ces produits sont généralement plus onéreux. 
 
- Les producteurs de boissons sont également très rétifs à la réduction du sel dans les aliments produits par l’industrie agro-alimentaire. Le sel donne soif et incite donc à la consommation d'eaux minérales ou de sodas. En gros, plus il y a de sel et plus on boit. Pour les multinationales des boissons, cette diminution ferait, de fait, chuter la consommation dans des proportions non négligeables.