Places boursières : le grand yoyo d'une économie parallèle ?

La place boursière de Tokyo dévisse depuis une semaine alors que sa progression depuis le début de l'année ne s'est jamais démentie, en opposition complète avec une réalité économique déprimée. Dans le même temps New-York ou Paris affichent une santé indécente. Pourquoi et comment les bourses peuvent ignorer l'économie réelle, et avec quelles conséquences ?

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Paul Jorion : “ Les Américains impriment vingt milliards de dollars par semaine“

L'indice de la bourse américaine, le Dow Jones, a atteint ces derniers jours des sommets : presque 16 000 points. Le CAC 40 français en progression depuis le début de l'année a même dépassé les 4000 points il y a peu et se maintient juste en dessous de ce seuil. Les traders se frottent les mains : dans le monde de la bourse et des cotations des plus grandes entreprises, il semble ne pas y avoir de crise…

En parallèle de ces très bons résultats, l'économie des nations qui accueillent ces mêmes grandes entreprises cotées sur les places financières, est elle, nettement moins reluisante : la zone euro est en récession, le chômage y a explosé, les Etats-Unis, même s'ils ont retrouvé un peu de croissance, sont à la peine, et leur dette publique a dépassé les 100% du PIB.

Mais, d'un seul coup, c'est l'affolement, une soudaine chute des valeurs en bourse : -3% à la bourse de Tokyo ce lundi, après un -2,9% vendredi dernier. Difficile de suivre et comprendre le yoyo des bourses mondiales alors que l'économie réelle continue de s'enfoncer, ou remonte très lentement une pente visiblement très dure à gravir.

Des valeurs d'entreprises surestimées ?

Un expert en économie récemment interrogé sur une station de radio du service public répondait ceci, lorsqu'on l'interrogeait sur la bonne santé du CAC 40, alors que l'économie française était en crise et ne décollait pas : "C'est normal, les grandes entreprise du CAC 40 réalisent la majorité de leur chiffre d'affaire à l'étranger, dans les pays émergents, et eux ils ont de la croissance". L'affaire serait donc entendue et d'une simplicité évidente : les entreprises de la bourse "travaillent" à l'étranger, et donc, il serait normal que le CAC 40 ne reflète pas l'économie du pays qui l'accueille, la France.

Mais alors pourquoi cette bourse française s'est-elle effondrée en 2009, pour remonter en 2011, et de nouveau s'écrouler en 2012 ? Le lien direct avec une activité des entreprises et l'économie des pays émergents serait-il en fait un raccourci bien pratique pour cacher une autre réalité ?

Le blogueur et spécialiste des marchés financiers, Paul Jorion (voir encadré), résume de façon très claire la situation actuelle qui n'est pas reliée selon lui à une quelconque activité des entreprises : "Les bourses montent parce que les Américains impriment vingt milliards de dollars par semaine. Cet argent, en principe est imprimé pour relancer l'économie américaine, mais en fait c'est de l'argent qui se disperse dans l'économie mondiale. Il se retrouve essentiellement dans les pays émergents, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, ndlr), parce qu'il y a véritablement moyen de placer dans ces pays là de l'argent qui rapporte un véritable taux d'intérêt. Mais cet argent peut aussi se placer à des endroits où il crée une bulle…"

Valeur réelle et bulle spéculative

Croire que les places boursières sont le reflet de la valeur réelle des activités de leurs entreprises est d'une grande naïveté : "La valeur cotée en bourse d'une entreprise est un multiple par rapport à la valeur de l'entreprise. Dans une période normale, la valeur boursière d'une entreprise, représentée par ses actions, est disons à peu près douze à quinze fois la valeur de l'entreprise. A l'opposé, dans une période dépressive on s'aperçoit que la valeur en bourse d'une entreprise est moindre que le prix évalué, si par exemple on la revendait." explique Paul Jorion.

Cet aspect des bulles financières est central dans la période actuelle, où énormément d'argent circule, en bien plus grande quantité que la valeur matérielle réelle mondiale des biens et des services. Et le spécialiste d'en exprimer les raisons : "Des bulles sont possibles quand il y a beaucoup d'argent, que les gens ne savent pas le placer quelque part, en particulier comme maintenant, parce qu'il est trop risqué de prêter de l'argent, parce qu'on ne sait pas s'il va être remboursé. La bourse est alors un endroit où l'on peut créer une bulle. Le prix va monter, bien au delà des 12 ou 15 fois (de la valeur des entreprises, ndlr).

Que génère donc cette bulle qui ne correspond pas à une augmentation d'activité des entreprises, ni à leur enrichissement réel, mais simplement des placements financiers en très grand nombre par l'achat massif d'actions ? "Comme il y a beaucoup de gens qui achètent, le prix des actions monte. Mais quand on décolle de cette valeur moyenne considérée comme normale, de douze à quinze fois, les gens attendent une correction, ils se disent que ça ne peut pas durer. Le problème est que le jour où certains vont commencer à vendre, les autres vont se dire, 'c'est le moment de la correction' et tout le monde commence à vendre…", souligne Paul Jorion.


Plus dure sera la correction ?

Dans le cas de la bulle financière actuelle, "les valeurs sont de 25 ou 30 fois au lieu de 12 ou 15" selon Paul Jorion qui insiste sur l'impossibilité que cela dure : "Une bulle est l'équivalent d'un processus critique en physique, c'est un processus qui ne peut pas durer : la bulle finira par crever. Ceux qui sont sur ces marchés sont tout contents avec ces valeurs à 25 fois ou 30 fois la valeur, mais quand sur la première page de Bloomberg.com, du Financial Time, du Wall Street Journal, il y a des éditorialistes qui disent 'ça ne peut plus continuer', à ce moment là il y a le premier qui dit 'bon c'est vrai, ça ne va pas durer, je vends maintenant'. Et si c'est un gros, il va impressionner les autres, et là on est au bord de la correction, et si la correction arrive et que l'on tombe en dessous d'un multiplicateur de douze à quinze fois, et bien à ce moment, on est dans un crash."

Pour la baisse de la bourse de Tokyo, l'explication peut provenir des systèmes de type "Carry Trading", (investissements en fonction des différences de taux d'intérêts entre monnaies, ndlr) pour Paul Jorion : "quand un pays comme le Japon change de stratégie, ça change la donne, et cela peut devenir moins intéressant d'y faire des placements, ce qui a été le cas, donc une correction s'opère, les gens vendent."

La réalité des baisses et des hausses boursières, des emballements qui les caractérisent est celle d'une économie quasi parallèle, basée sur la spéculation, avant toute chose. Même si les opérateurs boursiers s'occupent aussi d'achats concrets. Ce que rappelle le spécialiste de la finance : "par exemple, on traite quotidiennement sur certains contrats à termes de l'or, 7 fois le volume d'or présent sur la planète : parce qu'il y a 80% de spéculateurs, qui font des paris sur les prix, et qui au moment où il faut se faire livrer, se retirent. Il reste les 20% pour acheter réellement, mais de toute façon on ne saurait pas comment utiliser tout cet argent : il y a une telle concentration de la richesse entre les mains de très peu de personnes qu'ils ne savent pas quoi en faire. Christine Lagarde (Directrice du FMI) le rappelait récemment : '35% de la richesse mondiale est entre les mains de 0,5% de la population mondiale.'

Aucun rapport avec la réalité

Pour finir, si l'on questionne le spécialiste de la finance à propos du rapport entre la dette des Etats, l'état de l'économie et la bourse, sa réponse est limpide : "un Etat endetté, c'est de l'économie réelle, mais la valeur du CAC 40 n'a aucun rapport avec ce marché là. Les marchés boursiers sont des marchés secondaires. Quand une entreprise émet des actions pour la première fois, il y a un prix calculé par rapport à sa valeur économique au moment même. Ensuite, le rapport entre une action et la valeur de la compagnie passe uniquement par les dividendes. La valeur en bourse des grandes entreprises ne correspond pas à l'état réel de ces entreprises". Et le spécialiste de conclure : "Ce sont des ordinateurs qui achètent et vendent des actions sans même se poser la question de savoir ce que l'entreprise fait. Nous ne sommes  plus en 1850 ou le lecteur du moniteur regardait si l'entreprise avait bien vendu le trimestre précédent. On en est plus là. Les chiffres de la bourse ont complètement décollé d'une réalité économique."

Paul Jorion @PaulJorion

Paul Jorion est titulaire de la chaire « Stewardship of Finance » à la Vrije Universiteit Brussel. Il est également chroniqueur au Monde-Économie et fait partie du Groupe de réflexion sur l’économie positive dirigé par Jacques Attali. Il est diplômé en sociologie et en anthropologie sociale (Docteur en Sciences Sociales de l’Université Libre de Bruxelles). Il a enseigné aux universités de Bruxelles, Cambridge, Paris VIII et à l’Université de Californie à Irvine. Il a également été fonctionnaire des Nations-Unies (FAO), participant à des projets de développement en Afrique.
Paul Jorion a travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il avait préalablement été trader sur le marché des futures dans une banque française. Il a publié un ouvrage en anglais relatif aux répercussions pour les marchés boursiers de la faillite de la compagnie Enron : Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003). Il a publié, La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; Le Croquant 2009), L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce « la crise des subprimes » (Fayard 2008), La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard 2008), L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009), Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009), Le prix (Le Croquant 2010), Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011) et La guerre civile numérique (Textuel 2011).
Ses ouvrages les plus récents sont Misère de la pensée économique (Fayard 2012) et La survie de l’espèce (Futuropolis/Arte) avec Grégory Maklès.