Plantu fête 40 ans de dessins au Monde

En 1972, alors qu'il travaille aux Galeries Lafayette après "deux années de médecine ratées", Jean Plantureux dépose tous les matins un dessin au siège du journal Le Monde. Le 1er octobre, son dessin est publié pour la première fois. 19 000 caricatures plus tard, le journal rend hommage à son dessinateur de Une, plus connu sous son pseudonyme, Plantu. 

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Premier dessin de Plantu publié dans Le Monde daté du 1er-2 octobre 1972
Premier dessin de Plantu publié dans Le Monde daté du 1er-2 octobre 1972
Qu'avez vous ressenti lorsque enfin votre premier dessin a été publié? 

J'ai attendu jusqu'à 14h30 et je suis allé au kiosque, dans le quartier que j'habite toujours. Je me souviens qu'il pleuvait ce jour là. Il flottait, et moi aussi, j'avais l'impression que mes pieds ne touchaient plus le sol. Quand j'ai vu mon dessin publié j'étais comme protégé.

Quarante ans plus tard, comment vivez vous la parution d'un numéro du Monde en votre honneur? 

Je le vis comme si j'étais le dessinateur de la Une du Monde, c'est un sentiment qui me permet de jouer avec la réalité parce que si je pense réellement qu'on a fait ça pour moi, ça risque d'être dur à vivre. Je fais comme si c'était vécu par quelqu'un d'autre, que j'accompagne. Quand je fais mon dessin tous les jours, si je me dis qu'il est destiné à 500 000 lecteurs, ça devient très impressionnant. Du coup, je me dis que je le fais pour me faire plaisir, et pour quelques journalistes du Monde, il se trouve qu'il est publié, c'est tout. 

Vous occupez une position extrêmement privilégiée, en avez vous conscience?

Bien sûr, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je passe beaucoup de temps à m'excuser de ce que je suis... Je sais bien que c'est une position enviable et enviée, je comprends qu'elle puisse énerver et que certains doivent se dire "Mais qu'est ce qu'il fait encore là celui là, à la Une du journal?". Je prends donc toujours le parti de continuer à être tonique dans les dessins, et je réponds aux gens que je suis désolé, je ne sais pas pourquoi, mais ils m'ont gardé, c'est comme ça!

Que dites-vous aux nouvelles générations de dessinateurs de presse? 

Que c'est un métier passionnant. D'ailleurs, j'ai demandé au directeur et aux différents rédacteurs en chef de penser, avec moi, à ce qu'on puisse mettre en avant des jeunes dessinateurs pour la Une du Monde. Parce que quarante ans ça va hein... Petit à petit, ça serait bien de réfléchir à ce qu'on puisse mettre des jeunes dessinateurs, j'en connais beaucoup. On peut aussi animer la Une avec des dessinateurs qui viennent du Proche-Orient, des Palestiniens, des Jordaniens, des Israéliens... 

Comment avez-vous vu évoluer la liberté d'expression au fil de votre carrière? 

Depuis l'affaire des caricatures danoises on s'est rendu compte qu'Internet avait largement changé la donne. Avant, on pouvait faire à Copenhague ou à Paris, des dessins comme on en aurait fait dans un club de camardes qui se font un frisson dans une cave de Saint-Germain. Maintenant, c'est fini, nos dessins sont vus sur le Web et parfois manipulés par des barbus qui se font passer pour moyen-ageux. Ils ne le sont pas du tout et maîtrisent très bien Internet.

Justement, comment avez-vous réagi aux caricatures du prophète publiées par Charlie Hebdo?

En 2006, quand il y a eu l'affaire des caricatures danoises, je ne savais pas, comme d'ailleurs beaucoup de monde, que le visage du prophète était considéré comme un blasphème et comme une humiliation. Quand on va dans une mosquée et qu'on nous demande d'enlever nos chaussures, ça me parait normal, et je pourrais comprendre que si on rentrait avec les chaussures aux pieds, ça puisse être interprété comme quelque chose de choquant. Je cherche ainsi, comme beaucoup de journalistes, à savoir jusqu'où on peut aller. Je pense que tout journaliste doit penser aussi à une forme d'éthique pour éviter que la planète soit à feu et à sang inutilement alors qu'on peut très bien faire notre travail de dessinateur et critiquer les fondamentalistes des trois religions - qui sont d'ailleurs minoritaires - sans pour autant être humiliant contre les croyants. Les croyants ont bien le droit de croire que le christ a marché sur l'eau, ça ne me dérange pas pourvu que je puisse dire ce que je veux sur le pape. 

Avez-vous des personnages que vous avez préféré caricaturer?

Ah Sarkozy, c'était du gâteau! On lui doit de l'argent! Le syndicat des dessinateurs devrait lui décrocher un crédit parce qu'il nous a vraiment aidé. Il ne nous a pas aidé démocratiquement, mais pour les dessinateurs, c'était du pain béni!
 
A l'inverse, quels ont été les plus difficiles à caricaturer?

En général, tous les gens mesurés le sont. Même si comme citoyen j'aimais bien Jospin, ou Ayrault aujourd'hui, ce sont des gens tellement mesurés que c'est plus dur pour nous. Mais ce qui est dur pour un caricaturiste peut être bon pour la démocratie... 

Votre petite souris ne célèbre pas ses quarante ans d'existence, elle est un peu plus jeune, comment est-elle née et quel rôle joue-t-elle dans vos dessins?

C'était en 1995, il a fallu que je sorte une petite souris de ma manche, parce qu'il y avait une directrice artistique qui voulait virer deux dessinateurs. Comme le courrier que je lui avais envoyé à cet égard était assez dur et violent, pour l'assouplir, je mettais un petit animal à la fin, une petite souris. Plus tard, on a réglé le problème des deux dessinateurs et j'ai enlevé la petite souris. Du coup, les lecteurs m'ont demandé de la faire revenir et je me suis dit que s'ils la voulaient, j'allais la laisser, c'est un petit jeu comme ça. D'ailleurs, la semaine dernière, j'ai fait un dessin dans lequel je l'ai oubliée et il y a eu plusieurs lecteurs qui m'ont écrit pour me demander ce qu'il s'était passé avec la petite souris, c'est mignon. C'est la copine des lecteurs, tout le monde se l'approprie, et je trouve ça très sympathique.