Politique : mais qui donc est le peuple ?

De l'extrême gauche à l'extrême droite, hommes et femmes politiques ne cessent de le revendiquer ou de s'en faire l'écho : mais qui est ce peuple dont tout le monde se réclame ? Pour mieux comprendre ce concept à géométrie variable, entretien avec l'historienne Déborah Cohen, auteure de "La nature du peuple : les formes de l'imaginaire social".

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Marine Le Pen déclarait lors de son dernier discours du 1er mai : "Nous ne sommes pas eux, nous ne sommes ni de leur droite, ni de leur gauche, nous sommes le monde qui vient, les générations qui se lèvent, la voix du peuple face au pouvoir injuste".

La voix du peuple face au pouvoir injuste : cette certitude de représenter le peuple ou de porter sa voix est partagée par un nombre de plus en plus grandissant de représentants politiques. Plus particulièrement au sein des mouvements nationalistes, souverainistes, ceux que l'on nomme les partis populistes, le plus souvent d'extrême droite.

Quand est vraiment apparue la notion de peuple en politique ?

Deborah Cohen : Si tout le monde dans les partis politiques se réclame du peuple aujourd'hui, c'est par une trace parfois pervertie ou ambigüe de la révolution française. Parce que c'est à ce moment-là que s'ouvre la politique en France, avec la proclamation du principe de souveraineté. Ce n'est pas la souveraineté du peuple qui a été déclarée en premier, mais celle de la nation. La nation, dès 1789, est la source unique de légitimation du pouvoir. Avant même la proclamation de la République. Mais dès le début, il existe une ambigüité entre nation et peuple. Il y a la fameuse phrase de Mirabeau quand les envoyés du roi veulent chasser les révolutionnaires, lors des états généraux, en juin 1789, où il dit, "nous sommes ici par la volonté du peuple", mais en fait, par peuple, il entend nation. A ce moment de la révolution, le corps politique n'est plus contenu dans celui du Roi, mais pour autant, il n'est pas contenu dans le peuple, il est dans l'assemblée élue.
La constitution de 1791 écarte la démocratie directe et c'est très clair : le peuple ne participe pas au gouvernement, il ne participe que par l'intermédiaire de ses représentants. Donc il n'y a pas de référendum, pas de plébiscite, pas de droit d'initiative. Il y a une confusion : on dit peuple pour dire nation, non pas pour dire la multiplicité des citoyens, le concept de peuple est quelque chose qui est une abstraction. Ensuite, le peuple comme légitimation du pouvoir apparaît plus tôt dans l'histoire, quand le souverain ne peut plus se légitimer de la seule référence à son droit divin. On trouve cela dès les guerres de religion, au XVIème siècle, avec les idées des monarcomaques. C'est à chaque fois le principe d'une supériorité du peuple sur le Roi, pour légitimer la résistance face à un gouvernement injuste ou tyrannique. Mais en fait, ce peuple est représenté par des états généraux qui ne sont pas du tout représentatifs du peuple.


Pourquoi le terme populiste est-il péjoratif alors qu'au contraire, populaire ne l'est pas ?


D.C : Populaire n'est pas toujours positif, mais renvoie à une dimension sociologique plus que politique. Le terme populaire est assimilé à quelque chose de bas, comme "la France du bas" de Rafarin. L'opinion populaire n'est pas non plus quelque chose de valorisant, c'est l'inverse de l'avis de la sagesse. Mais c'est vrai que c'est encore une fois ambigu, de nombreux partis politiques utilisent le terme populaire… Le peuple, le populaire est souvent un parti, celui des plus démunis : au XVIIIème siècle, on commence à découvrir cet aspect partiel dans la notion de peuple, qui sont ceux qui manquent le plus. Avec un aspect très paternaliste, on les plaint, ils sont l'objet de la philanthropie, mais on ne leur donne aucune capacité politique. C'est en 1793 que la souveraineté populaire est déclarée. Il y a un article dans la déclaration des droits qui dit "la souveraineté réside dans le peuple". Quant au populisme, l'idée que le peuple en politique est l'irruption de passions violentes, d'une masse brutale et ignorante, c'est une idée ancienne. On n'appelait pas ça populisme, mais ça ressurgit à chaque fois que les élites politiques sentent qu'elles ne contrôlent plus tout. Au XIXème siècle, c'est très clair, avec la crainte de voir ressurgir la violence de la révolution. Le populisme est pour les élites de l'ordre de la crainte de la démocratie : le moment où l'on confond la démocratie et une espèce de horde déferlant sur le pouvoir en place. Au fond, le populisme n'est pas le problème du peuple mais celui des élites : quand les élites n'arrivent plus à donner forme à la demande du peuple.

On a souvent l'impression que le mot peuple ne recouvre pas les mêmes groupes de population en fonction de qui utilise le mot : le peuple de gauche, les 99% des indignés, la France qui se lève tôt : il y aurait plusieurs peuples ?

D.C :
On touche quelque chose d'important puisqu'on considère alors que le peuple est une partie de la population, celle des plus opprimés, des plus démunis, mais à ce moment là ce n'est plus de la politique mais de la sociologie. Il faut alors décrire les caractéristiques économiques, culturelles, sociales de divers groupes subissant divers oppressions. A ce moment là, ces divers peuples ne peuvent pas être l'objet de slogans. Mais si le peuple est un pôle de ralliement, une abstraction, je pense que ça peut être pour tous ceux qui veulent sortir de la réduction qu'on fait d'eux vis-à-vis de leur condition sociologique. "Peuple" peut-être un mot d'ordre qui peut permettre de sortir d'une condition, d'être "autre". Le slogan dans les manifs "nous sommes tous des enfants d'immigrés" peut illustrer cet aspect des choses : être du peuple peut permettre de se rallier politiquement, sans être conditionné. Ce sont ceux qui veulent s'unir, être politiquement ce que l'on n'est pas sociologiquement. Les 99% peuvent rejoindre cette idée qui dit qu'il y a plus de commun pensable que de différences concrètes. On y retrouve l'ouvrier-poète comme le bourgeois-révolutionnaire. On peut faire un peuple avec les différences de peaux, de religions, etc…

Les représentants du peuple sont aujourd'hui dans une vraie difficulté (affaires DSK, Cahuzac, Guéant, Karachi, Woerth etc…), et ils semblent réagir aux sondages d'opinion avant tout : le peuple est-il au fond l'opinion publique renvoyée par les sondages ?

D.C : Les représentants du peuple sont en difficulté, mais ce n'est pas la faute du peuple. Il y a pourtant une vitalité politique en France. Je ne sais pas si les représentants d'aujourd'hui ne représentent pas autre chose qu'eux-mêmes. Mais quand les élites décident de réunir les conditions, parce qu'elles y sont poussées, elles peuvent faire vivre le débat politique. Les gens s'engouffrent dedans en général, comme en 2005 pour la constitution européenne. Pas dans les formes institutionnelles et policées, mais les gens adorent parler politique.

Dans une société mondialisée, marchande, libérale, transfrontalière, interconnectée, cette notion de peuple a-t-elle encore une quelconque signification ?

D.C :
La nation vise à unir, et ce principe d'unité est mis à mal par le standard mondialisé. Mais contre ça, la notion de peuple, au sens politique peut servir, parce que le peuple c'est tout le monde : le gay, le catholique, le musulman, etc… Mais il faut créer un projet politique commun pour ça. Alors qu'aujourd'hui les politiques se servent de la notion de peuple dans les partis, donc au sens partisan.


Les "consommateurs-internautes-sondés" ont-ils remplacé le peuple ?

D.C :
Je ne sais pas, ce sont les sociologues qui peuvent répondre. Est-ce que les gens ont oublié le collectif et s'abrutissent dans la consommation ? Il y a un très beau livre qui vient de reparaître, de Siegfried Kracauer, sur les travailleurs allemands dans les années 30. Il voit ces employés sans aucune doctrine, sans but, complètement englués dans une vie dont la valeur suprême n'est pas un contenu mais un éclat : la distraction, la consommation. C'est très inquiétant, puisque l'on sait ce qu'il s'est passé au bout de ces années 30… Je ne sais pas si on peut voir le peuple aujourd'hui avec un mépris qui voudrait qu'il soit bête, ne s'intéresse pas, etc…" Mais le risque existe d'un peuple qui se désolidarise parce que les politiques n'offrent plus les lieux et les mouvements auxquels on pourrait se sacrifier pour sortir de cet engluement.