Politiques, médias : quand les mots perdent leur sens

Le Premier ministre, Manuel Valls, effectue une tournée de plusieurs banlieues cette semaine. © Guerric Poncet / Creative Commons by-nc-sa 2.0

Manuel Valls débute une tournée des banlieues cette semaine, souvent dénoncée comme une "opération de communication". Les expressions telles que "Les valeurs de la République" sont des expressions désormais courantes en politique. Pour le philosophe et rhétoricien Philippe-Joseph Salazar, celles-ci sont vidées de leur sens ou détournées à des fins politiciennes. Voyage au pays du décryptage de la langue de bois.

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Philippe-Joseph Salazar est philosophe et rhétoricien, ancien «directeur de programme » au Collège international de philosophie (1998-2004), et fondateur du Centre for Rhetoric Studies (1994) à l’université du Cap en Afrique du Sud où il enseigne.  Il est l'auteur de nombreux essais dont Mahomet (Klincksieck, 2005), L'Hyperpolitique (Klincksieck, 2009) et Paroles de leaders (François Bourin Editeur, 2011) traitant particulièrement du "décryptage du discours des puissants".

La dernière publication de Philippe-Joseph Salazar, Paroles armées : Comprendre et combattre la propagande terroriste (Lemieux éditeur, 2015),  décrit la guerre planétaire de communication et surtout de persuasion de masse à laquelle se livrent le salafisme djihadiste et son incarnation armée, le Califat.

Philippe-Joseph Salazar déconstruit les neuf enjeux de la puissance argumentative du djihadisme. Il souligne aussi nos faiblesses collectives et institutionnelles dans 
l’appréciation des stratégies violentes de persuasion.

Le langage médiatique et politique est en cause, et pose la question de son utilisation. Est-il  là pour décrire une réalité observable et cohérente, ou bien est-il devenu un simple outil de "catégorisation générale pour des gestionnaires", comme le pense Philippe-Joseph Salazar ?

Entretien avec le philosophe et rhétoricien, sur quelques expressions les plus usitées du langage politique et médiatique.

Philippe-Joseph Salazar - © Gérard Cambon pour Lemieux Éditeur, 2015

La communauté internationale :

Vous n'aimez pas ce terme de communauté internationale, qui est pourtant très utilisé en géopolitique. Pourquoi ?

Philippe-Joseph Salazar :  Je vais partir d'un exemple, parce que souvent, ce que ne savent pas les gens, c'est qu'en rhétorique nous partons du cas singulier, puisque tout acte de persuasion est singulier.

Il y a quelques jours, je regardais une chaîne de télévision en anglais, et il y avait le président chinois qui s'adressait à la Chambre des communes, au Royaume-Uni, et j'écoutais la traductrice qui énonçait la phrase suivante : "Il existe maintenant une communauté sino-britannique", ce qui donnait en anglais : "a chinese-uk community". Mais qu'est-ce donc que ça ? Ce que l'on qualifierait d'intérêts communs, est traduit du chinois vers l'anglais par "community" (communauté, ndlr), comme pour "Common wealth". Alors que ce ne sont que des intérêts commerciaux qui étaient en jeu.

Ce besoin de généralisation pour essayer de capturer la réalité, est vraiment un phénomène de gestionnaires

Je trouve l'exemple vraiment intéressant. Ce terme de communauté est un terme extraordinaire, qui recouvre à peu près tout et n'importe quoi. Quelle en est la raison ? Il y a un besoin de généralisation logique, et ce phénomène vient, comme tous les phénomènes de société, des élites. Ce sont ces élites qui ont besoin de cataloguer de manière générale un fait politique, ce que Vilfredo Pareto (1848-1923) dans son ouvrage "Traité de sociologie générale" appelle une dérivation. Tout phénomène mène à une dérivation logique, et ce besoin de généralisation pour essayer de capturer la réalité, est vraiment un phénomène de gestionnaires. Ce terme de communauté internationale est du massage de langage, une manipulation pour parvenir à produire au niveau international, des grandes catégories logiques, mais qui ne sont pas logiques du tout ! Ces grandes catégories générales, pour les élites, politiques, médiatiques ou intellectuelles, donnent l'impression au "bon peuple" que ces élites ont  la maîtrise des choses. Cette catégorisation générale permet de s'adapter à toute circonstance, ce qui est le cas de communauté internationale.
 

La civilisation judéo-chrétienne

De plus en plus utilisée cette terminologie semble vous agacer au plus haut point, alors qu'elle est devenue une expression de langage courant. Y aurait-il anguille sous roche avec la "civilisation judéo-chrétienne" ?

P-J. S : Cette expression apparaît régulièrement, mais vous ne la trouverez pas dans la bouche de gens de gauche, ni de gens d'extrême-droite, mais dans celle de gens de droite que l'on peut suspecter, à tort ou à raison - mais peu importe puisque nous sommes dans la rhétorique, donc dans les transactions de persuasion - d'être antisémites.

Notre civilisation, si elle existe, n'est pas judéo-chrétienne, elle est gréco-romaine

Alors on fait une sorte de réfutation préliminaire, en disant "je suis de droite, mais attention, je ne suis pas antisémite", un peu comme les gens qui disent "j'ai des amis juifs". On dit civilisation judéo-chrétienne, alors regardons ce que cela veut dire. Demandez à un Juif orthodoxe, il vous rira au nez, demandez à un catholique, il sera scandalisé. 

C'est une expression profondément séculière, qui a été créée pour éviter le piège de l'accusation d'antisémitisme, c'est aussi simple que ça. Notre civilisation, si elle existe, n'est pas judéo-chrétienne, elle est gréco-romaine. Tout notre droit, nos institutions sont issus de Rome. Mais personne n'ose le dire. Il faut arrêter d'utiliser cette expression de civilisation judéo-chrétienne...
 

Les valeurs de la République

Les responsables politiques s'en revendiquent et en parlent beaucoup, que pensez-vous des valeurs de la République, et au fond, quelles sont-elles précisément ?
 

P-J. S : Cette expression ne correspond pas au besoin de généralisation logique des élites, mais elle correspond à ce que l'on appelle les pouvoir des préceptes. La communauté de discours, ou communauté politique, fonctionne sur des systèmes de contrôle. Une manière de contrôler une communauté de discours, mettons le public français, c'est d'utiliser le pouvoir des préceptes.

Ceux qui invoquent les valeurs de la République, ce sont essentiellement nos gouvernants, et particulièrement le président et le Premier ministre. Ceux que j'appelle en position de totem. Le président est totémique, et un totem sert à protéger le village et terroriser en dehors du territoire du village. Et le totem doit édicter l'éthique, le comportement du groupe. Et si vous regardez bien, le président s'est quasiment arrogé le droit de parler des valeurs de la République. Vous l'entendrez aussi dans la bouche des candidats à la présidence, bien évidemment.

Dans les valeurs de la République il y a La Terreur

La déclaration des droits de l'homme et du citoyen fait partie du bloc de constitutionnalité, mais depuis peu, il a fallu attendre les années 70. Alors on peut imaginer, mais seulement imaginer, que comme précepte, c'est cette fameuse déclaration des droits de l'homme et du citoyen du bloc de constitutionnalité qui correspond aux valeurs de la République. Mais ce bloc de constitutionnalité, c'est du droit, ce ne sont pas des valeurs. Clémenceau disait "qu'on ne peut rien renier de la révolution", il disait : "c'est un bloc". Dans les valeurs de la République il y a La Terreur, et c'est le moment le plus incandescent de la République, quand la nation se lève en armes face à un ennemi intérieur et extérieur, pour la première fois en Europe. Ça ne s'était jamais passé, c'était la première fois qu'un paysan pouvait être héroïque ! Propager la terreur dans toute l'Europe au nom de la raison, comme valeur de la République, c'en est une tout de même ! "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté" disaient-ils. Ce sont ces valeurs dont on ne parle jamais. Et personne ne relève la chose, et personne ne demande quelles sont ces valeurs. L'Empire ? La levée en masse de 1793 ?

Le dialogue social :

Tout le monde a une idée de ce qu'est le dialogue social, mais il est difficile de comprendre ce qu'il représente exactement. Que pensez-vous du dialogue social ?

P-J. S : C'est une invention française. Pour comprendre ce que c'est, il faut aller regarder la charte du Bureau international du Travail (BIT), et il y a là une définition opérative du dialogue social. Qu'est-ce que le dialogue social ?

Il y a un clergé et une liturgie du dialogue social 

Cela consiste à dire que les partenaires sociaux dialoguent entre eux, mais ce n'est pas un dialogue, puisqu'il est entièrement normé dans ses codes et dans ses procédures. Le principe d'un dialogue c'est qu'on dialogue comme on veut, c'est le principe de la dialectique. Alors que là, tout est absolument normé. Il y aussi ce que j'appelle une liturgie du dialogue social : il y a des temps normés pour le dialogue social, des conférences sociales, des délégués, mais aussi un clergé du dialogue social.

Il y a tous ces corps intermédiaires qui sont, ou bien nommés, ou délégués par les syndicats, et qui possèdent comme tout clergé, et la liturgie, et le rite. C'est pour ça que ça ne marche pas, le dialogue social en France. Parce que ce n'est pas du dialogue et que  ce n'est pas social. C'est une grand messe ! Nous ne sommes plus gouvernés mais gérés. Gouverner, ça veut dire prendre des décisions tranchées, aller de l'avant, ne pas s'occuper de l'opinion publique, et remettre son pouvoir sur le tapis tous les cinq ans. 

les musulmans modérés

L'expression est apparue depuis quelques années, et est fortement reprise depuis les attentats de janvier. Qu'en pensez-vous ?


P-J. S : Lorsqu'on a posé la question à Erdogan, le président turc, alors qu'il était aux Etats-Unis,  à savoir s'il était un musulman modéré , il a répondu : "Je ne sais pas ce qu'est un islam modéré, parce que cela voudrait dire qu'il y a un islam immodéré. Alors qu'il n'y a qu'un islam". Récemment un écrivain arabe disait en substance : "l'islam modéré c'est l'islam qui s'endort, l'islam militant ou radical, c'est l'islam qui s'éveille". Donc, l'islam modéré c'est une manipulation de langage, et c'est extrêmement grave. Lorsqu'en France on catalogue les musulmans français, y compris ceux qui sont "démusulmanisés" - comme il y a des Français "déchristianisés" - sous une appellation de musulmans modérés, on les désigne à la vindicte, du Califat  (nommé Daech par le gouvernement français, ou Groupe Etat islamique en France, ndlr).

Si vous êtes un musulman trop dévot, le gouvernement vous traite de malade mental

Toute la littérature du Califat pointe les modérés comme étant pires que les idolâtres,  c'est à dire vous et moi. La République, censée protéger tous ses citoyens - et les musulmans de croyance ou de culture sont des citoyens comme les autres - désigne ces personnes à la vindicte. C'est quand même extraordinaire ! Imaginez que vous êtes un jeune musulman dévot, comme il y a des jeunes catholiques dévots, avec une conscience très forte de ce qu'est l'islam. Vous faites les cinq prières par jour, et vous entendez le gouvernement français, les ministres qui vous disent que vous êtes un malade mental, parce que vous êtes trop dévot, et on traite vos parents de modérés. Imaginez le degré de ressentiment. C'est très dangereux...

Le groupe Etat islamique, les terroristes de Daech :

Que pensez-vous de ces dénominations qui sont désormais rentrées dans le langage médiatique et politique ?


P-J. S : L'utilisation de ces termes est une tendance, de nouveau, à vouloir démontrer qu'on a le contrôle de la situation. On cherche, ce qu'on appelle le juste milieu. C'est la tendance générale des gouvernants, que j'appelle les gestionnaires. Ce juste milieu signifie que l'on exprime une opinion raisonnable, qui n'est pas excessive. Le problème de dénomination du Califat est une affaire assez française, mais si nous sommes en guerre avec des alliés, tout le monde devrait utiliser le même terme. Lorsque l'on parle du Groupe Etat islamique, c'est absurde, puisqu'on ne peut pas être en guerre contre un groupe. Le droit international définit la guerre contre un Etat, pas contre un groupe. Je vous cite un extrait du Discours sur la première décade de Tite-Live, de Machiavel : 

"Partout où il faut délibérer sur un parti où dépend le salut de l’Etat, il ne faut être arrêté par aucune considération de justice ou d’injustice, d’humanité ou de cruauté, de gloire ou d’ignominie, mais rejetant tout autre parti, s’attacher qu’à celui qui le sauve et maintient sa liberté. Les Français ont toujours imité cette conduite et dans leurs actions et dans leurs discours, pour défendre la majesté de leur roi et la puissance de leur royaume."

On voit là la perception qu'avait l'Europe de la France à la Renaissance : la primauté de l'intérêt national. Cet extrait de Machiavel définit aussi très bien les Etats-Unis, qui peuvent déclarer la guerre à n'importe qui.

En France on ne peut plus considérer que la patrie, la nation, l'Etat soient en danger, nous sommes devenus aveugles à ce genre de notion en vivant dans une paix perpétuelle. Donc, nous ne pouvons pas nommer ceux qui partent combattre pour le Califat comme des combattants et des traîtres. Ceux qui restent sur le territoire mais combattent pour le Califat sont des partisans. Autant nommer les choses. Mais on ne veut pas nommer les choses. 

Daech c'est un acronyme d'une expression arabe. Mais est-ce péjoratif ? A moins de connaître l'arabe, pourquoi se poser cette question ? Le processus à mon avis est le suivant : pour vendre une marque, un slogan, il y a une valeur d'appel. EI, ISIS, c'était compliqué, ça ne passait pas bien, et puis ISIS il y a la déesse égyptienne. Donc Daech, c'est pas mal, il y a la consonne explosive au début, ça finit en "ch", ça fait arabe . Cameron a essayé de proposer Daech à la BBC, qui a dit "non". Mais des militaires interviewés au Sénat américain ont dit "The Califate". Les Américains disent le Califat, ils adorent les noms un peu grandioses. Mais ce que nos dirigeants français ne comprennent pas, c'est qu'il est beaucoup plus noble, et séducteur en quelque sorte, que la République se batte contre le Califat islamique plutôt  que contre un machin qui s'appelle Daech

Je donne toutes les références des archives administratives dans mon livre, et le Califat est un Etat : il a un territoire, une population, il administre, il gère, il y a des hôpitaux, des écoles, il a une monnaie. Lors d'une audition du général Gomart, qui est le patron du renseignement militaire, devant une commission sénatoriale celui-ci a dit : "Nous avons affaire là  à un proto-Etat". Mais on ne peut pas le dire en France, parce que la population musulmane, qu'on le veuille ou non, peut être à ce moment là, face à un choix  draconien. 

Salazar 64'
Philippe-Joseph Salazar, sur le plateau du 64' le 23 septembre 2015 à propos de son ouvrage "Paroles armées" et de la guerre des mots.