Populistes, nationalistes, extrême droite : quelles différences ?

Une alliance populiste est-elle possible au parlement européen ?
Une alliance populiste est-elle possible au parlement européen ?

L'élection européenne de ce 25 mai 2014 permet à des partis politiques catalogués le plus souvent à l'extrême droite d'arriver en tête du scrutin dans plusieurs Etats membres, ou de progresser conséquemment. Mais l'étiquette "extrême droite" n'est pas suffisante, puisque dans plusieurs cas, la terminologie de "parti populiste" ou "nationaliste" semble plus adaptée. Que cachent ces étiquettes ?

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"Le populiste et europhobe Nigel Farage" peut-il s'allier avec "le parti d'extrême droite français", le Front national quand les "nationalistes danois" pourraient créer une coalition avec la gauche plutôt qu'avec la droite ? L'élection du Parlement européen du 25 mai 2014 a vu fleurir les terminologies les plus variées pour tenter de caractériser les formations politiques anti-europe. C'est en réalité sur ce rejet de l'Union européenne que se rejoignent ces partis, mais pas toujours sur le reste. D'où ces diverses dénominations plus ou moins adaptées et plus ou moins obscures. Décryptage du vocabulaire des partis…anti-europe.

Un populiste peut en cacher un autre

Beppe Grillo, leader populiste du mouvement politique italien 5 étoiles
Beppe Grillo, leader populiste du mouvement politique italien 5 étoiles
La caractéristique principale des partis populistes n'est pas d'appartenir obligatoirement à un courant idéologique issu de l'extrême droite. Le populisme est avant toute chose un appel au rejet des élites et à une gouvernance basée sur les aspirations du peuple, donc du plus grand nombre. Le "bon sens populaire", écouter les difficultés, la souffrance du peuple sont les pièces maîtresses du discours populiste. Jean-Yves Camus, spécialiste des extrêmes droites et chercheur à l'IRIS décline trois types de populismes : "Il n'y a pas de définition exacte en sciences politiques à ce niveau là, mais on distingue généralement trois sortes de populismes : un populisme d'extrême droite, un populisme d'extrême gauche et un populisme agrarien, donc paysan."

Des définitions générales existent malgré tout, comme celle-ci, issue de l'encyclopédie collaborative mondiale Wikipédia :

"Le populisme met en accusation les élites ou des petits groupes d'intérêt particulier de la société. Parce qu'ils détiennent un pouvoir, le populisme leur attribue la responsabilité des maux de la société : ces groupes chercheraient la satisfaction de leurs intérêts propres et trahiraient les intérêts de la plus grande partie de la population. Les populistes proposent donc de retirer l'appareil d'État des mains de ces élites égoïstes, voire criminelles, pour le « mettre au service du peuple ». Afin de remédier à cette situation, le dirigeant populiste propose des solutions qui appellent au bon sens populaire et à la simplicité. Ces solutions sont présentées comme applicables immédiatement et émanant d'une opinion publique présentée comme monolithique. Les populistes critiquent généralement les milieux d'argent ou une minorité quelconque (ethnique, politique, administrative, etc.), censés avoir accaparé le pouvoir ; ils leur opposent une majorité, qu'ils représenteraient."

Mais il y a de nombreux pièges dans l'utilisation de ce terme. S'il est péjoratif c'est parce qu'il renvoie le plus souvent à des discours qui exacerbent des frustrations. Ce discours active aussi le plus souvent des sentiments tels que le nationalisme, la xénophobie, le repli sur soi ou les réflexes sécuritaires, mais pas toujours. L'historien Michel Winock le rappelle :  "le populisme n'est pas spécifiquement d'extrême droite. Le mot désigne une confiance dans le peuple que l'on rencontre dans les discours de Robespierre ou les écrits de Michelet".

C'est ainsi qu'en Italie, le parti 5 étoiles de Bepe Grillo ne peut être assimilé à l'extrême droite, tout en étant pleinement populiste, mais avec pourtant un discours raciste très présent. Si le nationalisme de Marine Le Pen est accolé à un populisme assumé, son parti est historiquement d'extrême droite, quand Jean-Luc Mélenchon tire à boulets rouges sur les élites politiques en appelant à ce qu'ils "s'en aillent tous" (titre de l'un de ses ouvrages) et promet des lendemains qui chantent où le peuple pourrait enfin décider du sort de la nation. Le populisme agressif d'un Jean-Luc Mélenchon est celui d'une extrême gauche anti-raciste, opposée à l'Europe libérale, une gauche souverainiste d'un point de vue économique bien qu'internationaliste…

Nationalisme en partage

Le nationalisme est apparenté à l'extrême droite pour des raisons historiques : le national-socialisme d'Hitler en est une composante centrale. Cette idéologie politique assez ancienne, et pourtant propre à la gauche républicaine jusqu'à l'affaire Dreyfus, est aujourd'hui le point de ralliement des partis anti-europe, anti-système et anti mondialisation. La  politique prônée par les partis nationalistes a pour objectif essentiellement l'indépendance, l'unité et la prospérité de sa propre nation et de son peuple. Le nationalisme base l'identité d'un individu sur son rapport à une nation. Les partis dits "anti-immigration", jouant sur la peur d'une islamisation rampante de l'Europe, d'une invasion silencieuse par des populations du Sud, de la perte des valeurs culturelles européennes au profit d'autres, sont tous basés sur un principe politique nationaliste. Les conservateurs de droite, bien que pouvant parfois s'appuyer sur des valeurs nationalistes, entre autres par le biais du patriotisme, sont impliqués dans le processus de construction européenne depuis les accords de Maastricht : rien ne peut relier la droite conservatrice et les nationalistes, l'Union européenne étant un passage obligé pour les premiers et un  repoussoir pour les seconds.

Cachez cette extrême droite que je ne saurais voir

De gauche à droite: Markus Beisicht (Allemagne), Heinz-Christian Strache (Austriche), Filip Dewinter (Belgique) et Robert Spieler (France). En 2011, ces membres européens de l'extrême droite focalisent leur message sur le rejet de l'islam./ Photo AFP
De gauche à droite: Markus Beisicht (Allemagne), Heinz-Christian Strache (Austriche), Filip Dewinter (Belgique) et Robert Spieler (France). En 2011, ces membres européens de l'extrême droite focalisent leur message sur le rejet de l'islam./ Photo AFP
Les partis nationalistes sont le plus souvent populistes et peuvent être assimilés aux courants politiques dits d'extrême droite. Mais si un Nigel Farage est nationaliste et populiste, il ne veut pas pour l'instant, dit-il, se rapprocher de Marine Le Pen parce qu'elle est pour lui, antisémite. Le parti de Farage, l'UKIP est europhobe, mais n'a pas d'attaches historiques avec l'extrême droite. Pour le Front national, Marine Le Pen a déclaré ne plus vouloir être assimilée à l'extrême droite. Son parti est pourtant clairement issu de cette idéologie politique : plusieurs de ses cadres ont tenu des propos négationnistes, comme Bruno Goldnisch, et d'autres, racistes, homophobes, islamophobes, émanent fréquemment du parti, même si sa nouvelle présidente tente de camoufler cet aspect pourtant central dans l'idéologie du FN. Un parti d'extrême droite voulant devenir parti de gouvernement aurait-il vocation à ne plus s'en revendiquer ?

Le cas italien, avec Bepe Grillo est encore plus complexe : l'humoriste "anti-élites" a créé son mouvement grâce à Internet et rassemble des partisans très hétéroclites : pour résumer, tous ceux qui ne supportent plus la classe politique et le jeu des alternances de la démocratie représentatives sont les bienvenus dans le mouvement. Grillo a tenu des propos de gauche sur l'économie, le social, mais est résolument raciste et anti-immigration. Où se situe le repère idéologique pour caractériser un mouvement comme celui de l'humoriste italien ? Peut-être nulle part, hormis dans un populisme omniprésent et assumé qui mène le leader du mouvement 5 étoiles à effectuer des grands écarts menant à une espèce de tambouille politique. Pour mémoire, Grillo a débuté en animant des "journées V-Day" c'est à dire des journées Vaffanculo (va te faire foutre). 

Sur le plan économique, l'extrême droite peut être autant libérale qu'étatique. La reconnaître ne peut se faire en réalité que sur des critères toujours présents, quels que soient les groupes ou les pays : la xénophobie et le discours sécuritaire, toujours centraux, ainsi que le nationalisme. Discours qui s'expriment par des principes de "préférence nationale", pouvant se décliner en "priorité nationale".

Au final, les partis d'extrême droite européens sont divers et pas toujours compatibles entre eux. Certains nationalistes et populistes ne sont pas classables à l'extrême droite en tant que tel, quand bien même des partis populistes inclassables cumulent les idées racistes avec une vision sociale de gauche…

La réalité de ce scrutin est qu'une frange politique profondément europhobe, nationaliste, populiste a percé dans les urnes de plusieurs pays : France, Royaume-uni, Autriche, Danemark, et dans une moindre mesure, en Italie. Les extrêmes droites en sont une composante, comme en France ou en Autriche, mais il n'est pas certain qu'elles arrivent à s'allier avec les autres formations populistes. Tout dépendra des tendances à abandonner des idéologies pour certains, ou à s'en revendiquer pour d'autres. Le paysage politique européen, en juin, démontrera la possibilité de rapprochement ou non entre ces formations. Si toutefois elles parviennent à s'accorder malgré les multiples critères qui les définissent : il reste qu'elles ont toutes en commun une profonde détestation de l'Europe.


Repères

Carte des derniers scores électoraux des partis populistes et nationalistes de droite et d'extrême droite en Europe

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Des politiques basées sur le conservatisme et le rejet de l'Europe

Les différences entre les partis nationalistes-populistes et les partis d'extrême droite semblent tenir à peu de choses. En Hongrie, le parti populiste au pouvoir a déjà restreint les droits de grève ou d'expression et fait voter une nouvelle constitution dominée par une forte idéologie de droite-chrétienne qui relativise le principe d'universalité ou d'égalité des droits humains et supprime l'indépendance de la magistrature. Les partis populistes-nationalistes évitent soigneusement les propos racistes mais surfent sur la vague d'inquiétude générée par la crise économique et la peur de l'islam, même au sein de pays européens où l'immigration de populations maghrébines est quasi inexistante. Le slogan du parti des Vrais Finlandais (19% des suffrages et 39 sièges remportés le 17 avril 2011), "Les Finlandais d'abord", résonne de façon étrange dans un pays qui ne compte que 3,1% d'étrangers sur son sol. P.H
Timo Soini, leader du Parti populiste des “Vrais Finlandais“
Timo Soini, leader du Parti populiste des “Vrais Finlandais“