Portraits de francophones - Barkahoum Ferhati

Barkahoum Ferhati vit à Alger. Elle a la cinquantaine et est anthropologue. Le Français est pour elle une langue de référence.

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« Le Français n'est plus la langue des colons, mais celle de l'ouverture d'esprit »

La rencontre
« Je fais partie de la génération qui n’a eu aucun problème avec le français. A l’école, dans le sud, c’étaient des coopérants techniques qui enseignaient, beaucoup de Français, quelques Canadiens, on avait de très bons professeurs, le français était la langue de l’école. Il y avait toujours deux classes, les élèves plus forts dans les matières scientifiques recevaient un enseignement en français, tandis que les littéraires avaient des cours en arabe : il y avait déjà un écart entre les deux, la langue opérait un certain déclassement. C’est à partir des années 1970, après ma génération, qu’il y a eu l’arabisation des classes: les scientifiques ont commencé à recevoir un enseignement en arabe, et cela a créé beaucoup, beaucoup de dégâts. Parce que faire une soustraction A – B en arabe et en français, ce n’est absolument pas la même chose, il faut lire une fois de droite à gauche et l’autre de gauche à droite, et il y a eu beaucoup de confusions, il fallait traduire toutes les règles.

Le quotidien
Aujourd’hui toutes les lois de mathématiques et de chimie par exemple sont écrites en français. A l’université aussi, tout est en français, mais ce n’est pas officiel, on est dans l’illégalité encouragée: le système est plein de contradictions et de paradoxes, et c’est difficile pour les étudiants qui ne sont pas bons francophones. Il n’y a pas une école d’architecture qui ne soit pas en français à Alger… Pour certains concours avec des épreuves orales, on fait venir des interprètes, qui traduisent les énoncés du français vers l’arabe, et les étudiants répondent ensuite en arabe… Mais certains enseignants refusent d’utiliser l’arabe. L’enseignement scientifique est dispensé uniquement en français. Tout est très compliqué… On ne peut pas ignorer le français, le système s’en est d’ailleurs rendu compte, et le français est depuis quelques années à nouveau enseigné à l’école primaire, à partir de la 3e classe.

La francophonie
On a dépassé la situation historique. La part coloniale n’intervient plus, le français a aujourd’hui une fonction utilitaire, mais c’est aussi la langue de l’ouverture d’esprit, cela reste pour moi une référence, pour les bibliothèques, pour Internet, pour l’ouverture sur le monde aussi. Grâce aux satellites on regarde France 24, Canal?+, TV5Monde… Dans les années 1970 beaucoup de coopérants venus des pays de l’Est, des Soviétiques, des Yougoslaves, ont appris le français ici ! Et tous les enfants des hauts fonctionnaires sont en France pour leurs études. L'Algérie ne fait pas partie de la Francophonie officielle, pourtant elle diffuse le français. »

Tous les portraits de francophones


A l’occasion du Sommet de la Francophonie, qui commence officiellement mercredi 20 octobre à Montreux, Le Temps a choisi de faire entendre la parole de francophones de tous les jours.

Ici en Suisse, les Romands, minoritaires, se battent pour que le français reste pratiqué dans toutes les régions linguistiques. Là bas, l’Île de Pâques accueille la plus petite Alliance française du monde, aux États-Unis des enseignants s’escriment à vouloir diffuser le français, malgré le poids de l’espagnol, à Bruxelles des journalistes francophones continuent de réclamer des documents en français malgré l’écrasante supériorité de l’anglais dans les sommets et réunions de travail.

Ces entretiens ont été réalisés par notre partenaire Le Temps.