Portraits de francophones - P.M., journaliste

P. M., 60 ans, journaliste français, est accrédité auprès des institutions européennes à Bruxelles.

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« Je fais du donquichottisme »

La rencontre
« Je me suis toujours senti concerné par la défense de ma langue, mais c’est lors d’un séjour au Canada que j’ai fait l’expérience du combat linguistique et que j’ai véritablement pris conscience des enjeux.

Le travail
Le français est aujourd’hui mis sur la touche au sein des institutions européennes, même s’il est l’une des langues officielles de l’UE et de l’OTAN. J’observe une totale dégradation depuis ces vingt dernières années. À l’OTAN seulement, on se trouve face à un statu quo, du fait que le texte fondateur, le Traité de Washington, est rédigé en anglais et en français.

Je fais du donquichottisme. Je persiste à utiliser le français, mais cela suscite des réactions négatives. À l'Agence de défense européenne, par exemple, j’exige qu’on me livre la documentation dans la langue de Molière, mais cela n’existe pas. On me répond qu’aucune décision n’a été prise en matière de langue et, qu’à défaut, l’anglais s’est imposé. De manière générale, beaucoup de communiqués ne sont qu’en anglais et leur traduction trop tardive en français se révèle inutile. Par ailleurs, même la ministre française de l’économie, Christine Lagarde, et le ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, s’expriment plus volontiers en anglais, parce que ça fait chic, moderne.

Les francophones ont cessé de se battre et l’on tombe dans un consensus erroné selon lequel tout le monde comprend l’anglais. On ne peut pas utiliser une seule langue au sein des institutions pour tous les problèmes. En optant pour l’américain, – car c’est la langue du pays qui domine qui est utilisée – on adopte aussi une tournure d’esprit. Une culture devient ainsi prédominante et on perd en neutralité.

La francophonie
Le français est en déclin dans les institutions européennes, mais il est en expansion ailleurs. Le nombre de locuteurs augmente continuellement, notamment en Afrique. Cette langue a aussi beaucoup de prestige en Asie, même si elle y est peu apprise. Je m’inquiète néanmoins de la politique à courte vue menée par le gouvernement français. Autrefois très avant-gardiste, il ne se préoccupe plus que peu de la défense de la langue aujourd’hui. »

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En français, je préfère...

Mon mot préféré : aliénation. On ne se sert plus de ce terme. Il est pourtant caractéristique de notre monde.


A l’occasion du Sommet de la Francophonie, qui commence officiellement mercredi 20 octobre à Montreux, Le Temps a choisi de faire entendre la parole de francophones de tous les jours.

Ici en Suisse, les Romands, minoritaires, se battent pour que le français reste pratiqué dans toutes les régions linguistiques. Là bas, l’Île de Pâques accueille la plus petite Alliance française du monde, aux États-Unis des enseignants s’escriment à vouloir diffuser le français, malgré le poids de l’espagnol, à Bruxelles des journalistes francophones continuent de réclamer des documents en français malgré l’écrasante supériorité de l’anglais dans les sommets et réunions de travail.

Ces entretiens ont été réalisés par notre partenaire Le Temps.