Portraits de francophones - Sandrine Charlot

Sandrine Charlot, 43 ans, franco-zurichoise. Cette communicatrice née rassemble les francophones et amoureux du français de Zurich sous l’étendard de la plate-forme culturelle en ligne Aux Arts ETC.

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« J’aime le français bariolé et métissé »

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« Née à Paris, près du cimetière du Père-Lachaise, je suis devenue Suisse par mariage et suis maintenant en plus originaire de Coire et Safien aux Grisons. Comme j’ai grandi en Afrique de l’ouest, au Pérou, en France, je ne me sens pas vraiment liée à un pays, plutôt à une langue, c’est là que se trouve ma « Heimat », dans la langue qu’on parlait à la maison, où que soit la maison et quelles que soient les autres langues parlées. Le français, je le parle toujours avec mes filles. J’aurais l’impression d’un éloignement et d’une sorte de claque si elles me répondaient un jour dans une autre langue. C’est seulement avec elles que j’ai cette attitude un peu rigide. C’est l’une des choses que je veux absolument leur transmettre, ma langue. Alors, elles sont régulièrement allées en vacances en Bourgogne chez mes parents, dans ce grand jardin presque d’Eden qu’elles adoraient. Elles l’ont appris sans s’en rendre compte, sans effort, sauf celui de se baisser pour ramasser des mirabelles. Elles l’ont appris donc en faisant des confitures et en écoutant leur grand-père réciter le monologue de l’Avare en hurlant du balcon, ou les poèmes de Paroles de Prévert

Le quotidien
Mais à la maison, on parle plusieurs langues. Comme en dehors. C’est fantastique qu’à table, selon que Cybèle, ma plus jeune fille, s’adresse à son père ou à sa soeur, la langue qu’elle emploie diffère. Nos amis sont parfois étonnés, ceux qui viennent d’un pays ou d’une famille où il n’y a qu’une langue. Ils nous envient cette richesse, cette capacité à jongler, cette multiplication des horizons et donc des façons de penser, cet univers où le pain est aussi du Brot, le lait, du Milch et la voie lactée… la route du lait en plus de la Milchstrasse. Le bilinguisme que nous vivons en famille, je le vois comme une chance incroyable : et je suis prête à me battre pour cela, encore quelque temps. Pour que mes filles soient quand même un peu fières d’avoir plusieurs langues. D’où la volonté d’organiser des activités en français avec les enseignants qui soient un peu chouettes et sortent de l’ordinaire, faire venir des slameurs romands dans les gymnases à Zurich, des réalisateurs, organiser des concours avec les joueurs de football. Rendre la langue digeste, plus que cela, jouissive presque parce que liée à des plaisirs. Surprendre. Faire passer un regard en même temps que des mots.

La francophonie
J’aime un certain français bariolé et métissé, un français ouvert qui revendique les accents, les expressions locales, les emprunts, qui n’a pas peur des fautes d’orthographe et de syntaxe. Un français parlé par les non-francophones aussi. Mes filles , mes amis font des fautes magnifiques qu’il faudrait noter dans un calepin, tellement elles évoquent parfois de belles images et ouvrent de nouveaux horizons. Le français que je côtoie est une langue qui n’est pas parlée uniquement par des francophones mais aussi par tous ceux qui l’ont apprise par hasard, pour le travail, par amour. Souvent une langue parlée par des personnes bilingues ou plurilingues , avec des emprunts. C’est un français qui ne reste pas dans les coffres-forts linguistiques mais qui se frotte à la vie de la rue, aux mariages mixtes, aux séjours à droite et à gauche, aux films de Robert Guédiguian et à ceux de Léa Pool ou de Denys Arcand. »

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En français, je préfère...

Mes mots préférés : Des mots de famille qui me rappellent des personnes disparues. Au moins il reste leurs mots que je transmets à mon tour à mes filles : comme Pétaouchnok parce que c’est là où on veut que ce soit, en tous cas loin, ce qui laisse une grande place à l’imagination et La Saint Glin-Glin, parce que c’est dans le temps ce que Pétaouchnok est dans l’espace.

Ma chanson préférée : Ne me quitte pas parce qu’elle a été chantée par Brel et aussi par Nina Simone, Sting ou Yuri Buenaventura. Et l’univers de Gainsbourg parce qu’il se marre et joue avec la langue justement

A l’occasion du Sommet de la Francophonie, qui commence officiellement mercredi 20 octobre à Montreux, Le Temps a choisi de faire entendre la parole de francophones de tous les jours.

Ici en Suisse, les Romands, minoritaires, se battent pour que le français reste pratiqué dans toutes les régions linguistiques. Là bas, l’Île de Pâques accueille la plus petite Alliance française du monde, aux États-Unis des enseignants s’escriment à vouloir diffuser le français, malgré le poids de l’espagnol, à Bruxelles des journalistes francophones continuent de réclamer des documents en français malgré l’écrasante supériorité de l’anglais dans les sommets et réunions de travail.

Ces entretiens ont été réalisés par notre partenaire Le Temps.