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Portugal : les audaces de la gauche irritent à Bruxelles

Antonio Costa le 26 novembre, après l'intronisation de son gouvernment.<br />
<sub>(AP Photo/Armando Franca)</sub>
Antonio Costa le 26 novembre, après l'intronisation de son gouvernment.
(AP Photo/Armando Franca)

Au pouvoir depuis trois mois, le gouvernement socialiste portugais soutenu par la gauche radicale s’efforce de tenir sans fracas sa promesse de « tourner la page de l’austérité ». Ses réformes et son projet de budget ne sont pourtant pas du goût de Bruxelles, qui rendra vendredi son verdict.

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Passera, passera pas ? Après trois mois d'indifférence affectée et d'évitement diplomatique, les choses se compliquent entre Bruxelles et le jeune gouvernement socialiste portugais soutenu par la gauche radicale. La Commission européenne a réclamé cette semaine à Lisbonne « des mesures supplémentaires » pour que son projet de budget pour 2016 se rapproche de ses exigences en termes de limitation du déficit public. Symbolique, le différend dépasse le cadre du Portugal.

Après avoir évincé la droite, arrivée en tête des législatives en octobre mais sans majorité absolue, le socialiste Antonio Costa a formé en novembre dernier un gouvernement soutenu par le Parti communiste, les Verts et un « bloc de gauche » de la même famille que Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne. Il s'est engagé à respecter le cadre budgétaire européen mais il doit aussi tenir compte de ses alliés auxquels il a fait la promesse de « tourner la page de l’austérité ».

Tout en s’y déclarant fidèle, le gouvernement a formellement cédé mercredi à plusieurs des objections de la Commission. Déficit budgétaire ramené à 2,4 % du PIB au lieu de 2,6 (celui de la France se situe par comparaison à 3,8 %). Révision des prévisions de croissance à 1,9 % (contre 2,1 % précédemment, chiffre jugé trop optimiste à Bruxelles). Augmentation de différentes taxes. « Le dialogue avec la Commission européenne s'est très bien déroulé », a assuré le Premier ministre, sans vouloir préjuger de la décision finale de Bruxelles qui doit intervenir vendredi. Car Lisbonne n’a pas renoncé, à ce stade, à plusieurs mesures emblématiques qui exaspèrent la planète politico-financière européenne.

Prestations sociales et 35 heures

Le gouvernement a ainsi prévu de supprimer les coupes dans les revenus des fonctionnaires et de ramener leur temps de travail à 35 heures par semaine, d'alléger une surtaxe sur les salaires et de revaloriser les prestations sociales. Des réformes à rebours de celles imposées hier par la Troïka (UE, BCE,FMI), d'autant plus irritée qu'elle avait pu naguère présenter le Portugal comme son élève-modèle, par opposition à l'insupportable Grèce. Son sens du sacrifice était cité en exemple et nul n'imaginait l’irruption d'un gouvernement si adverse.

En cas de désaccord persistant, le Parlement portugais garde certes la possibilité d'adopter le budget proposé malgré l'hostilité de la Commission mais au risque, en théorie, de sanctions. Le veto de Bruxelles, surtout, aurait pour effet d'aggraver l’appréciation déjà mauvaise du pays par les agences de notation, alourdissant le coût de ses emprunts et les conditions de remboursement de sa dette. Une telle spirale avait ainsi accablé Athènes, finalement vaincue.

Une orthodoxie moins flamboyante

Le Premier ministre Antonio Costa avec le président du Conseil européen Donald Tusk le 17 décembre 2015 à Bruxelles.<br />
<sub>(AP Photo/Laurent Dubrule, Pool Photo via AP)</sub>
Le Premier ministre Antonio Costa avec le président du Conseil européen Donald Tusk le 17 décembre 2015 à Bruxelles.
(AP Photo/Laurent Dubrule, Pool Photo via AP)

Le Portugal n'est cependant pas la Grèce et sa mise à genoux n'est pas dépourvue de risques politiques pour la Commission aujourd'hui peu flamboyante d'une l’Europe des 28 à la peine. Atteinte sur de multiples fronts (crises migratoires, menaces de Brexit, sécurité, politique étrangère, économie, échec patent des politiques d’austérité imposées...), l’Union européenne est atteinte d’un malaise qui plonge dans le doute ses plus fervents croyants.

Ses autorités ne disposent en outre pas sur le Portugal – bien moins endetté et de plus de poids économique – des mêmes moyens de pression que sur la Grèce. La venue au pouvoir à Lisbonne – même si elle n’est pas le fruit d’un triomphe électoral - d’une coalition de gauche anti-austéritaire mâtiné de radicalisme fut un camouflet pour un administration européenne longtemps dirigée par un conservateur Portugais partisan enthousiaste des politiques austéritaires (Jose Manuel Barroso). Elle risque aussi de faire école. La possibilité de plus en plus précise d’un scénario comparable en Espagne inquiète.

L'Italie aussi...

La Commission européenne répondra "en mai" au gouvernement italien, qui demande avec insistance de bénéficier de nouvelles mesures de flexibilité budgétaire de la part de l'UE, a déclaré jeudi le commissaire en charge de l'Economie, Pierre Moscovici.Cette question est l'un des points de friction actuels entre Rome et l'UE, à qui le chef du gouvernement italien Matteo Renzi demande plus de considération et de souplesse. (AFP)

La crainte de la contagion, à cet égard, peut aussi bien amener à Bruxelles à plus de pragmatisme qu’à une crispation dans l’inflexibilité pour l'exemple. Jusqu’à présent, c’est la seconde option qui a prévalu mais Jean-Claude Juncker semblait mercredi entrouvrir une autre porte :  « La Commission européenne, déclarait -il à Strasbourg, doit jouer tout son rôle sans verser dans une politique de stricte et stupide austérité ». Pas un revirement mais peut-être un filet d’air.