“Pour les Croates, l'Europe est surtout une garantie de paix“

Dimanche 14 avril, les Croates votent pour élire leurs premiers députés européens. C'est un prélude à l'adhésion du pays à l'Union Européenne le 1er juillet prochain. Mais cette échéance enchante de moins en moins. Les analystes parient sur un faible taux de participation. Reportage sur place avec le correspondant de TV5Monde Laurent Rouy.

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“Pour les Croates, l'Europe est surtout une garantie de paix“

13.04.2013Propos recueillis par Pauline Tissot.
Jacques Sapir, économiste à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS).
Jacques Sapir, économiste à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS).
Le 1er juillet prochain, la Croatie deviendra donc ce jour-là le 28ème État européen. Bien des questions demeurent encore quant à l'opportunité d'une telle adhésion en temps de crise. Éléments de réponse avec Jacques Sapir, économiste à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS).
 
Les Croates veulent-ils réellement cette adhésion ?


L’état d’esprit de la population est assez ambivalent. D’un côté, les Croates ont cherché cette adhésion, dans le but de rompre avec le passé balkanique de leur pays, d’être enfin considérés comme des Européens à part entière. Mais depuis la crise de l’euro en 2010, une inquiétude sourde se fait sentir : est-ce que cette Europe-là a encore un avenir ? Est-ce que cela vaut la peine de faire beaucoup de sacrifices pour y rentrer ?

Par quoi cette inquiétude se traduit-elle ?


Les résultats sont assez différents selon les sondages. Certains donnent une forte majorité des Croates en faveur de l’adhésion (entre 57% et 58%). D’autres donnent des résultats beaucoup plus faibles. Par exemple, quand on demande aux Croates si, dans le cadre de cette adhésion, ils sont prêts à se conformer aux réglementations européennes, les chiffres tombent à 30% ou 35% d’opinions favorables. Cette volatilité correspond bien à l'ambivalence des Croates concernant l’idée européenne. L’Europe, c’est très bien, les Croates se sont beaucoup battus pour pouvoir adhérer à l’Union Européenne, mais est-ce que cela en vaut toujours la peine ? Et je crois que cette ambivalence est appelée à perdurer encore de nombreuses années.

Le pays remplit-il tous les critères d'adhésion à l'UE ?

Les critères politiques, les acquis de l’Union européenne, comme l’Etat de droit, la gouvernance démocratique, l’adaptation dans le droit croate des réglementations européennes sont remplis. Mais là où il y a plus de danger - et cela pourrait poser problème dans les années à venir - c’est en termes sociaux et économiques. On a demandé à la Croatie d'être moins dépendante de son secteur touristique et cela n’a pas été fait. Mais on comprend pourquoi. Le pays exploite ses avantages comparatifs dans la région. En revanche, si le tourisme devait se réduire en Europe, cela aurait de fortes conséquences pour la Croatie.

Justement, quel problème peut rencontrer le modèle de développement croate ?

Le tourisme représente plus de la moitié de son PIB. La question qui se pose alors est la suivante : "Est-ce que ce secteur croate va continuer à se développer à la même vitesse au sein de l’Union que ces dernières années, hors UE ? Est-ce que les investissements dans le tourisme auront la même rentabilité ?" On n’en est pas sûr, surtout compte tenu de la récession que traverse une bonne partie de l’Europe aujourd’hui. Indirectement, cette récession pourrait avoir des conséquences tout à fait désastreuses sur l’économie de la Croatie. Et le secteur bancaire croate - très lié aux banques étrangères, notamment italiennes et autrichiennes - y est très largement porté par ce tourisme et ses investissements. Si ces derniers, demain, connaîssent des problèmes à cause de la récession en Europe et ne peut pas rembourser ses dettes, les banques de Croatie seront dans une situation assez préoccupante.

Le secteur touristique représente plus de la moitié du PIB croate.
Le secteur touristique représente plus de la moitié du PIB croate.
Quel est alors son intérêt à entrer dans l’Union européenne ?

Pour les Croates, l’Europe représente avant tout une garantie de paix et de stabilité. Leur pays a souffert d’une guerre civile et d’une guerre avec la Serbie. Leur idéal est la réconciliation franco-allemande, qui rend impensable le retour d’un conflit entre ces deux pays. L’intérêt des Croates à intégrer l’Union est par conséquent avant tout politique : grâce à l’Europe, ils veulent éviter que des conflits avec leurs voisins ne resurgissent.

Quant aux intérêts économiques, ils sont plus incertains, étant donné que la Croatie a l’essentiel de sa clientèle touristique en Europe, là où la conjoncture n’est pas bonne. A long terme, je pense que ce sera bénéfique. Une fois ce moment de crise passé, la Croatie profitera pleinement de cette clientèle européenne, qui n’aura plus besoin de visa spécifique. 

De son côté, quels avantages l’Europe va-t-elle tirer de l’adhésion de la Croatie ?


Presque rien. La Croatie n’est pas un enjeu économique pour l’Europe. Elle ne représente qu’entre 0,7% et 0,8% du PIB global de l’Union. Sa valeur symbolique, elle, est plus forte : c’est un nouveau pays des Balkans qui adhère à l'UE. La Slovénie est rentrée dans l’Union depuis 2004. Et il a toujours été promis que les autres pays de l’ex-Yougoslavie finiraient par lui emboîter le pas. L’entrée de la Croatie sera la preuve que l’UE tient ses promesses. C’est un argument à prendre au sérieux car c’est avec lui qu’on a réussi à stabiliser l’ex-Yougoslavie : cela n’a plus de sens de vous entretuer, puisque, à terme, vous ferez tous partie de l’Union Européenne. Et dans l’UE, on ne se bat plus.