Migrants : apprendre le français autrement

cours migrants langues plurielles
©L.Baron / V. Fayol / O. Marchi

Demandeurs d’asile ou réfugiés, ils apprennent le français depuis plusieurs mois en suivant des cours adaptés. Pourquoi apprendre cette langue est-il essentiel pour eux ? Quelles difficultés rencontrent-ils au quotidien ? Reportage. 

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En cercle, debout au centre de la salle, un groupe d’adultes délasse poignets, chevilles, cervicales par des mouvements circulaires. Dans le fond, une musique douce accompagne leurs exercices. 

Se détendre. Mettre à l’aise. Laisser le stress et les angoisses à l'entrée de la salle. C’est l’objectif de chaque début de cours de français dispensé par l’organisme Langues Plurielles à Paris. Bangladais, Sri-Lankais, Ukrainienne, Kenyan, … ils sont tous primo-arrivants et viennent d'obtenir le statut de réfugié en France. 

« Nous ne sommes pas là pour les infantiliser, explique la formatrice Loraine Dumoulin. Ils viennent ici pour faire des rencontres et s’enrichir. Il ne faut pas que s’instaurent des rapports hiérarchiques entre les formateurs et les apprenants. C’est vraiment important pour toutes ces personnes qui se retrouvent souvent en position d’infériorité, et qui doivent se justifier en permanence. On leur demande des papiers, de prouver leur identité, de prouver que leur histoire est vraie, qu’ils ont la volonté de s’intégrer … En cours, on ne veut pas qu’ils prouvent qu’ils sont capables d’apprendre le français mais juste qu’ils apprennent cette langue. Donc il faut qu’ils soient à l’aise. »

Loraine Dumoulin dispense un cours de français à un groupe de migrants au mois de novembre 2016 à Paris. 
Loraine Dumoulin dispense un cours de français à un groupe de migrants au mois de novembre 2016 à Paris. 
©L.Baron/TV5MONDE


Dans ce groupe, tous les participants découvrent le français. Certains retournent ainsi « à l’école » sans y avoir jamais été dans leur pays.

Il faut tout apprendre. Repartir à zéro sans pour autant les abreuver de règles de grammaire ou d’orthographe. Les cours sont concrets. 

Dans les cours proposés aux migrants, les formateurs utilisent beaucoup d'images pour les aider à apprendre des rudiments de français. 
Dans les cours proposés aux migrants, les formateurs utilisent beaucoup d'images pour les aider à apprendre des rudiments de français. 
©L.Baron/TV5MONDE


Il s’agit d’identifier, comprendre, lire, écrire les mots nécessaires dans leur vie de tous les jours : utiliser les transports, comprendre la météo, aller chez le médecin, parler de son métier, se présenter… 

Par exemple, pendant le cours consacré aux transports, chaque élève doit lier l'image d’un wagon, d'un bus, ou d'un siège … au mot qui lui correspond.

« Attention à la prononciation de billet, explique la formatrice, oublie les deux " l " ». « Dans le bus, l'enfant est malade, il vomit », explique Shamim. « Il dégueule », renchérit Ludmilla dans un rire. « C’est trop familier, ça. On ne peut le dire qu’entre amis », rappelle la formatrice qui doit s’adapter au niveau de chaque participant. 

Une pédagogie adaptée aux migrants

Impossible d’enseigner à ces migrants le français comme à d’autres apprenants. « Quand un Japonais prend des cours de français dans une Alliance française au Japon, il a des besoins et une envie de connaître la vie quotidienne en France, sa culture mais pas forcément l’urgence de parler la langue, de remplir un papier ultra compliqué alors qu’il est débutant en français », explique Anna Cattan, responsable pédagogique chez Langues Plurielles. « Certains primo-arrivants avaient le français comme langue officielle dans leur pays, certains ont eu accès à l’école, d’autres pas. Certains ont appris le français à l’école, d’autres en famille. Et d’autres encore, ne l’avaient jamais parlé, appris ou entendu. »

Pour que son cours leur soit accessible, Loraine Dumoulin s’appuie sur un support pédagogique particulier qu’elle a, en partie, élaboré. Il a été spécialement conçu pour les migrants afin de répondre à leurs besoins linguistiques tout en s'adaptant à leur niveau. 

Ces fiches à destination de tous les enseignants (bénévoles dans une association d’aide aux migrants ou formateurs professionnels) ont été pensées par l’organisme Langues Plurielles qui a répondu à un appel à projet du ministère de l’Intérieur français. Le but était de créer un outil de formation au français pour les primo-arrivants tout en leur enseignant les valeurs républicaines. 

La loi du 7 mars 2016 prévoit que "les étrangers qui souhaitent s’installer durablement sur le territoire français s’inscrivent dans un parcours d’apprentissage de la langue française qui corrèle la délivrance des titres de séjour" peut-on lire sur le site de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Ils suivent donc une formation linguistique comme celle proposée chez Langues Plurielles.


Cet organisme a répondu à l’appel à projet du ministère et créé ce support pédagogique en partenariat avec TV5MONDE qui publie gratuitement les fiches sur son site internet. Chaque enseignant peut se les approprier et en modifier le contenu afin de s’adapter à son public. 

Difficile de pratiquer le français

En dehors de ces cours, difficile pour beaucoup de migrants de continuer à pratiquer cette langue dont ils apprennent des rudiments. Ils vivent souvent dans leurs communautés. C’est par elles qu’ils trouvent un logement, un travail, ce qui facilite considérablement leur arrivée sur le territoire français mais ne les aide pas à progresser sur l'acquisition de la langue. 

C’est le cas de l’un des élèves de Loraine et Steven - son remplaçant. A 45 ans, Shahid retourne à l’école pour suivre des cours de français (voir notre reportage ci-dessus).

Shahid (à droite) en cours de français en décembre 2016.
Shahid (à droite) en cours de français en décembre 2016.
©L.Baron/TV5MONDE

Depuis son arrivée en France en 2005, il a multiplié les petits boulots, et les logements, toujours entourés d’autres Bangladais, comme lui. Déterminé, appliqué, il met pourtant toute son énergie à s’améliorer.

Dès qu’il en a le temps, il s’entraîne chez lui en répétant les mots appris aux cours précédents. « Pour moi c’est important d’être compris parce que je ne sais pas encore bien parler et c’est difficile de trouver un travail. C’est important pour moi d’apprendre », nous  affirme-t-il.

Chez lui, il s’improvise souvent professeur avec les sept compatriotes qui partagent son logement. Aux nouveaux arrivants, il leur apprend à dire « bonjour », « au revoir », « merci » « combien ça coûte? ». De quoi se débrouiller pour faire les courses au supermarché du coin. Mais pas de quoi décrocher un emploi qui requiert la maîtrise du français. 

Steven, le formateur, donne un cours de français à des migrants. Il leur apprend des mots clés dont ils ont l'usage au quotidien. 
Steven, le formateur, donne un cours de français à des migrants. Il leur apprend des mots clés dont ils ont l'usage au quotidien. 
©L.Baron/TV5MONDE


L’un de ses colocataires, arrivé depuis quelques jours, travaille à la plonge dans un restaurant indien. Cela tombe bien, il parle hindi. Au fond de la cuisine, impossible de côtoyer les clients qui parlent français. Impossible aussi pour lui de mieux maîtriser la langue. 

S'émanciper de sa communauté

Apprendre leur français, c’est pourtant la clé de leur autonomie, de leur indépendance vis à vis de leur communauté. « Ce sont des situations dont ils ont tous envie de sortir parce qu'ils se retrouvent dans une position de dépendance, d’exploitation parfois, constate la formatrice Loraine Dumoulin. Certains cessent alors de chercher du travail par la voie communautaire. Faire une nouvelle vie ici, ne veut pas dire forcément la faire hors de la communauté. Mais en tout cas, ne pas être dépendant de cette communauté pour trouver du travail. Et ça passe par le français. » 

Cela ne dérangera personne qu’ils passent leur vie derrière un comptoir ou une cuisine. Ni les clients, ni les patrons.

Anna Cattan

Maîtriser le français permet de les tirer de l’isolement et de les rendre moins invisibles. « Les employeurs ont l’habitude d’avoir des invisibles dans leur entreprise, explique Anna Cattan. Il faut qu’ils sortent de cette invisibilité parfois par eux-mêmes parce que ça ne dérangera personne qu’ils passent leur vie derrière un comptoir ou une cuisine. Ni les clients, ni les patrons. Mais il y a aussi certains employeurs qui n’attendent qu’une seule chose : que ces réfugiés réussissent leur formation linguistique. Ils les attendent avec le contrat qu’il faut, pour les mettre en avant parce qu’ils sont fiers d’eux.»

Se débrouiller avec l'administration

Contrats, demandes d'asile, ... En arrivant en France, tous sont confrontés à des démarches administratives compliquées. Langues Plurielles les accompagne aussi pour décrypter ces documents.

« Il y a des invariants dans les formulaires administratifs comme l’âge, le nom, l’adresse que l'on repère avec eux, explique Anna Cattan. Nous faisons de la reconnaissance de mots récurrents pour qu’ils aient au moins le plaisir d’écrire leur nom et celui de leurs enfants. Mais concrètement, on se dit que même nous qui maîtrisons le français, nous avons besoin d’aide pour remplir un dossier de 5 pages à la Caisse d’assurance maladie ou vieillesse donc a fortiori eux aussi ! On leur apprend plutôt à demander de l’aide à quelqu’un et à gagner en autonomie au fil du temps. » Apprendre, encore et toujours.