Pourquoi Barack Obama se rend-il en Birmanie ?

Ce lundi 19 novembre 2012, Barack Obama arrive en Birmanie pour y rencontrer le président Thein Sein et l'opposante Aung San Suu Kyi. Voici encore quelques années, cette visite hautement symbolique - la première d'un chef d'Etat américain depuis l'indépendance de la Birmanie et la première du nouveau mandat Obama - aurait été inconcevable. Aujourd'hui, le président américain entend cautionner l'ouverture du pays, mais aussi poser des jalons économiques et géopolitiques.

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Rangoon se prépare à recevoir Barack Obama

Rangoon se prépare à recevoir Barack Obama

Des enjeux hautement stratégiques

16.11.2012Thomas Snegaroff sur le plateau de TV5Monde
Des enjeux hautement stratégiques

Décryptage

Par Liliane Charrier

Cette visite de Barack Obama s’inscrit dans une stratégie de "pivotement" des Etats-Unis vers l’Asie. Longtemps centrée sur l'Irak et l'Afghanistan, la politique étrangère des Etats-Unis s'oriente à nouveau, depuis l'arrivée au pouvoir de Barack Obama, vers la zone d'influence de la Chine. Et aujourd'hui, la Birmanie qui s'ouvre au monde lui semble un partenaire privilégié. D'autant plus qu'à l’issue de l’élection présidentielle de 2015, il est probable qu’Aung San Suu Kyi dirigera le pays, qui pourrait alors devenir un allié proche des Etats-Unis.


Desserrer l’emprise de la Chine

« Pour la Birmanie, il ne s’agit pas de s’affranchir de son grand voisin – ce ne serait pas réaliste – mais plutôt de modifier les rapports de force en sa faveur, » explique Mireille Boisson, coordinatrice Birmanie pour Amnesty International. La Chine restera très présente en Birmanie, où vit une importante population chinoise qui entretient ses contacts au Yunnan - les Chinois représenteraient 2 % de la population birmane et jusqu’à 30 % à Mandalay. Reste que le soutien occidental permettra aux Birmans de se sentir plus forts, moins seuls face à la Chine.

Pékin contrarié

18.11.2012Alain de Chalvron pour TV5Monde
Pourquoi Barack Obama se rend-il en Birmanie ?

Des entreprises birmanes ouvertes à 99 % aux capitaux étrangers

D'importants intérêts économiques sont également en jeu. "Jusqu’à présent, les entreprises américaines étaient encore en phase exploratoire, en Birmanie. Comme tout le monde, elles attendaient la nouvelle loi sur les investissements étrangers directs," explique Mireille Boisson. En effet, un premier texte limitant la part des capitaux étrangers à 49 % dans les sociétés birmanes avait été rejeté en juillet dernier, jugé insuffisant par le président Thein Sein et la Chambre de Commerce birmane pour attirer les entreprises étrangères. La nouvelle loi, elle, permet à une entité étrangère de détenir 99 % des parts d’une société birmane, à condition qu’elle compte au moins un associé du cru, même s’il ne détient qu’un pourcentage symbolique. De plus, un seuil d'investissement minimum barrait aux petites et moyennes entreprises l’accès aux entreprises birmanes. Cet obstacle, lui aussi, vient d'être levé.

L'édifice colonial qui abritait la Cour suprême de Brimanie jusqu'en 2006 (AFP)
L'édifice colonial qui abritait la Cour suprême de Brimanie jusqu'en 2006 (AFP)
Ruée sur les ressources birmanes

Dans ce contexte, les hommes d’affaires se ruent sur la Birmanie, provoquant une flambée de l’immobilier – ventes et locations de bureaux ont pris plus de 50% depuis début 2012. "Une explosion qui se fait parfois au prix du patrimoine architectural : les plus beaux édifices de Rangoon, comme la Cour suprême, abandonnés par leurs occupants déplacés à Naypyidaw sont livrés à des grandes chaînes hôtelières qui peuvent en faire ce que bon leur semble, » déplore Mireille Boisson.


Des exigences de développement durable

Des blocs d'exploration de matières premières seront bientôt mis en vente en Birmanie centrale, et il y a fort à parier que les Etats-Unis seront en première ligne. D’une part pour avoir un pied dans le pays. Mais aussi parce qu’ils sont toujours à l’affût de nouvelles réserves de gaz et de pétrole, même s’ils sont surtout intéressés par les produits dérivés, les engrais, par exemple. « Reste que, à l’initiative du parti d’Aung San Suu Kyi, les Birmans exigent des investissements durables, et éthiquement et écologiquement responsables, explique Mireille Boisson. Ils veulent des emplois, mais pas à n’importe quel prix. La société civile birmane a très vite appris à être exigeante sur ce plan là. »

Une avenue de Naypyidaw, la nouvelle capitale birmane (AFP)
Une avenue de Naypyidaw, la nouvelle capitale birmane (AFP)
A la recherche de compétences

Plus que les investissements, ce sont surtout les savoirs qui intéressent les Birmans dans l’immédiat. Et pour cela, ils regardent vers l’Occident. En août dernier, le président Thein Sein n’a-t-il pas appelé les Birmans en exil, notamment aux Etats-Unis, à rentrer au pays pour mettre leurs compétences acquises à l'étranger au service de la Birmanie ? De leur côté, Amérique et pays d’Europe semblent plus enclins à miser d’emblée sur le transfert de compétences via les universités qu’à investir dans l’économie.

Un bâtiment de l'université de Rangoon (WikiMedia)
Un bâtiment de l'université de Rangoon (WikiMedia)
Les universités comme fer de lance

Si les jeunes Birmans vont rapidement chercher à se former en Europe ou aux Etats-Unis, les universités américaines, qui excellent à s’exporter, vont implanter des branches en Birmanie. Ce n’est pas un hasard si Obama va faire un discours à l’université de Rangoon, fermée depuis les émeutes de l’opposition de 1988. « Il faut tout reconstruire, dans les universités birmanes, témoigne Mireille Boisson. Repeinte la semaine dernière, l’université de Rangoon a récemment fait peau neuve pour montrer qu’elle peut accueillir les professeurs américains. Et pourtant, elle a rouvert sans matériel ni technologie, et avec… 28 étudiants, » explique Mireille Boisson.

Mais ce qu’attendent surtout les Birmans, c’est que le président américain aborde les questions sensibles que sont le fédéralisme et les minorités, à commencer par le sort des Rohingyas, victimes de graves persécutions. "Je pense qu'il est aujourd'hui de son devoir de pointer ces graves manquements au droit international," insiste Mireille Boisson.