Pourquoi Internet fait-il si peur au pouvoir ?

Internet semble être devenu le nouveau point Godwin.

Souvent perdus dans la jungle des réseaux sociaux, blogs, sites d'information ou forums, responsables politiques et personnalités accusent de tous les maux ce nouveau média.

Pourquoi leur fait-il si peur ? L'analyse de Daniel Schneidermann, journaliste et fondateur du site @rrêt sur images.

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Daniel Schneidermann : “La presse en ligne est le média le plus indépendant“

Pourquoi Internet et la presse Internet font-il peur aux hommes politiques français ?

C’est un phénomène qu’ils ne comprennent pas. Les élus de l’UMP n’ont pas la pratique personnelle de l’Internet à part quelques uns, comme Nathalie Kosciusko-Morizet, qui twitte - @nk_m. Ils ont peut-être tous leur blog mais on n‘a pas l’impression qu’ils les tiennent eux-mêmes ! La caricature de la caricature étant la page Facebook ou le compte Twitter de Sarkozy : on est dans la communication pure !

Ils connaissent bien les médias traditionnels, ils savent comment créer de la connivence avec les journalistes de ces médias. La jungle d’Internet, par exemple les blogs, les forum, c’est pour eux l’horreur absolue mais ils savent qu’il n’en sort pas des informations crédibles. Mais ce qu’il y a entre les deux, c’est-à-dire un site d’information qui a emprunté à Internet son esprit de liberté et à la presse traditionnelle ses méthodes de travail, son professionnalisme voire ses journalistes, ça il ne le comprennent pas ! D’où le délire verbal sur les méthodes fascistes, Salengro, etc... auquel nous avons assisté… Je pense que cette attaque très violente a traduit leur panique devant l’irruption d’un nouveau média.

Est-ce qu’Internet fait peur aux politiques car ils ne peuvent pas le contrôler ?

Bien sûr ! Comment contrôlent-ils les médias habituellement ? Par la proximité et la fréquentation régulière des journalistes, parfois par les patrons de presse, les hiérarchies, éventuellement par la publicité – mais avant la crise. On contrôle aussi par les subventions publiques. Par exemple, Sarkozy, lors du rachat du Monde, avait dû dire à Eric Fottorino quelque chose comme « Si vous choisissez les mauvais repreneurs, on vous coupe les subventions ! ». On contrôle aussi en imposant un agenda, en créant un événement tous les jours, ce qui ne laisse pas le temps aux rédactions de souffler, de réfléchir et d’enquêter. C’est ce qu’a fait Nicolas Sarkozy au début. Le contrôle est plus « soft » que ce qu’on imagine : jamais un ministre ne téléphone directement au directeur de la rédaction !

Ces modes de contrôles ne s’appliquent pas à la presse web. Prenez Mediapart : aucun de ses journalistes ne suit Sarkozy régulièrement, il n’y a pas de publicité… La seule possibilité de pression serait les subventions publiques. Mais je crois savoir que Mediapart a demandé et obtenu des subventions. Bref, c’est une presse qu’ils ne contrôlent pas, du moins encore.

Ajoutez à ça le mode de diffusion viral d’Internet : plus besoin d’une reprise via une dépêche de l’AFP pour que cette information se diffuse au sein des rédactions et de la population !

La presse en ligne est–elle aujourd’hui plus indépendante que les autres médias ?

Oui. D’abord parce que pour créer un site de presse il faut infiniment moins d’argent que pour créer un journal papier ou une chaine de télévision. Ensuite, comme je l’ai dit précédemment, ce média est moins facile à contrôler.

La presse internet est-elle alors la seule à pouvoir sortir des scoops ?

Non, si Mediapart a commencé (sur l’affaire Bettencourt-Woerth NDLR), derrière tout le monde a embrayé. Il y a eu des scoops de Marianne, du Nouvel Obs, du Figaro, du Canard enchaîné… Même nous, qui n’avons pas vocation à faire des scoops, nous en avons fait un à notre manière en montant un plateau avec le journaliste du Monde et le journaliste de Mediapart, qui n’aurait jamais eu lieu sur une chaine traditionnelle.

Après est ce qu’un média traditionnel aurait sorti ce scoop (les enregistrements du majordome NDLR) ? On peut s’interroger à la lecture de l’article embarrassé de Sylvie Kauffmann. La directrice de la rédaction du Monde se demande ce qu’elle aurait fait si elle avait eu ces enregistrements. Eh bien à la fin du papier on ne sait pas si Le Monde les aurait publié ou pas !

Est-ce à dire que cette affaire ne serait pas sortie sans Mediapart et le web ?

Dans la galaxie des sites d‘info, Mediapart est celui qui a le moins l’esprit Internet : il y a peu de dialogue avec les internautes, contrairement à Rue89 ou à nous. On récupère beaucoup de sujets dans les forums par exemple. Mediapart a une conception très traditionnelle des relations avec ses lecteurs. Finalement leur seul lien avec Internet est leur support de diffusion et leurs moyens modestes !
Est-ce que si Mediapart était un journal papier ils auraient sorti l’affaire, je n’en sais rien. En tous cas, ils n’auraient pas pu publier les bandes-son (des extraits des enregistrements du majordome ont été mis en ligne par Mediapart NDLR). Ces enregistrements sont très impressionnants, c’est un vrai document sonore et une preuve irréfutable !

Que pensez-vous du site Wikileaks, qui met en ligne des informations sensibles en protégeant l'anonymat des sources ?

Wikileaks est une sorte de Canard enchaîné sur le web, je trouve ça très intéressant. Mais sur le fond rien n’est nouveau : un média qui publie des fuites, ça s’est toujours fait ! C’est la dimension planétaire qui est nouvelle, grâce au web. Ce que je ne sais pas bien en revanche c’est comment et jusqu’où Wikileaks vérifie les informations qui leur parviennent. Il faut que ce site ait une déontologie à la hauteur de sa puissance.

Propos recueillis par Laure Constantinesco
21 juillet 2010