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Présidentielle française : quand l'Alliance bolivarienne s'invite dans la campagne

Le candidat de la France insoumise le 4 avril 2017.
Le candidat de la France insoumise le 4 avril 2017.
Lionel Bonaventure/AFP POOL/AP

Rejoindre l'ALBA. Une organisation latino américaine d’intégration créée par le Venezuela d’Hugo Chavez. C'est une des propositions inscrites dans le programme du candidat de La France insoumise. Du pain béni pour ses détracteurs qui l'accusent de soutenir des régimes autoritaires. Ce dont se défend Jean-Luc Mélenchon. Faut-il rejoindre cette institution ?

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Depuis le 10 avril, le candidat Mélenchon et son équipe sont interrogés avec insistance sur ce projet ainsi que sur ses liens avec les régimes de gauche latino américains. De son côté, il dénonce des attaques caricaturales et une machine de “propagande” qui cherche à le nuire à quelques jours du premier tour de la présidentielle alors qu’il est donné troisième dans certains sondages.

L'homme de "La France insoumise" propose deux façons de prendre des distances avec l'Europe. Soit une sortie concertée des traités européens “par tous les pays qui le souhaitent”, ce qui donnerait lieu à la négociation d’autres règles ; soit la sortie des traités européens “unilatérale par la France pour proposer d’autres coopérations”.

Parmi ces coopérations, il propose de rejoindre l’ALBA (aube en espagnol). L’Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique, une organisation d’intégration latino américaine créée en 2004 et entrée en vigueur une année plus tard sous l’égide du président vénézuélien Hugo Chavez, soutenu par Fidel Castro.

“On parle de Castro qui est mort, on parle de Chavez qui est mort, on parle de personnes qui ne sont pas là. Tout ça pour induire l’idée que j’ai envie de devenir un dictateur. L’hostilité est flagrante”, dénonce-t-il tout en se livrant à un exercice de pédagogie que, selon lui, les journalistes n’ont pas fait : “Qu’est-ce que l’ALBA ? C’est une organisation de coopération sur le continent latino américain. C’est la seule association [de la région] de coopération dans tous les domaines à but non lucratif. Ça peut être des relations commerciales mais toujours dans le but de coopérer”.

A partir de 5'10'' Jean-Luc Mélenchon explique "ce que l'ALBA peut nous apporter".

Effectivement , “l'idée consiste bien à proposer une autre démarche, afin de reconstruire les relations entre pays qui ne soient pas centrées sur le commerce, mais sur les principes de solidarité, coopération, complémentarités et réciprocité.”, écrit Olivier Dabène, spécialiste de la région.

“C’est ce qui m’intéresse, poursuit le candidat. Car il est question de la France de l’Amérique latine. Je pense à la Guyane. Ne croyez-vous pas que [ce département français] irait mieux s’il s’intégrait au tissu de l’Amérique latine sur un mode coopératif ?”, se demande l’ancien ministre socialiste français sur sa chaîne Youtube.

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L’ALBA rassemble l'Equateur, le Venezuela, Cuba, la Bolivie, le Nicaragua et plusieurs petits pays des Antilles tels que la Dominique, Saint-Vincent et les Grenadines, Sainte-Lucie ainsi que Antigua et Barbuda. Le Surinam, pays limitrophe de la Guyane française, a enclenché le processus d'adhésion à l'Alliance en 2012. Il s'agit du douzième État à rejoindre l'Alliance bolivarienne.

En rejoignant cette organisation, la France ne ferait que renforcer des liens qui existent déjà, selon le candidat de gauche : "Qui sont ces gens qui m’interpellent dès qu’ils dès qu’ils entendent Cuba ou Venezuela? Ont-ils l’intention de nous faire quitter l’association des États des Caraïbes dont la République française est déjà membre associée avec Cuba et le Venezuela ? Ont-ils l’intention de nous faire sortir de la Caricom, alliance à laquelle nous avons postulé, nous la France -le gouvernement actuel, pas moi, une alliance où se trouvent Cuba et Venezuela ? "

Alors, rejoindre l'ALBA ? Pour ou contre ? L'analyse de Kevin Parthenay, docteur associé au Centre d’études de recherches internationales (Céri)

Kevin Parthenay est spécialiste des organisations d'intégration latino américaines.

Le responsable pédagogique du campus latino-américain à Sciences-Po confirme que ce sont les territoires français des Caraïbes “qui seraient concernés”.

Pour comprendre une éventuelle logique économique pour les territoires français, il faut peut-être se tourner vers un mécanisme “lié en quelque sorte à l’ALBA” : Petrocaribe. Il s’agit “d’un pacte de sécurité énergétique proposé par l’ancien président du Venezuela Hugo Chávez. Créé en Juin 2005, l'accord institue des livraisons de pétrole vénézuelien à des tarifs préférentiels en direction des États de la Caraïbe et d'Amérique Centrale”.

Et d’ajouter : “Grosso modo, on peut emprunter le pétrole et le payer plus tard à des taux préférentiels. D’un point de vue énergétique cela peut être intéressant de tirer profit du pétrole vénézuélien [le pays possède une des plus grandes réserves au monde NDLR] tout en sachant que cela n’a jamais été un enjeu pour la France.”

Mais pour le membre de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et les Caraïbes (OPALC), cet hypothétique lien avec l’ALBA “est [plutôt] une sorte de rapprochement intellectuel et idéologique avec une ligne politique claire que Jean-Luc Mélenchon n’a jamais reniée. Il s’est toujours senti proche des thèses d’Hugo Chavez et du régime bolivarien. Celui-ci était considéré comme un bon régime d’autonomisation de pays en développement ou en tout cas d’émancipation, tout en fermant les yeux sur certains aspects du même régime”.

Selon Amnesty international, les victimes de violations des droits humains et leurs proches n'ont ni accès à la justice, ni à la vérité ni à des réparations, car le Venezuela a acté son retrait de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme en 2013. 

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Le “rapprochement idéologique” avec cette institution se ferait avec un organisme en crise, note Kevin Parthenay : “Après une période de succès importants - de par le fait que les forces de gauche en Amérique latine étaient dominantes depuis 2006 - l’organisation vit un recul depuis au moins deux ans. La gauche a été fragilisée par une série de phénomènes de corruption, par l’impact de la crise économique et toutes les critiques qu’on peut adresser aux pouvoirs en place d’autoritarisme que ce soit en Equateur, au Venezuela ou au Nicaragua. Il ne faut pas oublier que c’est une organisation très jeune qui doit être retravaillée”.

Le président cubain Raúl Castro et le président vénézuélien Nicolás Maduro lors du dernier Conseil politique de l'ALBA à Cuba, le 10 avril 2017. 
Le président cubain Raúl Castro et le président vénézuélien Nicolás Maduro lors du dernier Conseil politique de l'ALBA à Cuba, le 10 avril 2017. 
AP Photo/Ramon Espinosa

Kevin Parthenay revient sur les échecs de cette gauche “du XXIème siècle” : “Au Nicaragua, la dernière élection de novembre a été une farce électorale considérable. Un régime autoritaire et dynastique s’est installé avec une corruption généralisée. Au Venezuela, ce n’est plus la figure de Chavez, décédé en 2013. On en voit les conséquences. On a aujourd’hui un leader dans la figure de Maduro qui n’arrive pas à s’imposer et il est obligé de durcir le ton. Le pays traverse une des crises les plus profondes des récentes années”.

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C’est l’Equateur qui tire son épingle du jeu, selon Kevin Parthenay, puisque “c’est un des seuls pays de cette gauche progressiste qui est apparue dans les années 2000 qui a su profiter de sa rente pétrolière pour pouvoir investir dans l’éducation, les infrastructures. Ils ont un développement qui est désormais différent par rapport au Venezuela qui n’a pas investi.”

Ce qui fragilise cette organisation “d’autant que l’Equateur, qui a été un participant assidu du Conseil présidentiel, n’a jamais été un leader de cette organisation”. Au-delà du fait de créer un groupe progressiste autour du Venezuela, Caracas voulait se positionner en tant que leader de la région et concurrencer Unasur qui s’articule autour du Brésil. “Aujourd’hui le Venezuela va extrêmement mal. Ce n’est pas étonnant que l’organisation aille mal”, conclut Kevin Parthenay.

La crise vénézuélienne

Le candidat de la France insoumise justifie la grave crise sociale et humanitaire dans le pays en arguant que la chute des prix du pétrole, principale ressource du pays, avait plombé l'économie. "Le Venezuela est en faillite à cause de l'OPEP [...] A chaque baril vendu, le Venezuela perd 30 dollars", peut-on-lire dans un des tracts de son mouvement. Sauf que les causes sont bien plus profondes et plus anciennes

Reste que rejoindre l’ALBA pourrait affirmer la présence la France en Amérique latine. Une présence très évanescente avant le quinquennat Hollande : “Il y a eu un réinvestissement de l’espace latino-américain par la France pendant ces cinq années. Il y a eu beaucoup de voyages présidentiels, une dizaine, sans compter les voyages ministériels. On aurait pu penser à juste titre qu’il y avait un retour de l’Amérique latine dans le radar de la France. Mais si on fait le bilan aujourd’hui concernant les accords en matière d’éducation, en matière énergétique, en matière économique, au final il y a très peu de choses qui restent de ces voyages présidentiels. Rejoindre l’AlBA serait effectivement un rapprochement, mais on peut se poser la question des intérêts derrière une telle démarche”.