Présidentielle France 2012 : le triomphe du fact-checking !

Capture d'écran du débat télévisé de l'entre deux-tours mercredi 2 mai 2012 / AFP
Capture d'écran du débat télévisé de l'entre deux-tours mercredi 2 mai 2012 / AFP

Matraquage de chiffres, distorsion des faits : la communication politique a-t-elle définitivement tué l'information ? Pas évident. En France, la campagne présidentielle et notamment le débat Sarkozy/Hollande le mercredi 2 mai a vu l'explosion d'une pratique : le fact-checking. De quoi s'agit-il ? En quoi supplante-t-il le journalisme traditionnel ? 
Dossier.

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Mercredi soir, jour du débat tant attendu de l’entre deux-tours entre François Hollande et Nicolas Sarkozy. Sur le plateau télévisé, les deux candidats aux arguments bien ajustés accompagnés de deux journalistes. Sur Internet, des journalistes scrutant et analysant chaque chiffre dégainé par les deux hommes politiques. Pendant toute la soirée, ils ont fait du « Fact-checking » : un terme anglais pour une pratique journalistique vielle comme la profession. Cela consiste littéralement  à « vérifier les faits ». C’est-à-dire recouper, croiser ses sources, vérifier la crédibilité d’une information donnée plus particulièrement par des hommes ou des femmes politiques lors d’un congrès ou d’une intervention télévisée.

Le Véritomètre journalistique 

« Ce qu’on appelle fact-checking, c’est juste faire de l’enquête, savoir ce qui est vrai, ce qui est faux, recouper », souligne Daniel Schneidermann, journaliste et directeur du site d'informations "Arrêt sur images".
Même si cette pratique est inhérente à la profession-même du journalisme, elle a été pratiquée aux Etats-Unis (voir notre encadré) depuis plus longtemps qu’en France où Libération ouvre le bal en 2008 avec sa rubrique Désintox.
La vérification des informations chiffrées connaît un véritable succès pour ce scrutin : « C’est la première présidentielle de l’époque Twitter, c’est une des raisons pour laquelle on n’a pas fait de fact-checking plus tôt », explique Daniel Schneidermann. Ce regain d’intérêt des journalistes pour cette pratique est aussi dû au climat économique très critique : « On savait par avance que ce serait une campagne chiffrée car on est dans un contexte  qui pousse aux chiffres avec la crise, les préoccupations liées à l’économie, le chômage de longue durée », raconte Sylvain Lapoix, journaliste à Owni.fr et pour le véritomètre

Rédaction Médiapart
Rédaction Médiapart
Y voir plus clair sur les chiffres

Les journaliste se sont alors mobilisés sur la toile. Plusieurs médias ont mis en place pour la présidentielle 2012 leur propre site internet de fact-checking. Libération lance son bobaromètre. Owni et i-Télé se sont allié sur le véritomètre. Ouvert depuis trois mois, c'est le fruit d’une vérification minutieuse des citations de tous les candidats par des journalistes. Jeudi 3 mai, Nicolas Sarkozy obtenait 46,3% de taux de crédibilité et François Hollande 55 ,3%. Le plus crédible de la campagne reste Jean-Luc Mélenchon avec 63,3%.
Le Monde n’est pas en reste avec son blog "Les décodeurs" qui décrypte les vrais et les faux chiffres avancés par les candidats. Slate a, de son côté, mis en ligne le Guéantomètre (du nom du ministre de l'intérieur, spécialiste des phrases polémiques). Tous ces sites de fact-checking aident les téléspectateurs à y voir plus clair sur les chiffres assénés par les politiques, une réponse à une carence inhérente au direct : il est difficile sur une plateau de télévision pour les interlocuteurs de parer l’attaque ou  pour les journalistes de contredire l’intervenant en vérifiant l’information rapidement : « Les chiffres sont devenus une arme de dissuasion journalistique.  Aujourd’hui, quand on veut prouver son argument, on utilise les chiffres. On va couper la chique d’un interlocuteur ou l’herbe sous le pied d’un journaliste un peu insistant », explique Sylvain Lapoix.   

Le "fact-checking" sur un plateau ?

Si certains téléspectateurs ont pu suivre en direct sur Twitter ou Internet la vérification des chiffres, d’autres n’étaient pas forcément penchés sur leurs ordinateurs. Alors à quand le fact-checking servi sur un plateau télé ? « Ce n’est pas un obstacle technique qui nous empêche de mettre nos tweets à l’écran mais c’est le CSA, TF1 et France 2 », souligne Sylvain Lapoix. Les journalistes d’Owni ont collaboré avec iTélé pour vérifier les informations en direct. Une rapidité d’exécution rendue possible avec leur expérience des trois derniers mois de vérification des citations des candidats. Une manière de révolutionner l’approche d’un débat politique et d’en finir avec une télévision traditionnelle comme le décrie Daniel Schneidermann : « Mercredi soir, on a eu des journalistes potiches qui n’intervenaient pas et des fact-checkers sur Internet. Quand on voit ce spectacle, on va vite se rendre compte dans les rédactions que ça ne peut pas durer. » 

Trois questions à Jean-Marie Charon, sociologue des médias.

Le fact-checking s’est-il réellement invité dans la campagne ?

Visiblement c’est quelque chose qui a pris un poids important. On voit qu’il y a  une connexion entre la télévision et internet qui reste un média second dans le poids d’une campagne électorale [plus de 17 millions de personnes ont suivi le débat de l’entre deux-tours à la télévision, ndlr]. Il y a une complémentarité. On voit un type de suivi nouveau en regardant la télévision d’un œil et de l’autre suive le fact-checking sur Internet. C’est aussi le fait de faire cohabiter les journalistes spécialistes et des experts non-journalistes.

Est-ce que le fact-checking n’est pas une des qualités journalistiques primordiale ?

Oui vous avez raison dans l’absolu. Pas dans la réalité car dans un contexte où les rédactions sont fragilisées on a tendance à diminuer le nombre de journalistes dans les rédactions. Les radios et télévisions d’actualité en continu travaillent avec beaucoup moins de monde sur une durée plus longue donc avec une tension plus forte dans le mode de traitement donc  des conditions de vérifications qui ne sont pas idéales.
Et aussi aujourd’hui, on a à disposition des outils de recherche qui demande une certaine technicité. Il y a un gain des rédactions à mobiliser des journalistes qui savent utiliser ces outils et ces méthodes. Dans l’absolu un journaliste qui a le temps, qui n’est pas trop pressé, peut vérifier mais dans la réalité beaucoup de journalistes ne peuvent pas le faire.

Quel risque peut entraîner cette vérification en direct ?

Je crains que la dimension de temps réel finisse par un peu appauvrir le fact-checking. Dans un contexte limité, on risque finalement d’avoir des erreurs de commises par les fact-checkers. Lorsque Cédric Mathiot avait commencé la rubrique "Désintox" dans Libération, il avait demandé de ne pas avoir de délais, afin d’avoir le temps d’enrichir et de ne pas être pris à défaut.

Une technique made in USA

Dès 2003, le journaliste américain Brooks Jackson créé factcheck.org. Le journaliste expérimente depuis les années 1990 le fact-checking sur CNN.
Politifact.com a vu le jour en 2007. Son "Truth-o-meter" (véritomètre) a reçu le prestigieux prix Pulitzer en 2009.